Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre…

Ecrit par Sabine Aussenac le 31 août 2013. dans La une, Education

Longtemps, je me suis levée de bonne heure. Enfin, surtout le deux septembre, en cette veille de date fatidique qui noue l’estomac de millions d’enfants et d’adolescents.

Car pour nous aussi, leurs mentors, nounous, accompagnants, enseignants, c’est la rentrée. Enfin bon, pour nous, on utilise ce doux euphémisme de « prérentrée », comme un pare-feu censé nous protéger de cette terrible ligne de front, comme un avant-poste…

Quelque part entre le chant des cigales et le bruit de la pluie, à mi-chemin entre mirabelles juteuses et marrons tout polis de l’automne, nous voilà, en un petit matin où cette imperceptible fraîcheur nous fait hésiter entre espadrilles et escarpins, à reprendre le chemin des écoliers.

Terminée, cette interminable semaine des quatre jeudis de notre pause estivale : finies, les grasse-mats et l’heure espagnole de nos journées, quand toute la France se lève tôt ; notre éternité de nonchalance et de paresse est soudain guillotinée par le bruit sec des petits coups frappés sur le bureau du chef d’établissement, dans une immense salle où règne un incroyable brouhaha.

Ils sont tous là, les tâcherons de l’Éducation Nationale, les « équipes administratives » et les teams pédagogiques, les surveillants, les personnels au sol, enfin, du sol, ces ilotes qui veillent au bien-être de toute cette ruche, et que pourtant bien peu d’entre nous prennent la peine de saluer, et puis les stagiaires, rougissants, qui se tortillent sur leurs sièges, nerveux et inquiets en cette veille d’arène…

Tout ce petit monde bourdonne et s’agite, se relève, s’embrasse, se congratule. Devant nous, des dizaines de nuques, et puis souvent des sourires, car on se retourne, on papote, se croyant encore sur la jetée ou en route vers les cimes… Certains y sont encore, d’ailleurs, bronzés comme des sauveteurs d’Alerte à Malibu, les Tropéziennes encore toutes alanguies, tandis que d’autres, plus sérieux, ont déjà troqué le baise-en-mer pour leur cartable, et le paréo pour une tenue plus stricte : ce sont les irréductibles, le chignon en pointe comme un casque prussien et le stabilo prêt à vrombir, en route pour le bac ou le brevet.

Les plus cools, souvent installés vers les bancs du fond, sont bien entendu les profs d’EPS. Détendus, déjà en tenue de sport, souriants, sans stylo ni cartable, ils rappellent au monde qu’un esprit sain, certes, c’est bien, mais que le corps reste le temple de l’âme – j’eusse aimé vous dire que cette jolie formule est de moi, mais non, c’est de Paul, mon Saint préféré… Non loin de là, la petite troupe des « assistants d’éducation », enfin les « pions », hein, comme on disait chez nous : ils sont tout mignons, on dirait un casting pour The Voice, mais au lieu de flipper avant Baltard, ils se demandent comment ça va être, de l’autre côté de la barrière…

À nouveau, les petits coups frappés sur le bureau. Rien à faire, le silence ne s’installe pas… Il faut dire que les chefs d’établissement sont bien souvent des anciens profs un peu fâchés avec la discipline, alors ils hésitent, et puis leur image de marque est en jeu, ils n’ont pas envie de se mettre le corps enseignant à dos avant même la première grève… Mais soudain, ça y est, le ton monte, on frappe dans les mains, le PDG qui sommeille en chaque « chef d’et’ » se réveille, et nous voilà partis pour un long et douloureux bilan qui ferait pâlir d’envie bien des entreprises. Chiffres du bac, nombre de classes, effectifs, bilan comptable, tout y passe, avec des interventions encore plus soporifiques de l’intendant, que nous ne reverrons plus que lors de périlleuses négociations pour lui arracher quelques abonnements ou voyages, interventions durant lesquelles l’attention de la salle, à nouveau, faiblit. Et c’est reparti pour les bavardages, les fou-rires, les clins d’œil, les tentatives de drague – le prof mâle est un être asexué d’office, afin de pouvoir faire face aux armées de Lolita dénudées qu’il va fréquenter toute l’année : la prérentrée est donc sa dernière possibilité de faire valoir son sex-appeal qu’il devra dès le lendemain remiser à la maison, avec les palmes et le tuba…

Peu à peu, au rythme du discours-fleuve du Proviseur ou Principal, selon qu’on officie en lycée ou en collège, les vacances s’éloignent. Au fur et à mesure que les perspectives éducatives sont égrenées, nous comprenons que nous marchons, irrémédiablement condamnés, dans cette sorte de no man’s land entre rumeurs océanes et brouhaha de cour, non pas vers la fameuse lumière blanche, mais vers la grisaille du quotidien… Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, notre âme vagabonde se sent happée vers la réalité du monde.

Des noms propres, à présent ; tiens, on se réveille, se souvenant à regrets de telle collègue qui aura pris sa retraite, et puis il faut applaudir les nouveaux, et les stagiaires, qui, rougissants et gênés, doivent se lever et sourire. Parfois, un « TZR », aussi, se lève, blasé, lui, puisque c’est au moins la vingtième rentrée qu’il fera, ayant perdu son poste fixe, dans un établissement différent, quand il ne doit pas courir faire une deuxième prérentrée dans son « établissement d’affectation », éternel schizophrène d’un système qui préfère embaucher de jeunes enseignants que de donner un poste aux anciens… (ah, les promesses électorales…).

Et soudain, l’assistance s’agite à nouveau, frétille d’impatience, range déjà les quelques notes prises entre deux bavardages : il arrive, le Graal, le Saint des Saints, celui sur lequel reposera notre fragile équilibre familial, qui nous permettra d’amener Valentine à la danse, ou de partir parfois voir un spectacle à Lutèce… Apporté dans une grande chemise par l’adjoint, qui, en cet instant unique, fait office de Dieu, il est là : l’Emploi du Temps.

S’ensuivra, dans une lente communion, la longue file d’attente vers le bureau de l’Olympe, où nous sera distribué non pas le Corps du Christ, mais la substantifique moelle de notre année scolaire. Et certains partiront, rayonnants, glorifiés d’aise comme en transsubstantiation éducative, vers une cour où brille un timide soleil, comme on va vers la mer, répétant « J’ai mon mardi matin ! J’ai mon mardi matin ! », tandis que d’autres, comme dans une cérémonie vaudou, ne seront pas loin des convulsions, puisque que des têtes tombent, celles de leurs propres chérubins qu’ils ne pourront plus chercher à la crèche le lundi soir…

Ite, missa est.

Certes, je pourrais encore vous parler des festivités gustatives, toujours réduites, comme dans un vernissage de province, ou des fastidieux « conseils d’enseignement » où l’on passe son temps à se raconter ses vacances si l’on n’était pas assis à côté le matin, et où l’on coche les dates des prochains congés, mais l’essentiel est dit : les vacances sont terminées. Et demain, ce sera « leur » tour.

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    01 septembre 2013 à 22:39 |
    juste ! comme d'habitude, Sabine, votre regard sur " cette journée particulière", et poétique en sus ! une remarque ( parce que j'en connais un qui ne sera pas content, à bon droit) les chefs d'établissements " souvent fâchés avec la discipline", c'est une légende quand on les voit travailler aujourd'hui !

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