Le fantôme d’Inès… pôvre !

Ecrit par Martine L. Petauton le 12 septembre 2015. dans La une, Education, Voyages, Histoire

Le fantôme d’Inès… pôvre !

Peut-être êtes-vous quelques-uns à revenir du Portugal. A défaut de l’Afrique du nord, où rampent les attentats, de la Grèce, où votre carte bleue, et ce qu’on peut en faire, vous semblait vacillable – ces gauchistes, tu sais ! Tu vois où ça nous mène… Ou bien alors – j’espère – par choix, pour ce rectangle de merveilles posé au ponant de l’Europe ; pour son art, le Manuélin unique, ses maisons habillées de chauds azulejos,  sa langue, la plus belle à l’oreille ! sa bacalhau-morue aux 360 recettes, et ce vent d’Atlantique qui, définitivement, part avec les caravelles découvrir d’autres mondes...

Si vous venez de ce pays, alors, vous connaissez Inès…

Je l’ai écrit, ici, sans doute ; j’ai « dans une autre vie » enseigné – une bonne dizaine d’années – à de petits Portugais d’origine, posés en Corrèze profonde (Portos, disait le passant de base, nourri au racisme rural, qui vaut bien les autres, hélas), quelques heures par mois, l’Histoire et la géographie du Portugal ; des bribes. Eux, ignoraient tout ou presque – troisième génération d’immigrés – du fastueux passé de chez leurs grands-parents ; moi, j’ignorais la langue et sa prononciation casse-gueule. La mutualisation fut notre façon – fort heureuse – d’être ensemble.

Inès fut un de leurs personnages « historico-légendaire » préférés ; le mien aussi sans doute, passant sans plus d’états d’âme sur le vrai de l’Histoire – qui me faisait, comme à eux, trop d’ombre ! Quand on en venait à cette infante, portugaise de sinistre adoption, le silence accompagnait les bouches bées. C’est que tous les pays n’ont pas un tel ragout d’Histoire ; une série haletante, où pleurs, angoisses et peurs cohabitaient avec une compassion de mémère au mouchoir et pas mal de transferts !

Il était une fois… loin en Castille – plus tôt, mais plus sûrement caniculaire que nos coins actuels – une Infante, au doux nom – pôvre ! – de Constance. Laquelle partit pour le Portugal voisin en vue d’épouser un dauphin qu’elle ne connaissait miette. Dans son carrosse crapahutant sur les « cacos dromos » qu’on connaît tous, une suivante, vaguement noble par la jambe gauche, au doux (pôvre !!!) nom d’Inès. La mi-XIVème siècle sonnait aux clochers des monastères... Une fois les dames en sol portugais, le prince tomba amoureux – fou – non de la Castillane qu’il épousa pourtant – bah ! – mais de sa suivante. Débuts des séquences-mouchoirs. Arrivée en fanfare de la légende. Acte I : Passion façon Iseult et son Tristan, en « doublure » de la vie officielle. Refus tonitruant du Paternel du prince ! Exil de la damoiselle. Foin ! ils s’écrivent. Mort de la reine Constance – pôvre ! Le prétendant à la couronne représente le projet-Inès. Re-refus du vieux monarque. Foin ! Ils vivent ensemble et font quatre petits bâtards – en pleine forme, comme le veut le genre. Acte II - buccins ronflants : le père refuse toujours. Pierre et Inès maintiennent leur point de vue (ah !!!), s’installent à Coimbra, la plus belle ville du Portugal (sinon du monde, ça, je l’ajoute) dans le monastère de Santa Clara, sans se douter… (pôvres !!). Acte III :(les personnes sensibles sont averties que…) un jour de grande froidure, en même temps que de chasse pour le Prince – le piège ! , le vieux roi fit assassiner la douce Inès, en catimini, parce qu’à cette époque, on ne barguignait point (pôvreeeeeeeeee !). Devenu monarque lusitanien – non, mais, enfin ! – le gars Pierre, qui savait cuisiner ce qu’il faut comme vengeance, fit exhumer le cadavre de son aimée, la fit parer d’un manteau pourpre et d’une couronne, assise sur le trône ; chaque Grand du Portugal – qui valaient bien ceux d’Espagne – dut (ah!!!) lui baiser la main. C’est moi qui ajoute : pôvres !!

On aura tous compris que, voilà, en gros, et de mémoire, le récit qu’en faisaient – mis à part Montherlant, sa Reine morte, et quelques opéras italiens – mes « petits », en cours d’Histoire du Portugal, les jours des bouches bées…

L’Histoire est un peu différente, passionnante, mais autrement. Contexte : Castille et Royaume Portugais au Moyen-Age sont ennemis héréditaires, de décennie en décennie, et parfois, de siècle en siècle. Le mariage en question incarne en fait l’aboutissement de la victoire Portugaise sur le plateau voisin. Inès dans le lit du Prince, c’était évidemment la menace ultime de l’essai de main mise sur le Royaume lusitanien d’un fort Parti Castillan, ne demandant qu’à se reconstituer. Il est probable, du reste, que la dame, assez proche de l’Escadron volant – putes de luxe – de Catherine de Médicis, en un autre temps, ait été un instrument castillan destiné à manipuler. Toute l’histoire – possiblement réelle – de la passion amoureuse est à lire dans ce contexte géopolitique, jusqu’à l’assassinat. Banalité des réponses politiques en ces temps rudes sinon rugueux.

C’est bien à Santa Clara que le meurtre eût lieu, et, n’empêche, si vous avez, à Coimbra, près du Mondego, mis le pied dans cette « Santa Clara-a-Velha » en ruine, inondable, sombre et solitaire ; si, en plus, comme moi, la nuit tombait, vous avez – forcément – frissonné, et le fantôme de la dame Inès n’a pu qu’apparaître ! On dit qu’elle y pleure. Je confirme. Quant à l’affaire du cadavre couronné, rien de moins sûr ! Ah ? Oh !! Par contre, Pedro ( qui aurait pu revendiquer le surnom de «  cruel », si le pseudo n'avait été aux mains d'un Castillan – encore !) sut venir à bout sauvagement, comme il sied à l’époque, des persécuteurs d’Inès (allant jusqu’à faire extraire le cœur des assassins). C’est bien, aussi,  à Alcobaça – le vaisseau cistercien le plus beau d’Europe, en haut de la nef blanche – qu’Inès et Pedro ont leurs gisants. Les plus raffinés, les plus beaux de leur époque, sinon de tout le Moyen-Age. Mais, leur positionnement : face à face, pour qu’ils se regardent en se relevant le jour du Jugement Dernier, ne date que de… 1956. (Oh !) Avant – préoccupations religieuses  médiévales – ils étaient côte à côte, pieds simplement tournés vers l’Est. ( ah !)

Mais, au final, Inès, son Pedro, l’afffreuxxx beau-père… quelle affaire ! Bou Diou ! Pôvre ! (comme on dit à Montpellier).

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (3)

  • Bernard Péchon-Pignero

    Bernard Péchon-Pignero

    14 septembre 2015 à 22:15 |
    Un peu fados ces Portugais, non ? Heureusement que j'ai mon ascendance picarde pour contre balancer les Pignero !

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    12 septembre 2015 à 20:06 |
    On souhaiterait – et j’adresse ce reproche d’abord à moi même ! – lire davantage de chroniques comme celles-ci, alliant vécu personnel, Histoire et ce brin de rêverie qui fait d’une histoire un conte que l’on raconte. Bravo à vous ! Et vous savez, par expérience, à quel point je suis avare de ce genre de compliments…

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    • Martine L

      Martine L

      15 septembre 2015 à 09:43 |
      Il n'y a certainement pas plus fada/fados, que ce peuple et son histoire de légende. Unique, magnifique ! vive le Portugal et les siens !

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