La fracture

Ecrit par Pierrette Epsztein le 08 novembre 2014. dans Ecrits, La une, Education

La fracture

Un petit collège très ordinaire, dans une banlieue très ordinaire, huit cents jeunes adolescents, vingt nationalités au moins. Les vêtements s’y ressemblent beaucoup. Blousons Chevignon ou imitation, pantalon Levis ou imitation, minijupes et jupes longues se côtoient, cinq jours par semaine, durant quatre ans, les quatre années de l’adolescence, les quatre années où au fil des jours ils prendront conscience du monde, de ce à quoi ils tiennent, premières amitiés, premiers amours, l’âge où le corps se transforme, déborde, les déborde.

Une classe, des tables regroupées par quatre. Vingt-cinq élèves de troisième. Un cours d’arts plastiques. La peinture montre, raconte, dénonce aussi. Ils en avaient pris conscience en étudiant Guernica. Picasso : « La peinture n’est pas faite pour orner les salons, elle est une arme de guerre ». Picasso leur a crié, sur cette immense toile en noir et blanc, avec ces corps déchiquetés, l’absurdité absolue, le non-sens. Il s’est servi de toute l’histoire de l’art pour évoquer ce jour d’avril 1936 où un bourg entier fut brûlé et sa population massacrée. Un village du pays basque au beau nom de soleil : Guernica.

La classe est plongée dans le silence, les élèves œuvrent et le silence danse, il est léger et lourd comme l’implication attentive de ces jeunes à qui le professeur avait dit : « Comme Picasso, dénoncez plastiquement un fléau de votre époque ». La semaine précédente, ils avaient avec elle analysé le tableau ; elle leur avait lu des articles de journaux parus le lendemain du massacre. Pourquoi les larmes lui étaient-elles montées aux yeux à cette lecture ? Les élèves n’avaient pas posé la question. Une s’était contentée de se lever et de lui tendre un mouchoir en papier sans un mot, un mouchoir blanc comme la pureté, doux comme la tendresse, lisse comme la tolérance et ils s’étaient ensuite mis au travail. Au tableau quatre mots : drogue, Sida, misère, guerre.

La même salle, trois semaines plus tard. Affichage des travaux, évaluation. Le professeur est fasciné par deux réponses, celles de deux sœurs algériennes. Salhia a dessiné, noir et blanc, au crayon, des femmes voilées et des hommes pressant un revolver sur la poitrine des femmes. Dalila a peint une côte : la Méditerranée, un pays l’Algérie, immense plage rouge, tache de sang giclant sur la feuille au milieu de laquelle émergent des tanks verts et noirs. Les élèves sont silencieux, les yeux regardent, particulièrement ceux d’Hanane, qui trouent le visage enrobé d’un voile de coton gris. C’est presque la fin de l’année, dans trois semaines ils quitteront le collège. Le professeur prend la parole. A sa manière, elle souhaite leur dire adieu : « J’ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec vous. Il y a des classes où passe un vent de liberté. Vous voyez, ce qui était formidable dans la vôtre c’est qu’ont pu cohabiter, en bonne entente, Salhia et Dalila et leur dénonciation de l’arbitraire et Hanane et son foulard. N’est-ce pas la force de l’école laïque ? Bonne route pour vos études ».

La sonnerie annonce la fin du cours. Salhia et Dalila s’approchent et l’embrassent, c’est la première fois. « Madame, grâce à vous, nous avons appris à aimer les arts plastiques, nous continuerons, merci ». Les autres élèves s’approchent à leur tour, l’embrassent ou lui serrent la main. Hanane quitte la salle la dernière. Elle se blottit dans ses bras, y reste quelques secondes, sans un mot, puis sort. La porte se ferme.

Hanane est au Lycée. Elle est une élève discrète, timide, silencieuse et moyenne. Type de l’élève sans histoire, celle qu’on oublierait d’interroger, celle dont on mettrait longtemps à retenir le nom, celle qui passerait inaperçue si elle ne portait pas un signe distinctif qui la fait sortir de la masse indistincte. Un foulard de coton gris cache sa chevelure.

On est en octobre mille neuf quatre vingt quatorze, peu de temps avant les congés de la Toussaint. Une anodine circulaire administrative a circulé dans les écoles de France. On ne la nomme plus autrement que circulaire Bayrou. Elle a créé le concept de signe ostentatoire.

C’est en ce mois d’octobre que l’histoire d’Hanane bascule. Ce sera pour elle le mois de la fracture, cela va très vite. Convocation chez le proviseur, demande polie de renoncer à ce signe distinctif, refus d’Hanane au nom de ses convictions religieuses. Elles lui semblaient auparavant si naturelles, un allant de soi. La voilà obligée de les repenser et elle revoit le cours d’arts plastiques, les revolvers, les tanks, la flaque de sang sur l’Algérie, cela la concernait d’un peu loin. Elle est marocaine d’origine, de nationalité française et musulmane.

La religion pour elle ce sont les fêtes où la famille se retrouve, ses frères, ses sœurs, ses oncles, ses parents autour des prières et des repas qu’on prépare avec amour. C’est aussi la loi du père qu’elle admire, elle n’a jamais eu l’idée de la remettre en question. Mais le foulard, c’est autre chose, c’est pour elle une protection, une distance mise entre les hommes et elle. Sans lui, elle se sentirait nue. Et elle qui était presque inexistante, si silencieuse, si effacée – elle a quelques amies fidèles, très peu, elle ne sort jamais seule, jamais le soir, elle n’a pas de regrets, c’est comme cela et elle l’accepte comme une évidence – la voilà la proie des regards de tant de personnes. Au lycée, certaines la soutiennent : « Tu as raison de te battre » mais elle ne veut pas se battre, d’autres l’exhortent : « Enlève-le, tu ne vas pas pouvoir rester au lycée, pense à tes études, tu voulais être professeur, tu ne vas pas gâcher ta vie pour un morceau de tissu », même les journalistes s’en mêlent et veulent l’interviewer au sortir du Lycée. Elle devient une vedette, un emblème. Elle ne comprend plus rien, les élèves sont en grève, une manifestation est organisée pour sa défense, tout cela la dépasse, elle se sent traquée, harcelée, dévoilée. Elle ne cédera pas, ce n’est pas sa voix qui parle, c’est tout son corps. Ce morceau de coton gris dans cette banlieue grise, c’est pour elle ce qui la relie à ses racines, à sa terre. Sans lui, elle vacille. Elle n’a pas cédé. Elle s’est agrippée à ce morceau de tissu. La voilà exclue. « Vous devez quitter le lycée dans trois jours ». La sentence est tombée. Décision du conseil de discipline. Dix voix pour l’exclusion, trois absentions. Elle ne cédera pas. Dans la rue, les élèves manifestent.

Hanane poursuivra ses études dans un établissement privé catholique.

 

Le professeur est seul dans sa salle. C’est le retour des vacances de Toussaint. Dans son collège aussi, une élève a été exclue. Dans son collège aussi, les autres ont fait une grève de solidarité.

Dans sa classe de quatrième, elle a lu Etranges-étrangers de Jacques Prévert et ils ont écrit des textes en écho, forts, poignants, respectueux. Ces textes ont été exposés dans le hall du collège, deux jours seulement car, sur la demande de quelques professeurs qui y ont vu une provocation inadmissible, le principal lui a poliment demandé de les retirer. Les élèves ont décroché les panneaux et ils ont encore parlé de l’écriture, de sa place dans l’histoire des hommes, de sa force critique, des interdits qui ont pesé à certaines époques sur certains textes. Mais les travaux sont restés affichés dans le huis clos des murs de la classe. Les élèves avaient tant travaillé pour que leurs textes soient présentables, ils étaient fiers d’eux, fiers d’avoir osé faire grève pour la moitié d’entre eux, fiers d’avoir écrit leur appartenance complexe et contrastée avec cette terre de France.

Les travaux entourent le professeur. Elle se sent mal. C’est l’heure du repas. Elle rumine depuis plusieurs jours ce qui s’est passé. Il a suffi d’une circulaire de papier pour que ce qui était toléré depuis deux ans devienne intolérable, pour que la fracture s’installe, et à nouveau remonte en elle ce sentiment irrationnel d’exclusion.

Elle s’est mise très jeune sous la protection de cette bonne mère, l’administration. Cette mère elle l’imaginait protectrice, accueillante. Elle enseigne le français et les arts plastiques aux petits enfants de France. Ce n’est pas un hasard si elle a choisi les banlieues populaires, le métissage des populations, les élèves dits « en échec scolaire ». C’est parfois dur mais il n’y a aucun hasard dans son dévouement. C’est avec force qu’elle en prend conscience ce jour-là.

Elle aussi fut une enfant sauvage, timide, effacée. Elle aussi, on aurait pu facilement oublier son nom s’il n’avait pas été un peu difficile à prononcer et que les professeurs butaient dessus chaque début d’année. Au premier appel, ils lui demandaient : « Comment cela se prononce-t-il ? ».

Elle était enfant, elle accompagnait souvent sa mère au marché. Chez le boucher, ce jour-là, sa mère demanda un beefsteak de cent grammes, le boucher lui en servit un de cent cinquante grammes, elle le refusa et redit calmement avec l’accent de sa Hongrie natale : « Donnez-m’en un de cent grammes, s’il vous plaît ». Le boucher se mit en colère : « Oh, vous les étrangers, vous êtes des faiseurs d’histoires ! » Sa mère lui prit la main et toutes les deux sortirent sans un mot sous le regard des clients. Son corps venait d’apprendre le mépris. Ce fut la première fois qu’elle eut honte de son nom, c’était en mille neuf cent quarante huit.

Quarante ans après ce n’était pas la honte mais la rage, la colère, la révolte, qui remontaient. A nouveau, elle étouffait sous les injonctions de la bienséance. La fracture ne s’était pas cicatrisée. Une pierre de papier. Elle déraille.

« Les gens d’ici n’ont pas d’histoire » chantait Georges Brassens. Elle, pensait « pas d’état d’âme : ils sont laïques et c’est ainsi ».

Dans ses yeux fermés, l’image de Guernica protégée par une vitre blindée.

A propos de l'auteur

Pierrette Epsztein

Pierrette Epsztein

Pierrette Epsztein vit à Paris. Elle est professeur de Lettres et d’Arts Plastiques. Elle a créé l’Association « Tisserands des Mots » qui animait des ateliers d’écriture. Maintenant, elle accompagne des personnes dans leur projet d’écriture. Elle poursuit son chemin d’écriture depuis 1985. Elle a publié trois recueils de nouvelles et un roman, L’homme sans larmes (tous ouvrages épuisés à ce jour). Elle écrit en ce moment un récit professionnel sur son expérience de professeur en banlieue.

Commentaires (2)

  • Epsztein Pierrett

    Epsztein Pierrett

    13 novembre 2014 à 08:19 |
    Merci Jean-François d'avoir lu et argumenté. Je comprends vos arguments mais là, il s''agissait du foulard tout simple!! 8-)

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    08 novembre 2014 à 13:21 |
    a prétention jacobine de confiner la religion dans la sphère privée n’est ni réaliste, ni respectueuse des libertés individuelles. Ni les croix, ni les kippas, ni les foulards musulmans ne sauraient êtres bannis des espaces publics, écoles compris. Maintenant, il y a toutes les nuances entre le simple foulard et la burqa (inacceptable, en effet, car elle dissimule entièrement le visage). Le drame des « laïcards » comme des intégristes religieux (les uns ressemblant d’ailleurs étrangement aux autres) est une certaine rigidité typiquement dogmatique…

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