Enseigner à vivre, Manifeste pour changer l'éducation (Essai), Edgar Morin.

Ecrit par Martine L. Petauton le 11 octobre 2014. dans La une, Education

éd. Actes Sud, Domaine du possible, septembre 2014, 122 pages, 16 €

Enseigner à vivre, Manifeste pour changer l'éducation (Essai), Edgar Morin.

Quand Actes Sud ouvre une nouvelle collection, « Domaine du possible », ainsi définie : « crise profonde de nos sociétés… partout dans le monde, on s’organise autour d’initiatives originales et innovantes en vue d’apporter des perspectives nouvelles pour l’avenir », n’est-ce pas déjà la signature d’Edgar Morin qu’on subodore au coin de la page ? Son regard « à part », ses formules qui passent si usuellement dans la langue des intellectuels et des politiques, son culot et sa formidable capacité à interroger, par « le monde expliqué en une page » ; sans ridicule aucun… Morin et le structuralisme à sa sauce.

Encore ? diront plus d’un, dubitatif. Ne va-t-on pas de redondance en rappel, si ce n’est en révision – ou en radotage oseront les plus aigres – nous resservir ces plats des années post 68-80 en gloire, à tout le moins : la pensée complexe en plat du jour ; la connaissance de la connaissance, en dessert, ou pour une politique de civilisation, pour ceux qui ont encore faim ?

Et bien, Morin a 93 ans, et – on le pense – quand on referme son livre dense, un intellect encore frais où moulinent vivement ses neurones définitivement « à part ». La pensée Morinienne bouge encore, bien vivante ; elle risque d’enthousiasmer ceux qui de temps à autre lui ont dressé une statue de gourou, d’agacer à l’identique les dents de ceux pour qui c’est : Morin ! non merci. Cet homme – cette pensée – s’est attaqué à des concepts tels ! l’humanité, la mort, l’espérance… que, l’éducation, pourquoi pas.

Allons donc en pays Morinien, visiter quelques écoles… rien ne risque à son âge, de freiner ou mollir sa plume !

On s’en doute, ce qui existe ne lui plaît pas – il sait pourquoi, et – tout Morin est là – il désigne aussi, et presque dans le même geste, les chemins possibles, avec cette conviction qui secoue les montagnes de défaitistes.

Tellement dense et riche, la copie, qu’on a du mal en quelques lignes à choisir. Parce que, pas grand chose ne manque sous le microscope affuté du penseur. Vivre ? C’est savoir vivre et affronter les incertitudes. « Le scepticisme est l’énergie de l’esprit ». La crise de l’école est la crise de la société, en micro comme en macro. Avant d’apprendre, il faut comprendre, et cela s’articule en une réelle lutte des classes enseignés/enseignants qu’il faut gérer. Il y a une condition humaine et son grand récit, exigeant une éthique. « Nous sommes Français », les pages sur l’enseignement de l’Histoire/vision E. Morin, sont un moment goûteux du livre, où il rôde fort à propos sur les terres de l’émigration et de l’intégration en écoles des banlieues. Ce que l’on pourrait particulièrement éclairer – il porte le sens du propos/problématique de ce « Enseigner à vivre » – est le chapitre « connaître » ; un pur bonheur pour les enseignants et les enseignés – mais surtout les premiers ; un ensemble de feuillets qu’on voudrait que chaque conseiller pédagogique, en ce moment de rentrée, puisse remettre à ses jeunes, en guise de réflexion/introduction. Cela tient – comme souvent, chez Morin – d’un « bon sang, mais c’est bien sûr ! », paraissant simple, mais pourquoi ne pas y avoir pensé plus tôt ! Ce qui agace les anti, le plus souvent. Une pensée somme toute lumineuse, qui réchauffe et convainc ; un chemin, enfin, une éthique, une – il le dit – « métamorphose », exigeant de penser l’acte d’enseigner et d’être enseigné, avant ou en parallèle de ces fameux contenus dont chacun parle. Simple comme Morin, et si complexe au bout ; la vie, quoi !

Ainsi, parasites avec lesquels il faut négocier, ces « cécités de la connaissance : erreur et illusion ». Gérer l’erreur pour en faire une alliée du cheminement intellectuel vaut pour les maîtres et demain pour l’élève. Connaissance, oui, mais pertinente… Et, enfin, cœur du livre ; cœur de la pensée de Morin, en général, ici, appliquée au champ éducatif : une réforme de la pensée. Rien que ça ! Et ça tient l’analyse et la route ! Ainsi, la transdisciplinarité, in-négociable ; remettre les connaissances dans un système : « connaître, c’est dans une boucle ininterrompue, séparer pour analyser, relier pour synthétiser ou complexifier… les enfants font fonctionner spontanément leurs aptitudes synthétiques et leurs aptitudes analytiques, sentant les liaisons et les solidarités. Pour pouvoir enseigner, il faut viser un mode de connaissances qui relie ». Et puis, la dialogique : « présence nécessaire et complémentaire de processus ou d’instances antagonistes », la causalité en boucle… Chaque concept, exprimé – fortement – en termes simples, s’appuie sur des exemples à hauteur d’élève : en biologie, on pourrait partir de…, et ensuite… ; insistance étant faite sur un raisonnement pédagogique interrogatif, qui a des odeurs de Descartes. Quelques pages se glissent – en apparence, allant de soi, en fait, fondamentales : l’enseignant se doit de passionner ; Éros est un partenaire indissociable de l’acte éducatif (« pour enseigner, disait Platon, il faut de l’Éros ») et des notions de compréhension, bienveillance, reconnaissance, gestion des conflictualités trouvent naturellement leur place dans la démonstration.

Mais qu’on ne s’y trompe pas ; Morin ne parle pas, pour autant, avec la casquette technique du conseiller pédagogique ; c’est bien le philosophe, le regardeur de monde qui officie ici, dans le moment phare de formation de cet humain/objet d’étude. Prendre complètement les positionnements, les cheminements autrement ; on pourrait dire, philosopher l’enseignement ; réconfortant en ces temps où d’aucuns voudraient en faire un produit économique de plus : « tout cela encourageant le grand cercle vertueux, dans une volonté d’accomplir la mission historique du savoir-vivre-penser-agir au XXIème siècle ».

En ces temps de rentrée et de scepticisme ambiant, partir ce livre sous le bras : un viatique ; un bonheur, à quelque titre qu’on soit usager de l’école. Décidément, la pensée de ce jeune et fougueux monsieur vieillit plutôt bien !

 

Martine L Petauton

 

Edgar Morin, philosophe et sociologue français, né en 1921.

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (1)

  • Claude Gisselbrecht

    Claude Gisselbrecht

    12 octobre 2014 à 09:01 |
    Chère Martine,

    Comme vous, j'ai pris beaucoup de plaisir à lire cet opuscule de Morin ... A la fois rigoureux et revigorant !

    C.G.

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