Enseigner en projet ; le projet phare de la Réforme des collèges

Ecrit par Martine L. Petauton le 23 mai 2015. dans La une, Education, Actualité

Enseigner en projet ; le  projet phare de la Réforme des collèges

La réforme concoctée pour le collège par Najat Vallaud-Belkacem a comme un cœur de cible qui scintille (ou aveugle, selon cet enseignant ou cet autre) : un chemin, un seul, l’interdisciplinarité.

Depuis presque toujours, l’enseignant est une espèce qui se conjugue au singulier, « le » maître, le professeur, « sa » matière ; accessoirement, « ses » élèves (même si, quand c’est dur, il veut bien les partager !). Curieux, comme en France (allez donc voir ailleurs et dans le camp scandinave en particulier) on n’envisage pas de mutualiser ? – ouvrir ? – l’autorité qu’on est censé avoir du haut vers le bas, sur nos chères têtes blondes ou autres. Peut-être est-ce, du reste, parce que dans les dernières années, cette « autorité » tant recherchée ratait tous ses essais, que l' interdisciplinarité non seulement demandée, exigée, est apparue comme étant in-négociable… Voyons si, à plusieurs…

Pas aussi simple, toutefois. Enseigner en interdisciplinarité dépasse la concertation formelle ou informelle (« de cafetière ») qui, jamais, n’a échappé aux professeurs, lesquels (j’insiste) passent tout le temps des courtes pauses récré à échanger sur leurs troupeaux. Est-il besoin de redire que c’est comprendre – et tenir compte – que notre élève apprend ailleurs que chez nous des méthodes, des savoirs, des savoir-être aussi ; que ce pourrait du coup, être fort productif que d’essayer de fabriquer des positionnements, des exigences, communs. Que les programmes des autres matières intéressent la mienne, que c’est un peu inutile, de ce fait, la redondance absolue, mais, que, par contre, enseigner, c’est l’art de perdre son temps à dire autrement, à répéter. Chaque professeur a un angle d’attaque, et c’est bien tout l’intérêt d’en avoir plusieurs. Le char ne peut qu'avancer plus vite s'il est mené par plusieurs chevaux. Simple comme Ben-Hur en Jeans.

Mais l’interdisciplinarité ne peut se décliner dans le réel d’une classe et dans la perception de l’élève, que si elle s’appuie, s’architecture sur un – des – projet(s). Un outil commun – qui peut être modeste, ne couvrir qu’une partie du temps scolaire – dont les objectifs et les procédures vont ancrer dans les représentations de notre classe ce quelque chose d’incontournable : on apprend à plusieurs profs, matières, et apprendre n’a rien à voir avec le saucisson de la cantine. Il y a autant de formes de projets que de collèges, d’enseignants, d’enfants. « Le » projet-type n’existe pas. Je ne peux, quant à moi,   que parler  des projets que j’ai initiés, fait vivre, dans un collège dit facile, de petite ville. Cependant – partout et tout le temps - quelques ingrédients sont obligatoirement au menu : le croisement des programmes, le repérage des besoins des élèves (évitons de faire « manger » tout au long de la scolarité le même menu à l’enfant), les objectifs qui varieront avec les niveaux, les pré-acquis,  les pré-requis évidemment, le déroulé des procédures et les évaluations. Le projet ne peut pas « emmener » tous les champs disciplinaires, mais pas mal peuvent, et doivent s’y retrouver. Chaque matière place ses objectifs, et fait glisser vers le pot commun ses façons de les atteindre, dans cet échiquier géant qu’est le train du projet. On se gardera bien – c'est, je crois, l'intelligence de la Réforme 2016 – de «  larguer » le projet, comme un ballon rouge lancé n'importe où dans l’Éther – hors des obligations de programme. Absolue erreur que pas mal de dispositifs passés ont décliné  à l'envie. Non, le projet « est » dans les programmes, mais, simplement, il permet de les conduire ( et, complètement) autrement. C'est là, sans doute, que se situe cette « envie d'apprendre » dont parle notre ministre, et, qui, pour certains esprits chagrins, pisse-froid, bouche serrée de – oui – pseudo conseilleurs en éducation ( donc, à vrai dire, tout le monde ou s'en faut) équivaudrait à gros mot de la mal élevée, qu'elle est à n'en pas douter...

Entre autres travaux collectifs (je ne pense pas avoir omis une seule année depuis 1981, date de naissance des Projets d’action éducative, de colorer ainsi mes temps scolaires), l’un d’entre  mes enseignements en projet - niveau 5ème, plusieurs classes concernées – contient assez bien la définition de l’interdisciplinarité. On entrecroisait l’Histoire, le Français, la Musique, les Arts Plastiques, l’Éducation Physique, et certaines fois les Mathématiques ( les mesures de la réalité du terrain au plan...). Les Sciences et vie de la terre se sont épisodiquement jointes à notre char. On le menait, ce « projet » (c’est ainsi qu’en parlaient les élèves, et on sait à quel point un enfant a besoin de se projeter pour avancer) tout au long de l’année, chacun « chez nous », au collège, dans un classeur multidisciplinaire – telle donnée, tel apprentissage ; selon besoin, pour quelques points, 2 ou 3 matières faisaient, sur un bouquet d’heures, chemin commun. C’était ce qu’on nommait « l’amont ». Des rituels de contenu et de méthode scandaient l'année. Contents, tous,  déjà de préparer la fête, différemment d'ailleurs et d'autrement. Au 3ème trimestre, une gigantesque (pour nous !) sortie sur le terrain emmenait nos troupes (nous avons eu jusqu’à 6 classes et 2 cars) sur 2 jours pleins : Saint Léonard de Noblat, en Haute Vienne, coiffait l’art roman, Bourges et sa cathédrale c’était l’art gothique, le Palais Jacques Cœur s’occupait de l’art gothique flamboyant, et Chenonceau apportait la Renaissance. Le mode de travail – dans le car, sur les sites – était celui d’ateliers tournants où chaque groupe avait des fiches de travail-réflexion, aboutissant à des structures (souvent comparatives) à engranger. Le sens d’abord et avant tout (tout objet d’enseignement devant être en quête continue de sens), de ces périodes, ces lieux, arrivait de soi, chez nos élèves et s’y fixait. Et, puis – ce n'était pas rien, il s'y cueillait du beau ! Et ce petit Ludovic, sa casquette vissée sur une tête labellisée cancre, en extase devant les vitraux de la cathédrale de Bourges ; si, ça ce n'est pas du gagné pour longtemps ! Je ne m'y connais pas... L’éducation physique avait le rôle – fondamental – de détente, de défatigue de tout l'être par le corps – le rythme de travail étant soutenu. Qui dit groupe dit évidemment règles collectives, et un volet – essentiel – de charte de classe (pratiqué tous les jours au collège, dans nos classes par notre groupe d’enseignants) fonctionnait, tant dans les sites, que dans le car, et à l’auberge de jeunesse le soir. C’était donc le « pendant » du projet, qui, au retour au collège, avait un « après » d’importance : cahier du voyage ordonné, mis en valeur, selon consignes ; évaluations diverses parmi lesquelles les aptitudes citoyennes. Ce « Bourges » a été une vraie réussite (j’ai fait Bourges, Madame ! me disent encore d’anciens élèves), et a été transféré moult fois ; moins cher, en Limousin seulement ; sur moins de temps, et même – gageure – dans les murs même du collège. Toujours la même façon de procéder, la même philosophie de ce genre de rapport à l’enseignement, aux élèves…

 Sans projet collectif – celui-ci, un autre, plus ambitieux,  ou très modeste – pas d’enseignement. J’en suis là, toujours convaincue, plusieurs années après la date de ma retraite. Aussi, lire cet objectif dans le projet de la réforme des collèges, me semble prendre le chemin qu’il faut. « Collège, mieux apprendre, pour mieux réussir », affiche Najat Vallaud-Belkacem. Tout est en effet dans le « mieux », qui sonne inventivité, et dynamisme – l’autre mot pour dire enseigner, à n'en pas douter.

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (6)

  • Pierre Windecker

    Pierre Windecker

    27 mai 2015 à 05:56 |
    J’approuve chaleureusement votre défense des projets interdisciplinaires : les exemples que vous donnez parlent d’eux-mêmes, et l’expérience beaucoup plus limitée que j’ai eue avec une collègue de philo et deux collègues d’arts plastiques de travaux d’élèves sur l’art contemporain (avec couplage d’un commentaire d’œuvres et d’une production pastique) effectués dans le cadre des TPE ajoute à ma conviction.
    Pourtant, quand je regarde un autre aspect de la réforme, savoir les changements prévus dans les structures pédagogiques du collège, j’ai, comme vous dites, envie de me coucher les voies. Vouloir supprimer toute diversité dès qu’elle exprime, en même temps qu’un choix culturel positif que l’on néglige, un « niveau » de difficulté des études proposées qui est potentiellement discriminant, ça me semble un non-sens absolu. Or, la suppression des classes bi-langues et des classes européennes, c’est ça, et c’est aussi un peu l’enjeu de la manière dont est envisagée la place des langues anciennes. 1) Du point de vue de la « démocratisation » au sens social, on peut constater depuis longtemps qu’on obtient le contraire exact du but que l’on prétend viser. Quand tous les élèves sont censés faire la même chose au même âge, ils font des choses très différentes selon l’endroit où ils sont scolarisés. Dans toutes les agglomérations urbaines un peu importantes (Grenoble ou Roubaix autant que Paris !), la divergence entre les établissements privés et les « bons » collèges publics d’une part, tous les autres de l’autre, s’accroît constamment – pour ne pas parler de l’écart abyssal entre les premiers et les collèges réputés « mauvais ». Les « bons élèves » des « mauvais collèges » tombent de haut (et parfois se cassent complètement la gueule), notamment en maths et en langues, en arrivant au lycée. On n’en est plus à constater seulement l’action de la distribution sociale de l’habitat sur le « niveau » des établissements scolaires, la rétroaction positive – le choix du logement en fonction des établissements scolaires – est maintenant dans la tête de tous les parents et détermine le choix du logement quand ils en ont les moyens financiers. La ville modelait l’école, mais de plus en plus l’école contribue aussi à modeler la ville. Jusqu’où irons-nous dans ce sens avant de nous raviser ? 2) Du point de vue de la pédagogie et de la culture, le nouveau pas qu’on s’apprête à franchir me paraît désastreux. Faire un peu de comparatisme linguistique, élargir, quand on apprend une langue, l’horizon de compréhension à d’autres, ça me paraît très bien pour tous les élèves, et surtout, bien sûr, pour ceux qui ont des difficultés dans cet apprentissage. Mais prétendre faire apprendre une deuxième langue à tous les élèves sans aucune différence d’objectif, supprimer les classes bi-langues et les classes européennes au nom de la lutte contre les stratégies d’élitisme social, quand on voit l’abîme qu’il y a en langues vivantes en Terminale entre certains élèves et d’autres, ça me paraît insensé. C’est faire passer l’idée européenne elle-même après … - après quelles satisfactions imaginaires ?
    Ma conclusion : il y a de très bonnes choses dans le projet de réforme, tant qu’il n’est pas motivé par des considérations sur le rapport entre école et société ; au-delà, il nous fait, une fois de plus, perdre sur les deux tableaux. Je viens de relire Les Misérables, et je ne peux pas m’empêcher de penser qu’on est aux antipodes du véritable progressisme qui s’y affirme à toutes les pages, qui consiste à poser une équation entre la culture par l’école et la lutte contre l’inégalité.

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    • Martine L

      Martine L

      28 mai 2015 à 22:54 |
      J'entends ce que vous dîtes et votre souci d'un enseignement de qualité qui ne serait pas masqué par de troublants – et peu odorants – chemins de contournement. Mais, au fond, n'est-ce pas là questions d'évaluation ? Les comparaisons ne sonnent-elles pas notes, par exemple – lorsque vous regrettez les «  chutes » du collège au lycée. Une réforme des modes d'évaluation ( on espère en profondeur) était pourtant prévue par la ministre il y a quelques mois. Je fais partie de ceux qui sont désolés de son «  recul » ( elle dirait peut-être ajournement).

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      • Pierre Windecker

        Pierre Windecker

        29 mai 2015 à 15:05 |
        Je crois que noter les élèves est une manière très nocive d’évaluer et qu’il faut peu à peu en sortir. Mais ce que je voulais dire ne concerne pas l’évaluation. Je pars d’un exemple : un collègue de maths, genre calme, solide, très bienveillant, du collège annexé à mon (« assez bon ») lycée avait enseigné 20 ou 30 ans dans un « mauvais » collège de Vitry. Commentaire après comparaison : « les élèves étaient gentils, je n’ai jamais eu de problèmes d’ « autorité » avec eux, mais il faut reconnaître qu’on ne faisait pas beaucoup de mathématiques ». Ils n’auraient pas fait plus de maths si l’on avait changé le mode d’évaluation au collège ou à leur arrivée en lycée… Les « pas mauvais » matheux potentiels sortant de ce collège risquent d’avoir raté le train. Les classes bi-langues, ce n’était pas fait pour les maths, mais, en attendant mieux, tout en formant de bons linguistes, ça pouvait booster des matheux… Dans les zones urbaines, il y a d’un collège à l’autre des différences de plus en plus grandes dans ce qu’on peut faire. Supprimer toute différenciation interne, ça renforce seulement le processus. Le contraire exact de l’intention affirmée.

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        • Martine L

          Martine L

          30 mai 2015 à 08:44 |
          Pas faux ! et il faut en tenir compte, ce qui n'est pas mince effort pour nos mentalités de Gauche qui avons - de si longtemps ! appliqué ou voulu le faire cette égalité recherchée comme le Graal ; égalitarisme de façade, nous bouffant les finances et l'énergie

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    25 mai 2015 à 14:05 |
    L’interdisciplinarité me paraît une excellente chose. Certains binômes semblent s’imposer d’eux-mêmes, ainsi philosophie-lettres classiques (sic !) par exemple : travail conjoint d’histoire des idées et de philologie ; comment, en effet, comprendre les penseurs de l’antiquité, si l’on ne part pas de leurs mots dans leur propre langue ? Les lettres modernes se marient aisément avec les langues vivantes : prof de français + prof d’anglais + prof d’allemand peuvent produire des cours remarquables sur le romantisme européen et en vo !
    D’autres combinaisons, par contre, sonnent une peu bizarres : musique-sciences nat ? Histoire-physique ? Sauf à faire de l’histoire des sciences, bien sûr…
    En tout cas, l’idée est bonne.

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    • Martine L

      Martine L

      25 mai 2015 à 14:26 |
      Sauf, JF - relisez la chronique et louchez sur la Réforme - à travailler en projet ! tout peut voisiner dans la tête de l'élève ; tout peut faire sens !

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