La République a encore une école !

Ecrit par Martine L. Petauton le 31 janvier 2015. dans La une, Education, Société

La République a encore une école !

Et quoi qu’on entende, ici et – hélas – encore là… Parce qu’on en entend ! Et certains – pas forcément au Figaro – de pointer une fois encore du doigt l’école. Qui, disent encore ces autres, aurait depuis des lunes abandonné – ces couards ! – l’enseignement des valeurs et le courage bien républicain, qui va avec. Là, on le sait, on ne peut plus guère enseigner la Shoah – mais, on oublie tous ces endroits en nombre, où on peut le faire. Avec profit. Ici – dans 90 lieux d’enseignements (ou peut-être un peu plus) –, la Minute de Silence a été sabordée, voire plus ; et, de passer sur ces trains qui arrivent à l’heure, à savoir ce qui reste des écoles, collèges ou lycées où ce fut l’occasion d’un vrai et fort moment de citoyenneté. La petite queue de la girafe passe encore une fois devant son long cou, dans les représentations. Pénible ! Et que ceux, par ailleurs – une cohorte de ya-ka ! – qui n’ont jamais « pratiqué » l’élève, veuillent bien musicaliser en mode mineur !

Parce que se lèvent aussi les critiques – habituelles et massives, en ce domaine – contre le gouvernement, sa Najat toujours aussi ferme derrière ses sourires. Réinjecter dans nos écoles, dans ce contexte, et – disons-le – tel quel, dans la foulée de ce climat émotionnel, les rappels de démocratie, les doses supplémentaires d’enseignement de citoyenneté ; ce serait, aux dires des scrogneugneux de tous poils, des gadgets, un saupoudrage inutile, voire risible. Les hochets insupportables des valeurs républicaines… J’en connais qui diront cela, à peine la présente chronique déroulée.

Eh bien, pourtant, c’est ce qu’il faut faire. Sans forfanterie inutile, presque modestement, mais, sans lâcher le manche. Continuer, insister, redonner sens et couleurs, souligner, expliquer, là où notre métier d’enseignant l’exige ; devant élèves, et dans l’école. Du coup, face à la société. Cette mission, que J. Ferry donna à ses hussards, que – à chaque choc – la République reformula et remit sur la table et le bureau ; elle est dans nos tablettes, nos obligations, depuis toujours. Rien de neuf ! Rien de jamais vu dans le chapeau ; du toujours la même chose, mais… à présenter, à organiser autrement, à éclairer différemment, selon le contexte, qui, lui, change. Face à celui de janvier 2015, des structures sont à conforter, des positions à inventer, pour, au bout, le même objectif simple et, de plus en plus ! complexe : l’école doit transmettre les valeurs républicaines, savoir le faire, y veiller et – surtout, absolument surtout – les faire vivre, les faire appliquer chaque minute du quotidien-élève. Parce que – humble avis de mon vécu d’enseignante en Histoire-Géographie-Education Civique – le dire, quand on enseigne, marche en binôme avec le faire. Ce n’est pas un commandement religieux, que le non-racisme, c’est à tous moments se situer dans ma cour d’école, ou dans ma rue, face à l’actualité, « par moi-même », et pas seulement parce qu’on « me dit qu’il faut… ». Et, ça – figurez-vous – ça s’apprend, ça met beaucoup de temps, ça se fait avec les autres, ça s’entretient, ça s’arrose, et c’est peut-être comme ça, qu’un jour de janvier, il y a au pied de la statue de la République ce « crayon guidant le peuple » qui rassemble et rend fier.

Un vivre ensemble, première valeur de la République. Beaucoup de composants ont été soulignés – le sont, dans les demandes du ministère, dans les débats constructifs (surtout quand ils font appel à l’expérience du terrain). Tout est à prendre, à réchauffer, à éclairer, dans ce qui bruisse actuellement. Ce qui vient du « haut », ce qui s’agite, et parle « en bas » (seule porte de sortie, bien entendu, l’articulation entre les deux).

C’est sur un point – pas mince ! – que je voudrais insister. Celui de la contractualisation, des règlements négociés, des Chartes de classe. Forme, à la hauteur de la classe, de ce contrat social cher à la Social-démocratie, et à F. Hollande. Je les ai pratiqués, j’y ai cru ; il me semble que c’est un axe central propre à faire tourner toute la machine. A condition que ! L’élève doit être acteur de ses apprentissages, et évidemment de celui de sa citoyenneté. Pas de commandements verbaux, uniquement verticaux dans ce domaine ! Sinon, tout sera contre-productif. A terme, on voit le dégât ; un Waterloo que ces « principes républicains » verbeux, balancés sur des gamins ahuris, et bientôt hostiles (je crains, je rejette ce que je ne comprends pas), que ces Marseillaise en guise de chants religieux laïcs, ces Marianne sans aucun sens, ces punitions à contre-courant. Résultat possible : un sentiment – encore un – de stigmatisation. La citoyenneté, si elle n’est pas mise en œuvre en « vrai » est inexistante ( permettez-moi de dire ici, qu'il en est de même pour les « grands » citoyens ; nous tous : énoncer des grands principes, comme psaumes au Temple ; facile ! Les rendre vivants au quotidien, dans le banal moins coloré du quotidien , voilà le vrai défi!). Une charte de classe ne sera qu’un pensum de plus, si elle n’est pas cuisinée en partant de ses ingrédients, de leur utilité, et en avançant – le temps qu’il faut, aussi – jusqu’au plat qu’on veut faire et déguster. Avec, ce qu’il faut – là aussi – d’erreurs à mesurer, à rectifier. C’est ainsi – mais, d’autres sont d’un autre avis – que je ne suis pas convaincue qu’il faille « apprendre » la Marseillaise, mais, par contre, connaître son histoire, allant l’amble avec les conquêtes de la liberté, en France, mais, après, dans nos Colonies, par exemple. Partout. Universel, le sens.

Dans notre Charte de classe, dans mon Collège – il est vrai Corrézien, où si peu de vrais fauves menaçaient le tissu éducatif – notre affaire se « montait » lors de la Première séquence d’Éducation civique. On partait des besoins d’une collectivité, la classe. Il fallait déjà prendre acte de la notion de collectif, d’obligations collectives en termes de contraintes mais aussi de droits. On n’était pas Robinson sur son île, c’était comme ça. Je dois dire que cette étape-là n’allait pas de soi. Nos « petits individualistes » (à l’instar des parents, et de la société) marquaient le coup ! Après (plus facilement, car l’enfant se revendique volontiers citoyen, autant dire plus bébé) se déclinaient naturellement les besoins, et leur corollaire d’obligations :  la propreté, le rangement, le soin qu’on apportait aux livres prêtés par l’État, la ponctualité dans le rendu des devoirs, le ton et les mots qu’on employait pour parler au professeur, mais aussi aux camarades. Le climat forcément respectueux des autres avec lequel on travaille en groupe… la Charte était relue, signée par les parents et… bien entendu, par le principal utilisateur, l’élève. Engagement, contrat. Connaissance du chemin. On était – quoi ! vers le 8 ou 10 Septembre ; par la fenêtre, les châtaigniers de la cour étaient encore bien verts. Le document aurait pu rester dans un coin peinard du carnet de liaison ou décorer la page 1 du cahier d’Éducation Civique, et ce, jusqu’à l’entrée en Grandes Vacances. Auquel cas, vous auriez tous raison de rire ! Or, l’année était – c’était là, le vrai chalenge – le terrain d’expérience de la charte, de sa mise en œuvre ; toute l’année, dans toutes les séquences passées avec moi, histoire-géographie, éducation civique, et sorties sur le terrain en dehors du collège, c’est-à-dire, pas mal de temps. Les autres professeurs de mon équipe pratiquaient également le document ; la documentaliste aussi. On était en système, on parlait aux enfants la même langue. Donc, la chose était mesurable. « Avec elle, on fait la charte… » disaient mystérieusement certains nouveaux élèves, dont le frère avait vécu cette démocratie balbutiante l’année d’avant. Les manquements écopaient d’un barème de pénalités, dont l’avantage était vite entendu des consommateurs : on comprenait sa faute ; on se l’appropriait, par son existence et aussi sa gravité ; quelquefois, la chose était « dite » en forum, et prétendait du coup au terrible rôle d’exemple. On échappait aux énervements soudains et compulsifs de l’enseignant, et – beaucoup en sont reconnaissants, après ces années – on avait, au bout de l’année, moins de retenues que dans d’autres systèmes. Il fallait en haut de la pyramide un regard partenaire de direction, qu’eurent, avec intelligence, mes principaux . Il fallait – ouverture sur la Loi de la République – tendre la main aux acteurs de la démocratie des grands. Dehors, aussi, il y a des lois. Pourquoi ? Comment ? Foin de fastidieuses leçons ; il était là question de sentir là aussi un besoin. Le politique se devait d’être un jour ou l’autre l’invité de la classe. Le mien s’appelait François ; il était alors député, et mes chartes, il connaît !!

Mais – je les entends, ceux qui murmurent, et je les écoute : ces « petites choses » pour rassembler l’énormité de ces séparations ? Pour éviter la recherche d’identités ailleurs (notamment via les réseaux sociaux, dont une enquête récente soulignait qu’ils étaient la « seule » source d’information de tant de nos jeunes, ainsi, non pas analphabètes, mais dans un constant trompe l’œil d’info !), pour ramener chacun dans le chemin de la démocratie future ?

Bien peu, peut-être, mais, là où il faut, au moment qu’il faut. Autant dire, je crois, énormément de choses.

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (2)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    01 février 2015 à 07:47 |
    Je salue le travail incessant, l’œuvre quasi missionnaire des nouveaux « hussards noirs »…mais ne leur en demande-t-on pas un peu trop ? Ne se décharge-t-on pas sur eux de ce qui relève à la fois de la responsabilité des familles et de celle de l’état ? Ainsi pour l’antisémitisme « des banlieues », ce que vous rapportez fait froid dans le dos : 90 établissements où la minute de silence suite aux attentats a été refusée ; d’autres – vous ne citez pas de chiffres – où la radicalité antisémite atteint de tels sommets qu’il en quelque sorte « interdit » aux enseignants de parler de la Shoah…Le nouvel antisémitisme qui fait rage dans nos banlieues – infiniment plus dangereux, parce que mortifère et meurtrier, que le vieil antisémitisme d’extrême droite – ne saurait être éradiqué par les seuls enseignants. Autant essayer de harponner une baleine avec une aiguille à tricoter ! C’est à l’état dans ses pouvoirs régaliens (police, justice) de combattre cette hydre. L’éducation nationale doit y prendre sa part bien sûr. Mais la mettre en première ligne, comme ce fut le cas de la part de gouvernements, tant de droite que de gauche, relève d’une politique de la pleutrerie et de la couarde défausse.

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    • Martine L

      Martine L

      01 février 2015 à 18:59 |
      Il me semble que l'idée force du texte n'était pas celle dont vous nous parlez. La nécessité de ranimer ou construire une citoyenneté dans la classe, n'est pas qu'une affaire de nouvel antisémitisme ou de difficultés à enseigner la Shoah. ( d'ailleurs, la lecture du texte fait état de quelques établissements où c'est le cas, au milieu de milliers d'autres où cela se fait sans problèmes) Quant aux ( sans doute 150 ) minutes de silence perturbées, c'est au reste des 60000 établissements scolaires, qu'il faut les comparer... le texte veut modestement dire qu'être citoyen, s'apprend à tous âges et à tout niveau de son parcours, et, que, au débouché des événements de ces semaines dernières, ce sont des quartiers entiers partant à la dérive, qu'il faut d'urgence travailler à arrimer à la République. ( et, les propositions sur le renouveau du service civique mériteraient en soi une autre chronique ). Je vois mal pourquoi et en quoi, cela devrait être, dans les écoles, «  délimité » par un antisémitisme unique en son genre. C'est un chantier beaucoup plus vaste que cela.

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