« Parler, ce n’est pas voir » : retour sur une polémique

Ecrit par Marianne Braux le 31 mars 2018. dans La une, Education

« Parler, ce n’est pas voir » : retour sur une polémique

En dépit du ressentiment qui s’est répandu des deux côtés du ring opposant les partisan.e.s de l’Ecriture Inclusive d’une part, et ses détracteurs d’autre part (derrière lesquels je me range), ce débat aura eu le mérite d’avoir introduit dans les maisons, les bistrots et autres réseaux sociaux, une question fondamentale, de première importance pour tout être parlant. Une question aussi vieille que l’Humanité mais qui, peut-être parce qu’elle est difficile, avait jusqu’ici eu tendance à rester cantonnée à la sphère universitaire. Cette question, à la fois simple et profonde, est : qu’est-ce que la langue ? Un outil de communication, un système de représentation du monde, les deux choses ensemble ? Et qu’est-ce que cela veut dire ? En réalité, il est impossible de répondre de manière définitive à cette question, car il faudrait, pour y arriver, que la langue soit extérieure à nous, que l’on ne baigne pas dedans depuis bien avant notre naissance, que l’on puisse, en un mot, en parler sans parler avec. C’est toute la difficulté, et l’intérêt, des sciences dites « du langage » et soit-dit-en passant, des sciences « humaines » en général, où le sujet et l’objet de la connaissance sont une seule et même chose, à savoir : l’être humain. En d’autres termes, et pour le dire avec un éminent penseur du siècle passé, qu’il est urgent de réécouter : « il n’y a pas de métalangage », tout comme il n’y a pas de connaissances « méta-humaines ».

Ceci étant dit, on peut, à défaut de pouvoir dire ce qu’est la langue, s’interroger sur ce qu’elle n’est pas. Si, et seulement si, tel est notre objectif, on peut espérer dire d’elle quelque chose de raisonnable. Commençons par le début :

On dit que la langue « sert à communiquer ». S’il est vrai que la langue est utile, la langue n’est pas pour autant un outil comme les autres, que l’on peut modifier à notre guise comme l’on changerait d’ordinateur, de frigo, ou de voiture. Traiter la langue comme un moyen parmi les autres en se proposant de la modifier pour répondre à (ou créer) une supposée demande sociétale, c’est faire le jeu du capitalisme marchand et, par voie de conséquence (faut-il encore le montrer ?), obstacle au lien social (1). Même si elle peut le devenir, la langue n’est en soi ni un outil, ni un accessoire de mode, pour la simple et bonne raison que « l’Homme, écrit Emile Benveniste (l’être humain, s’entend, voir plus bas), n’a pas fabriqué le langage ». Le langage est le fruit d’une évolution sonologique dont on sait encore peu de choses, si ce n’est que celui qui le porte, l’animal devenu humain, y est pour très peu. Personne ne peut dire d’où vient le langage, cette faculté insensée qui nous distingue du reste de nos demi-frères animaux. C’est pourquoi y toucher de façon arbitraire n’est ni plus ni moins que de se prendre pour Dieu, cette figure sans visage apparue dans l’imagination humaine il y a fort longtemps à cause, précisément, de ce mystère de l’origine du langage, dont les « pouvoirs » dépassent largement notre entendement. Les récits mythiques et religieux sont à prendre au pied de la lettre : dire un mot et « voir » à travers lui la chose relève d’une capacité à proprement parler surnaturelle, au sens où en parlant, on ajoute au monde des choses (la physis, qui se tient devant nous) le monde du discours (le logos, qui se tient dans notre tête et nous vient souvent des tripes). Nul besoin d’être croyant pour comprendre ceci. L’être humain vit dans une réalité double, dont les deux pans ne se rejoignent pas. Ainsi, et pour reprendre l’image d’une chercheuse et journaliste dont je partage certaines vues (2), la langue n’est pas une « baquette magique » que l’on peut façonner selon nos besoins pour faire apparaître le monde tel qu’on voudrait qu’il soit – à moins d’entrer dans le domaine de la Poésie, laquelle, rappelons-le, est cet espace où l’être humain peut à loisir se décharger de son délire/désir de toute-puissance langagière. C’est sa beauté et sa nécessité : la Poésie (la Littérature) nous enseigne à nous méfier de ce qui la constitue, à craindre les beaux discours. Il n’est pas étonnant que les écrivains aient été en général assez réticents à la proposition de l’Ecriture Inclusive, comme ils le seraient sans doute à toute réforme de la langue qui ferait plus qu’entériner des usages déjà passés dans le système linguistique, ainsi que s’y attache, quoique l’on en dise, l’Académie Française (3). L’écrivain est par définition celui qui, pour se rebeller contre la langue, accepte d’abord de s’y soumettre. Ainsi, parler de « novlangue » pour dénoncer l’Ecriture Inclusive n’est ni exagéré ni insensé. La seule difficulté est de saisir ses points communs avec la novlangue d’Orwell qui, contrairement à l’Ecriture Inclusive, passe par une réduction des catégories de la langue pour empêcher la libre pensée de circuler. Celle-là fait apparemment le contraire : on nous enjoint à en dire plus, à faire signe à notre interlocuteur, par l’expression de certaines formes, de notre adhésion à une certaine vision du monde, pour le bien, paraît-il, des plus jeunes dont on ne se soucie même pas de savoir de ce qu’ils voient avec leurs propres yeux. C’est sans doute parce que les Inclusifs ne veulent pas l’entendre ; cela risquerait de les priver de leur « activité » or, les Inclusifs n’aiment guère s’ennuyer. Ils ne veulent pas savoir que pour leurs enfants, l’égalité des sexes est déjà une réalité. Non pas nécessairement au plan quantitatif – ça, c’est la parité, les mots ont ici leur importance – mais au plan juridique et qualitatif. Car oui, sur ce plan-là, la femme est aujourd’hui l’égale de l’homme. Et ceux qui ont été éduqués dans cet esprit n’ont pas eu besoin d’une écriture inclusive pour s’en rendre compte. Ceci me fait penser à une autre incohérence de ce projet, à laquelle je ne vois décidément pas de contre-argument. On dit que la langue française a progressivement « invisibilisé » – je reviendrai sur cette expression – la femme de l’espace public et que, à force de parler de « sénateurs », de « députés » sans « -e » et « d’auteurs » sans « -e » ou sans « -rices », on découragerait les femmes de se lancer dans des carrières traditionnellement réservées à l’autre sexe. Mais enfin, n’est-ce pas tout le contraire qui est arrivé ? La femme n’a-t-elle pas, depuis plus de deux siècles, brillamment arraché certains privilèges à l’homme et progressivement investi l’espace public pour se retrouver aujourd’hui dans de nombreux postes de pouvoir ? Je ne vois pas comment l’on pourrait soutenir le contraire. Et quand bien même les femmes ne seraient pas encore à nombre égal dans certains domaines de l’activité humaine, cela ne signifie pas pour autant que la parité n’aura jamais lieu. Si tel est vraiment le souhait profond de certains, qu’ils laissent donc le temps au temps, cela finira par se produire – à moins que l’on commence à remettre en question cette obsession pour le pouvoir et la vie publique (un véritable féminisme devrait, à mon avis, aller dans ce sens-là). Autrement dit, je ne vois pas comment la langue serait si nécessaire au progrès social puisque, dans l’Histoire, le progrès social s’est mise en place malgré la pratique d’une langue apparemment « sexiste ». A ce propos, petite piqûre de rappel étymologique : « Homme » vient du latin « hominem » signifiant d’abord « être humain » qui a ensuite pris le sens additionnel de « être humain de sexe masculin » en supplantant le mot « vir » (qui a donné « viril ») ; c’est là, éventuellement, que commence le « patriarcat », et c’est cela qu’il faut enseigner aux enfants ! Les locuteurs d’une langue oublient, mais la langue, elle, n’oublie rien, et c’est le devoir de chacun de se rafraîchir la mémoire. D’où l’importance de l’apprentissage des langues dites « mortes » qui continuent, sans que l’on s’en aperçoive, de vivre dans la nôtre et de nous faire dire bien plus que ce que l’on croit. En soutenant le contraire, l’Ecriture Inclusive agit comme toute novlangue : elle empêche l’individu de penser en prétendant que la réalité du discours doit, autant que faire se peut, faire voir la réalité, être à son image (réelle ou fantasmée comme dans 1984). C’est faux, ce n’est pas là son rôle ; l’intrication des vieilles langues, qui étaient confrontées à une autre réalité que la nôtre, dans les plus jeunes le montrent bien. Ce qui m’amène à mon deuxième point :

La langue n’est pas un simple système de représentation du monde. Elle est à côté du monde, ne le pénètre jamais. Croire que l’on dit le monde tel qu’il est, est aussi absurde que d’expliquer à un poisson rouge que l’eau de son bocal n’est pas l’air qu’il respire. Il vous regardera, incrédule, en pensant : mais pour qui se prend-il ce gros mollusque ? Plus important encore, la langue, qui crée donc sa propre réalité, ne saurait recouvrir la réalité visible, comme le suggère cette expression – « on invisibilise les femmes » – souvent revenue, au cours des débats, dans la bouche experte des promoteurs de l’Ecriture Inclusive. Cette expression n’est pas neuve. Elle opère depuis plusieurs décennies déjà dans le domaine de la sociologie et de la politique qui, l’une comme l’autre, s’intéressent si bien aux discours que, parfois, elles finissent par ne voir plus qu’eux, malgré les avertissements de la Poésie dont j’ai déjà parlé. Si l’on y fait un peu attention, cette subtile métaphore révèle en effet à l’endroit du visage de ceux qui l’emploient au lieu de ce qu’elle veut dire (« ne pas parler de » certaines parties de la population) ce défaut, cette tare, cette pathologie même, propre aux êtres parlants et qui consiste à se voiler la face, à se laisser aveugler par la réalité bien réelle du discours au point d’oublier l’autre réalité dont, certes, on ne peut rien dire sans aussitôt en sortir, mais qui ne cesse pas pour autant d’être là. Relisons Duras, Giono, Michaux et tous les autres, qui savaient mieux que quiconque que la langue est, et doit rester, insuffisante. Imaginer que l’on puisse trafiquer la langue, lacunaire par définition, pour lui permettre d’englober le monde est une entreprise essentiellement totalitariste. Il ne s’agit évidemment pas, en disant cela, de remettre en question les bonnes intentions des défenseurs de l’Ecriture Inclusive qui, au passage, vous l’aurez remarqué, excluent de leur communauté ce qui parlent (écrivent) autrement (4). Leur combat (l’égalité des sexes) est le mien, mais même cette fin, aussi digne et belle soit-elle, ne saurait justifier les moyens qui sont proposés. Plus le temps passe et plus j’observe, plus je dois m’en remettre à la sagesse populaire : l’enfer est bel et bien pavé de bonnes intentions.

Je sais que ceux que cet article irriterait s’empresseront d’y dénoncer, à coups de commentaires scandalisés et de têtes jaunes bouffies de colère, des « éléments de langage » supposés typiques des anti-Inclusifs, une sorte de « fascisme » latent dont – j’en profite pour rendre la balle – ils sont souvent plus proches malgré eux. Roland Barthes n’avait-il pas justement observé que la langue était fasciste, non pas parce qu’elle empêchait de dire, mais parce qu’elle obligeait à dire ? Alors, s’il vous plaît, n’en rajoutons pas une couche ; et si quelqu’un n’est pas d’accord avec ce qui est écrit ici, qu’il n’esquive pas le moment de l’argumentation en recourant à cette rhétorique facile. Qu’il s’explique, c’est tout ce qu’on lui demande. Le débat est très sérieux. Aussi restons à sa hauteur et évitons les coups bas. Il en va de notre commune Humanité.

Pour conclure, je citerai encore deux grands penseurs : Benveniste à nouveau, dont la rigueur scientifique était aussi incontestable que sa pensée était vibrante et pour qui il était clair que « bien avant de communiquer, le langage sert à vivre ». L’écrivain Maurice Blanchot enfin, à qui l’on doit d’avoir interrogé sans relâche le sens de la parole humaine et qui disait, avec cette sorte de clair-obscur qui caractérise si bien ces écrits : « parler, ce n’est pas voir ». A bon entendeur, salut !

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Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    31 mars 2018 à 13:12 |
    Cette affaire de l’écriture « inclusive » met en exergue deux tics douloureux bien français : la normativité et l’idéologie.

    La normativité d’abord. Pays de droit écrit et de codes, il fallait à la France une instance régulatrice pour « codifier » l’orthographe et définir le bien écrire. Facheuse prévalence de la Loi sur l’usage, tutelle oppressive imposée à un organisme vivant, jugé – à tort ! – inapte à évoluer par lui-même, sans la houlette directrice d’une institution coercitive…

    L’idéologie ensuite. L’ « inclusivité » s’oppose à l’exclusion : obsession égalisatrice de notre temps, féminisme scriptural aussi vibrionnant et intempestif que celui – sociétal – des « balance ton porc » et autres « me too ». Vous parlez, chère Madame, de la différence, en latin, entre « vir » et « homo » ; mais savez-vous jusqu’où cette compulsion à féminiser les vocables a poussé Saint Jérôme ? Le traducteur de la Bible hébraïque devait exprimer par des termes symétriques l’hébreu pour « homme », איש (ish), et son quasi homonyme féminin, אשה (isha), la femme. Pour « ish », il avait « vir » à sa disposition ; mais quid de « isha » ? Qu’à cela ne tienne ! Notre saint pratiqua, sans le savoir, l’écriture « inclusive » : il féminisa « vir » ! Et ce fut la « virago », ce golem homasse et pétaradant, caricature d’Adam. Les partisanes (santes) – on ne sait plus et qu’importe ! – de cette novlangue ridicule devraient méditer l’anecdote, elles qui, à force de vouloir « s’inclure », finissent par ressembler au double grimaçant d’Eve…

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