Enseignement : le modèle finlandais questionné

Ecrit par Martine L. Petauton le 28 juin 2014. dans La une, Education

Enseignement : le modèle finlandais questionné

« Comédie du Livre » – Montpellier, il y a peu. Au milieu de la kyrielle d’entretiens littéraires et de conférences, toutes excellentes, une fin de matinée, ce débat : le modèle finlandais de l’école en question. Salle comble ; beaucoup d’enseignants.

Deux jambes fermement amarrées en guise de problématiques : un tenant du modèle - l’avenir passe par « leurs » méthodes ; un contradicteur - on nous vend un produit commercial ; une franco-finlandaise avec enfants, ayant « testé » le système de là-bas, et le nôtre, faisant office de pont.

Les indicateurs du fameux rapport PISA (il étudie le système éducatif des pays de l’OCDE et de ses partenaires tous les 3 ans) – la hantise de toutes nos écoles – ont hissé depuis plusieurs années l’école finlandaise en haut du tableau des réussites des têtes blondes. Pas de rentrée sans qu’on ne pleure sur cet ailleurs glacé où tout va mieux qu’ici ; pas l’ombre d’un discours ministériel – tous gouvernements confondus, sans que cette Finlande – on finira au moins par la situer sur la carte – ne soit le cap, la bien-pensance en matière d’éducation. Est noté, cependant, d’entrée de jeu, que si PISA a éclairé la Finlande dès 2000, dans son rapport 2013, une chute est observée – petite – signifiante ?

Démarrée dès les années 60, dans un pays très rural et isolé – climat oblige – la réforme finlandaise, influencée par la Russie, et l’Allemagne, a voulu dessiner « son » école pour tous, de 7 à 16 ans, arrimée sur un socle commun de connaissances, avec, comme pendant in-négociable, un égal accès pour tous. Équité et progressions vont de pair, dans la philosophie – c’en est une – du système. Pari : on peut augmenter les compétences de l’élève, sans que l’excellence soit sacrifiée ; on n’arase pas, on construit. Pas de séparation Primaire/secondaire ; un cursus. Le cœur de la formation des enseignants est la pédagogie et la connaissance de l’individu-enfant. Un « collège unique » réussi. L’acquisition des savoirs et l’épanouissement de l’élève vont de pair ; il n’y a pas ce divorce entre les savoirs et les méthodes qu’on a chez nous ; le savoir-être, par ailleurs, n’est pas négociable. On le sait, l’individualisation de l’acte d’enseigner – serpent de mer au niveau des mots de chacune de nos rentrées hexagonales, agité comme drapeau sans contenu – est la locomotive du système finlandais : l’enfant progresse à son rythme ; doit être prêt pour les apprentissages ; s’il lui faut un an de plus, c’est parfaitement possible !! Dès le début (pas si tôt que nous ; le Primaire là-bas insiste d’abord sur le jeu) les difficultés cognitives sont repérées, et des « rails » parallèles de remise à niveau fonctionnent tout au long de la scolarité en regard du train « normal ». 1 enfant sur 3 est touché à un moment ou à un autre par cette « éducation spéciale », dont se félicitera notre Finlandaise ancienne élève du système, insistant sur ce respect de l’enfant, ce confort de vie, et cette façon d’accompagner celui qui grandit.

Modèle idéal, si l’on considère l’enfant en même temps que l’élève – un être unique quand même ! (ce que presque jamais ne fait la soi-disant si brillante école française qui distingue à satiété les deux). Le Père Noël serait donc bien du nord (on s’en doutait un peu) et Finlandais ?

Retour à un probable réel. Entrée en piste d’un contradicteur coriace qui a travaillé dans l’institutionnel finlandais – assez loin, semble t-il, toutefois du peuple des enfants. Sa religion est faite ; elle est un peu tonitruante et par moments, fermée : le modèle finlandais est une vitrine commerciale pour le pays qui vend « son » école comme d’autres leurs productions agricoles ou industrielles. Il assène que là-bas, la criticabilité est faible, en ce domaine, voire « déconseillée », que des écoles-vitrines (et urbaines) sont montrées à un « tourisme pédagogique » de gogos bohèmes en rade de feu Freynet.  En fait – et, dit-il, dans les chiffres – le différentiel s’accroît (comme partout) et s’il y a moins d’excellents, il y a plus de faibles – ce que reconnaît l’adepte du modèle ; on constate un tassement… Probablement ; mais la Crise est finlandaise, aussi ; moyens en baisse, et surtout virages des composants démographiques ; la population scolaire est maintenant fortement urbaine et là-bas aussi, on a des plus pauvres que d’autres, indépendamment d’une ségrégation sociale qu’ils pratiquent moins que nous. Avant tout, les populations émigrées pauvres (apanage de l’ancien pays d’Empire, que nous sommes) ont progressé allant quérir dans cette prospérité du Nord quelques miettes. Donnée qui s’ajoute à la difficulté : la langue, le « melting-pot » de ci – de là. Or, si le modèle éducatif Finlandais a si bien évolué – et réussi, n’en déplaise à ses détracteurs – depuis les années 70, c’est sans doute en gérant une population beaucoup plus homogène que la nôtre… cartes rebattues ; défi supplémentaire, que – disent ceux qui « y croient toujours » – l’école finlandaise, son dynamisme et sa laïcité saura transformer en un atout moderne en s’adaptant. On attend, avec optimisme raisonnable.

La dame de Montpellier, venue de ses lointains lacs gelés, nous donnera un récit simple et roboratif en guise de conclusion : l’enfant qu’elle a été et qui a bénéficié de cette école du nord, en garde comme – dit-elle – un appareillage pour la vie : « – on apprenait peut-être moins de choses qu’ici, mais autrement ; pas de par cœur, se débrouiller pour aller trouver l’info en autonomie » ; et puis ce bonheur d’être à l’école de la découverte ; chacun à sa place. Ici – dit-elle – où sont scolarisés ses enfants – vous avez beaucoup d’ambitions, des programmes « infaisables , un cursus scolaire défini par tranches d’âge (en dehors, on est en retard), mais, pour le « tout venant », les bords de route, on fait quoi ? Elle a fini en choses simples, de tous les jours : les horaires axés sur le matin, les repas gratuits…

Silence dans la salle. Non, ici, ce matin, pour ceux qui étaient, là, le modèle Finlandais n’est pas mort ; il bouge encore, mais ce n’est plus un « modèle », c’est un réel en évolution, une expérience riche à partager…

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (9)

  • Sabine Aussenac

    Sabine Aussenac

    05 juillet 2014 à 14:27 |
    Jean-François,
    moi aussi j'ai rêvé Steiner, et autres Célestins...Mon Allemagne et les lumières des Waldorfschulen sont étroitement liées...
    Mais j'ai lu, écouté, réfléchi:
    http://www.unadfi.org/l-endoctrinement-a-l

    http://www.leparisien.fr/faits-divers/un-rapport-inquietant-sur-les-ecoles-steiner-02-08-2000-2001541319.php#xtref=https%3A%2F%2Fwww.google.fr%2F

    http://www.hexamide.org/prevensectes/anthrop1.htm

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  • Windecker

    Windecker

    29 juin 2014 à 14:24 |
    De votre article, Martine, je retiens en particulier deux choses : qu’un élève peut, dans le système finlandais, progresser plus ou moins vite vers une acquisition ; et qu’il peut se trouver un temps ailleurs que dans une classe de progression « normale ».
    Cela me rappelle un livre qui date du temps des dinosaures (début des années 70) : L’Ecole capitaliste en France, de Baudelot et Establet. Une de leurs thèses était que « c’était l’école primaire qui divisait », précisément parce qu’elle astreignait tous les enfants à un cursus homogène. Une autre était que le système scolaire français avait une particularité par rapport à d’autres, qui était de sélectionner en fonction de la rapidité de progression par rapport à une norme. Par un paradoxe qui m’a toujours surpris, les auteurs de ce livre et leurs élèves sociologues ont toujours encouragé ensuite la poursuite d’un tronc commun homogène (censé diviser !) jusqu’en Troisième, ainsi qu’une progression réglée entièrement sur l’âge. Je me serais plutôt attendu à ce qu’ils luttent pour qu’on cesse de parler d’« avance » ou de « retard », et qu’on diminue la pression du temps (signe, entre autres, de sa perception capitaliste), pourvu que cette nouvelle modulation du temps ne repose plus simplement sur des redoublements quasi-punitifs. Et à ce qu’ils appuient une certaine diversification des parcours (puisque le tronc commun « divise »), pourvu qu’il existe toujours des passerelles assez nombreuses et des objectifs culturels largement communs.
    On peut penser que l’augmentation des migrations de populations, avec les problèmes d’adaptation linguistique ou simplement d’adaptation à un nouveau système scolaire qu’elle entraîne, vient en renfort de cette idée qu’il faudrait peut-être relâcher la norme du temps et celle de l’homogénéité complète du parcours scolaire. On se rapprocherait ainsi de la nécessaire individualisation de l’enseignement, qui n’est encore qu’un mot et un leurre.
    Mais cela irait contre le dogme nouveau – le plus néfaste et le plus imbécile, le plus complice de l’idéologie néo-libérale - selon lequel « les vraies réformes sont celles qui se font à moyens constants », car cela coûterait, si c’était fait sérieusement, évidemment beaucoup d’argent. En attendant, parce qu’il est hors de question de faire de la « social-démocratie dans un seul pays » ayant les dimensions réduites de la France, il faudrait, du moins, avoir la franchise de proscrire des expressions grandiloquentes comme celle de « refondation de l’Ecole ». Et se contenter de faire sans tapage idéologique les quelques aménagements à portée d’intelligence et de bourse qui peuvent toujours améliorer la vie de l’institution scolaire.

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    • Martine L

      Martine L

      29 juin 2014 à 22:25 |
      L'intérêt de vos pertinentes remarques est – excusez moi ! votre parcours, donc votre âge. Je suis dans le même cas que vous – mon expérience étant, quant à moi, limitée à l'enseignement en collège ; conseil pédagogique en sus. Comme vous avez raison de cibler ce satané rythme et ces classes d'âge jamais déboulonnées . L'enfant est normé – genre taille du concombre géré par l'idiotie des technocrates européens. J'ai assisté à des conseils de classe où se débattait le cas d'untel ( - mais, enfin, il est du tout début de l'année ! Faute indépassable) , vu sombrer des gamins avec refus de redoublement au motif qu'ils «  sortiraient » de leur classe d'âge, assisté à des drames grotesques : enfants non francophones que nous posait telle ou telle guerre, qu'on refusait d'admettre dans la division où apprendre aurait pu se faire ; mais, non ! Grand bain et noyade ! Etc...
      Un des mérites – considérables d'un système comme celui de la Finlande reste ( indépendamment de l'absence de miracles) celui d'avoir su voir grandir la plante, et de façon globale... Chaque plante étant, comme on le sait, unique...

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      • Windecker

        Windecker

        30 juin 2014 à 00:44 |
        Combien je suis d'accord ! Quels exemples parlants ! Et il semble se vérifier de plus en plus et probablement dans tous les systèmes du monde que le fameux time is money a des effets performatifs : quand on a de l'argent, on essaie de remédier au "retard" par les suppléments scolaires que ceux qui n'en ont pas ne peuvent s'offrir. Ce marché est en pleine expansion...

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        • Martine L

          Martine L

          30 juin 2014 à 10:49 |
          C'est clair ! cela double du coup les " rattrapages" payants , donc - et bien on y revient ! le système " capitaliste" au fond ; plus on regarde notre système scolaire et celui des pays du nord ( la Finlande ayant réfléchi le plus loin, et expérimenté sur de vastes cohortes), on voit - n'en déplaise aux contradicteurs, où est l'école qui tend vers la démocratie. Cependant, le transfert est difficile car les pays et leur population sont parfois aux antipodes ; c'est pourquoi on ne peut parler de " modèle" mais d'expérience

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    28 juin 2014 à 16:49 |
    Mettre l’enfant au centre de la pédagogie, avancer à son rythme, « personnaliser » l’enseignement, utiliser le jeu au moins dans le primaire…tout cela ressemble furieusement aux idéaux des écoles Steiner (pour « bobos bohèmes » en quête de pédagogies « alternatives », les mêmes qui fréquentent les établissements Freynet). Je connais bien : mon fils est dans une école Steiner. Il est en fin de la « première classe » (CP dans la terminologie Steiner). Il ne sait pas encore – bien – lire et écrire ? Qu’importe ! Cela viendra plus tard, dans la deuxième classe ou après…on a le temps ! Mon fils est un enfant épanoui et heureux. Fort bien ; mais est-ce là le rôle d’un système scolaire ? Ou l’on retrouve la problématique de l’art pour l’art : épanouir les enfants est un bel objectif, mais quid des diplômes ? Le but ultime du primaire comme du secondaire est tout de même le supérieur ; ou, au minimum, aller le plus loin possible, compte tenu des capacités de l’élève. L’enseignement, en France, a certes péché par un excès d’ « utilitarisme » et un souci de « rendement ». Mais l’excès inverse (je parle non du modèle finlandais, mais du modèle Steiner) a aussi ses inconvénients. In medio stat virtus ?

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    • Martine L

      Martine L

      28 juin 2014 à 19:23 |
      Non ! vous abordez la chose de façon caricaturale ; en aucun cas, l'école finlandaise n'est à comparer avec les écoles diverses et variées alternatives dont vous parlez. La chronique le dit : le cursus se fait dans les apprentissages en même temps que la prise en compte de l'individu élève et de ses besoins ; il est question de rythme et de stratégies , de protocoles et de méthodes ; il n'est pas question d'un " enseignement au rabais" en aucune façon

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      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        28 juin 2014 à 19:47 |
        Malgré les réserves que je formule, je ne considère pas que l'enseignement Steiner soit un enseignement "au rabais"...

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        • Martine L

          Martine L

          28 juin 2014 à 21:47 |
          Ce que vous avez semblé vouloir incriminer dans ces classes alternatives, c'est - disons plutôt qu'"enseignement", "apprentissages" moins qualifiés. Or, je redis qu'en aucun cas, l'école Finlandaise ne considère qu'il faut " négliger les apprentissages ou les savoirs" ; ce n'est pas là que se place sa philosophie ; relisez la chronique, vous en conviendrez

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