Histoire

LES DURIN, LA SAGA - 4 -

Ecrit par Patrick Petauton le 17 février 2018. dans Souvenirs, La une, Histoire

LES DURIN, LA SAGA  - 4 -

Déjà la polyculture et l’élevage

 

Concernant le Domaine de La Garde, l’ancien cadastre de 1814 nous montre une certaine irrégularité au niveau des parcelles. Si elles sont petites et très morcelées autour des bâtiments d’exploitation, on trouve cependant de grandes prairies sur le plateau, et même assez près de la rivière, ce qui n’est pas le cas dans le bourg de Lignerolles qui surplombe un véritable ravin pourtant entièrement planté de très petites vignes établies sur des terrasses.

« Au pays des chênes et du raisin », telle est la devise de Lignerolles. Bénéficiant d’une bonne exposition sur le versant le plus ensoleillé des Gorges du Haut-Cher, le pampre y prospère avec succès depuis très longtemps et, en ce début de 19è siècle, les vignerons demeurent encore nombreux ; certains d’entre eux se limitant même à cette unique culture que le phylloxéra allait éradiquer à partir de 1880.

Aussi, rien d’étonnant à ce qu’on trouve à La Garde un important vignoble nommé le « Clos de La Garde ».

Inventaire assez précis, le séquestre du domaine datant de l’an V nous apporte quelques renseignements. On y apprend qu’on y cultive du blé, de l’avoine, du seigle et des pommes de terre.

L’élevage quant à lui comprend plusieurs bœufs, taureaux, vaches, de très nombreux moutons des volailles et des cochons. Sans doute cela ne changera guère durant le siècle. Utilisé comme moyen de transport par le riche propriétaire, le cheval ne sera employé pour les travaux des champs que beaucoup plus tard ; pour l’heure on lui préfère le bœuf ou pour les moins fortunés, deux vaches couplées sous un joug un peu plus court. Économique, l’âne sera presque indispensable pour descendre le blé aux moulins du Cher et en remonter la mouture.

Bien présente à Lignerolles, la culture du chanvre est très pratiquée et d’un bon rapport. Destinée surtout à la marine pour la confection des voiles et des cordages, la demande de ce textile est constante mais on l’utilise également localement car les peigneurs de chanvre et les tisserands sont bien représentés même à La Garde. Un peu plus tard, le chanvre sera concurrencé par le coton d’importation et sa culture finira par disparaître.

La mécanisation n’arrivera que bien plus tard, début XXe siècle. Les travaux nécessitent donc de nombreux bras et chaque membre de la famille, quel que soit son âge ou son sexe, se doit d’y participer. N’importe qui ne fait pas n’importe quoi toutefois et selon un code bien établi et quasi ancestral, chacun a une tâche bien définie. Ainsi, vers sept ans, le jeune garçon se verra confier la garde de quelques cochons puis plus tard accédera à la fonction de berger ; ce ne sera que vers quinze ans qu’il apprendra à tracer dans la terre son premier sillon, âge à partir duquel il travaillera comme un adulte.

Sans doute Jean Durin dût-il franchir toutes ces étapes incontournables.

Nullement épargnées les femmes collaborent pour les foins, les moissons, les vendanges et même les semis ; elles devront en plus nourrir les volailles, fabriquer les produits laitiers et gérer les travaux ménagers. L’office religieux dominical sera souvent leur seul moment de repos.

Si le récent chemin de fer, arrivé à la fin du XIXe siècle, fait déjà partie du décor de Jean Durin, il représenta certainement un grand bouleversement pour son père Baptiste qui ne vit sans doute pas d’un très bon œil ce colossal chantier dirigé par la Compagnie d’Orléans ; de nombreux ouvriers y participèrent et plusieurs furent logés à La Garde.

Ce nouveau moyen de transport participera à désenclaver progressivement les campagnes mais entraînera à Lignerolles la disparition de la culture de la vigne, car du vin de meilleure qualité en provenance d’autres régions concurrencera rapidement la piquette locale.

LES DURIN, LA SAGA – 3 -

Ecrit par Patrick Petauton le 10 février 2018. dans Souvenirs, La une, Histoire

La famille, une communauté patriarcale

LES DURIN, LA SAGA – 3 -

Les premières feuilles de recensement de la population de 1836 montrent pour la famille Durin, à La Garde, la composition suivante :

Le père et la mère : Gilbert Durin et Marie Mye.

Le fils Jean Durin, sa femme Marie Jouannet, et leur fils Gilbert, 15 ans.

La fille Marguerite Durin et son mari Joseph Parrot Marguerite Durin une autre fille.

Ce schéma qui est le même dans toutes les fermes ou métairies, et demeurera longtemps en usage, peut se résumer ainsi :

Les Anciens, leurs enfants non mariés, leurs enfants mariés ainsi que leurs maris ou femmes, et leurs propres enfants.

Sept ou huit personnes vivent ainsi sous le même toit, y compris un ou deux domestiques. En 1841, 35 personnes vivent à La Garde dans les deux métairies réparties sur cinq maisonnées.

Les places sont cependant limitées dans la famille, ou règne déjà une sévère promiscuité, et plusieurs Durin devront s’installer au bourg de Lignerolles ou dans une métairie voisine. Les enfants épousent assez souvent un voisin ou une voisine ; le domaine deviendra ainsi rapidement une grande communauté quasi familiale, et sera bientôt constitué des familles Durin, Parrot, Michard et Gominet, toutes unies par des alliances successives.

On pourrait penser que cette exploitation familiale est régie par une redistribution équitable des bénéfices ; il n’en est souvent rien. Seul le père chef de famille dispose de la trésorerie des ventes et des achats et les gère comme il l’entend, ses enfants étant considérés comme ses employés. Très rarement contestée, son autorité en matière de gestion de la métairie est totale. Vers la fin du siècle, dans certaines familles, elle aura cependant tendance à s’assouplir.

Les grands sentiments ne sont pas de rigueur, car le mariage est avant tout une nécessité incontournable pour le bon fonctionnement de l’entreprise. Peu de place pour le coup de foudre ; le choix de la future ou du futur est mûrement réfléchi, souvent davantage par les parents que par le principal intéressé, qui du reste s’aligne généralement sur leur décision. Difficile de convoler en justes noces sans le consentement des parents, lorsqu’on sait que la majorité matrimoniale est à cette époque à 25 ans pour les garçons*.

Le bonheur des modernes est-il aliénant ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 février 2018. dans Philosophie, La une, Histoire

Le bonheur des modernes est-il aliénant ?

Le bonheur des modernes est né au XVIIIème siècle, dans la littérature, dans la philosophie, mais surtout dans la politique : une revendication, une nécessité, un must ! La déclaration d’indépendance américaine de 1776, rédigée par Jefferson, parle « des droits inhérents et inaliénables parmi lesquels se trouvent la préservation de la vie, la liberté et la quête du bonheur ». Ce dernier se définissant comme « prosperity, thriving and well being » : la prospérité, l’épanouissement et le bien-être. Epanouissement, bien-être, telle résonne, en effet, la devise de l’« american way of life », la ligne directrice du « self development » : « s’épanouir » !!! Autrement dit avoir un job, un(e) partenaire sexuel(le), une maison, une voiture, etc., etc. Et si l’on n’a pas encore tout ça, le chercher désespérément…

Cette recherche désespérée de l’avoir, les Grecs la nommaient ascholia. La figure emblématique de l’ascholia demeure Sisyphe, peinant en vain pour un objectif dérisoire et y perdant ce qu’il y a de plus précieux monde, le temps. A-scholia, le « a » privatif renvoie à son contraire – la scholé – d’où dérivent « école », « school », « scuola », « Schule » et tant d’autres termes similaires dans les langues européennes. Alors, l’école pour accéder à l’être et à la félicité ? Plus précisément, pour accéder au temps ?…

Non point le temps libre, l’otium romain, qui s’oppose au neg-otium, l’activité mercantile/mercenaire ; non, la scholé grecque est plus subtile : il ne s’agit pas de ne rien faire, il s’agit d’avoir ou d’acquérir du temps pour quelque chose. Mais pour quoi ? Pour cultiver son esprit en vue d’un idéal qui peut coïncider avec la vérité pour le philosophe, ou avec Dieu pour le croyant : la theoria par contraste avec la praxis.

Une manière – certes différente – mais visant, à la fin des fins, à atteindre le fameux « development » des modernes ? En apparence seulement. Le bonheur moderne relève d’un impératif catégorique, d’un devoir : il faut, il faut absolument s’épanouir et s’épanouir par l’acquisition, celle-ci culminant dans la jouissance de ce que l’on a acquis. L’aliénation, l’estrangement par rapport à soi-même provient précisément de cette compulsion, de son caractère impérieux et discriminant : à défaut de rentrer dans la spirale aliénante, l’on s’expose au mépris, à la commisération ; le non épanoui, le non « heureux » se confond avec le pauvre type.

La scholé frustre ainsi l’hédonisme, car elle impose une áskesis, une ascèse, c’est-à-dire un exercice, un apprentissage. Sa pénibilité garantit, en quelque sorte, sa fécondité spirituelle. Il n’y avait d’ailleurs guère de différences entre les cercles néoplatoniciens des premiers siècles de notre ère et les monastères chrétiens de la même époque.

Trouver du temps, prendre le temps de contempler ou d’étudier, voilà, en vérité, ce qui dépasse en subversivité les idéologies les plus révolutionnaires, aliénées qu’elles sont par leur ascholia. Tempus fugit dit Vergile. Le temps fuit. Se soumettre à l’injonction moderne du bonheur revient à le perdre. Y résister nécessite courage et persévérance.

Anatole France faisait – faussement – dériver bon-heur d’une « heure » qui serait bonne. Pour que celle-ci soit bonne, encore faut-il qu’elle soit libre. Vraiment.

LES DURIN, LA SAGA 2

Ecrit par Patrick Petauton le 03 février 2018. dans Souvenirs, La une, Histoire

LES DURIN, LA SAGA 2

Avant La Garde, les origines

Encore bien présent de nos jours dans les régions de Montluçon et Commentry, le nom fut extrêmement répandu, et on en compte dans de nombreuses branches et familles.

Déjà au XVe siècle, des Durin sont présents dans les Combrailles, comme l’atteste un document signalé par Perrot des Gozis, dans lequel Gilbert Durin en 1494 reconnaît devoir un cens annuel au Duc de Bourbon comme copropriétaire d’une terre située à La Celle sous Montaigut. Raison pour laquelle il ne faut peut-être pas sous-estimer un arbre généalogique, un peu fantaisiste, présenté sur Internet, nous révélant entre autres un Jehan Petauton décédé durant la guerre de cent ans (1390) dont le petit fils Pierre aurait épousé une Pasquette de Montendraud (famille peu connue de noblesse incertaine retrouvée au XVIIIe dans le village de Montvicq, et qualifiée à cette époque de bourgeoise). Malheureusement ces éléments, dénués de sources précises, ne peuvent être retenus de façon objective et nous appellent à la plus grande prudence.

Nous nous bornerons donc à retenir comme notre plus lointain ancêtre Blaize dit l’Ancien, né vers 1540 et décédé en 1622 dans le village de Beaune d’Allier. Nous ne possédons aucun renseignement concernant Marie Beaune, son épouse.

Vers la même époque, des Durin sont également présents dans d’autres villages proches, dont La Celle et Hyds ; Beaune ne fut donc pas le seul berceau des ancêtres. Le couple Blaize/Marie aura deux fils connus : Sylvain né en 1622 et décédé en septembre 1692 à Louroux-de-Beaune, et Blaize le jeune (1590-1654) qui sera maréchal-ferrant à Beaune. Il faut noter que cette profession sera reprise par de nombreux fils et petits-fils, véritable dynastie de taillandiers jusqu’au XIXe, et que ceux qui ne l’exercent pas sont le plus souvent laboureurs. Les nombreux descendants donneront naissance à de multiples branches car les familles de huit enfants ou plus ne sont pas rares à l’époque.

Concernant Gabriel, petit-fils de Blaize le Jeune, nous savons seulement qu’il fut laboureur et épousa Marguerite Dubeuf née en 1677 et décédée en 1722 à Chamblet. Le couple aura trois fils, dont Jacques, né vers 1707 à Louroux-de-Beaune, marié avec Marie Boudignon (1707-1787) à Hyds en 1736. Jacques meurt jeune à quarante ans et Marie épouse en secondes noces la même année Jacques Saunier. C’est donc en compagnie de son beau-père et de sa mère que son fils Gilbert Durin partira à Prémilhat vers 1750 pour y être laboureur ; son frère Antoine quant à lui fondera une famille à Saint Victor.

François Durin, un cousin, les rejoindra quelques années plus tard, fils – encore ! – d’un maréchal-ferrant, il apportera son savoir-faire et s’installera dans le village de Ouches ; un second François, son fils, lui succédera à la forge.

LES DURIN, LA SAGA-1

Ecrit par Patrick Petauton le 27 janvier 2018. dans Souvenirs, La une, Histoire

LES DURIN, LA SAGA-1

« Le tombeau des morts est dans le cœur des vivants »,J. Cocteau… et dans les souvenirs.

 

Durant plusieurs semaines, un petit feuilleton vous sera proposé : autour de ces Durin de La Garde, en pays bourbonnais, plus largement en terre de très petits paysans, tenaces et taiseux, du XVIème siècle aux bords du XXème entrant… famille, travail de la terre, usages et façons d’occuper ces territoires de part et d’autre du Haut Cher…

Mais au-delà, l’intérêt de l’histoire posée au coin de la toile est plus vaste : richesse du tissu, entre chaîne des trouvailles généalogistes, trame recoupée des savoirs historiques, et couleurs – inégalables – des bribes de récits de Pépé Jean, le fanion de l’enfance de l’auteur – lui, étant le fil cousant l’ensemble…

Ce que vous dit cet ensemble de chroniques d’un temps retrouvé, comme un cadeau d’hiver ? Qu’attendez-vous, amis lecteurs, pour reproduire la démarche, de la Bretagne à la Franche Comté, du Languedoc aux terres de Gascogne ; à vous !! et venez ensuite nous en parler…

 

La rédaction

 

PARTIE  1

HIER ET BIEN AVANT

 

* 10 avril 1960, Teillet Argenty – Allier / limite Creuse

A vrai dire je n’y croyais plus beaucoup et pensais que ces bons mots lancés par Jean Durin mon grand-père, l’année dernière au cours d’un repas, n’étaient en fait qu’une plaisanterie :

« L’année prochaine tu seras en âge de semer, je t’apprendrai »

Entre le fromage et le dessert, toute la famille en avait bien ri. Quelle bonne blague !

J’avais grand tort de douter, car ce matin d’Avril c’est du sérieux, comme le prouvent les petites bottes noires en caoutchouc achetées spécialement par maman. Demain je sèmerai le blé…

Encore mal réveillé, je retrouve grand-père à la ferme ; tout est prêt.

1er janvier 1918 à Vienne

le 06 janvier 2018. dans La une, Histoire, Littérature

Recension du livre d’Edgar Haider, Wien 1918, Böhlau Verlag, 2017

1er janvier 1918 à Vienne

Vienne, ma ville de cœur, celle où toujours je reviens, que je retrouve comme une personne, un parent, un ami… L’originalité de l’ouvrage d’Edgar Haider, historien, ex-chroniqueur à l’ORF, la télévision publique autrichienne, réside en ceci qu’il se base presque exclusivement sur des coupures de presse d’époque, ce qui fait revivre au quotidien la dureté du temps…

Un temps d’espoir malgré tout : l’armistice avec la Russie bolchévique vient d’être signé à Brest-Litovsk ; le principal adversaire de l’Autriche-Hongrie éliminé, la paix serait-elle – enfin ! – en vue ? En cette nuit de la Saint-Silvestre, on s’échange abondamment des vœux en « wienerisch », le dialecte local : « I wintsch a gliklis neiz joar ! » (ich wünsche ein glückliches neues Jahr / je souhaite une bonne année). Les employés des télégraphes impériaux ont même rédigé un poème de circonstances :

Schon schweigen die Kanoen

An un’ser Front im Ost und Nord

Und kleine weisse Fahnen

Gebieten Halt dem Menschenmord.

« Déjà se taisent les canons sur notre front Est et Nord ; et de petits drapeaux blancs ordonnent l’arrêt du massacre ». Oui, mais l’heure pourtant n’est pas à la joie. « Tout désir, tout élan paraît mort » écrit la Wiener Allgemeine Zeitung ; pour la traditionnelle « Abendfeier » (fête du soir), le service religieux clôturant l’année à la cathédrale Saint-Etienne, la police a barré l’accès à la Stefanplatz : peine perdue, vu la maigre affluence ! Les Viennois se réfugient dans les cafés, non pour ce que l’on y boit – car il n’y a presque rien à boire et même pour le café, il faut amener son propre sucre – mais pour avoir un peu moins froid et différer le retour à la maison, dans une chambre glaciale.

Le premier janvier, au matin, la rumeur court qu’on vend de la viande de porc serbe à la Großmarkthalle (le marché de gros). La foule s’y presse, s’y piétine, dès cinq heures ; à dix heures plus rien ne reste à vendre. Plus tard dans la matinée, le classique concert du nouvel an fait place, après la représentation, à une distribution de vivres : la très sélecte Musikverein se transforme ainsi en immense soupe populaire ! La faim atteint de telles proportions qu’on signale un cas de cannibalisme. Le suspect – un prisonnier de guerre russe employé dans une centrale électrique – a découpé un morceau de la cuisse d’un adolescent de quinze ans après lui avoir fracassé le crane…

Et pourtant ! Le premier janvier 1918 semble – presque ! – paradisiaque comparé au premier janvier 1945. Là, la ville se trouve complètement détruite par les canonnades de l’armée rouge et bientôt divisée en quatre secteurs comme à Berlin (le monument dédié au « héros soviétique » qui marquait la sortie hors des zones tenues par les occidentaux existe encore aujourd’hui). Sur les décombres, semblent résonner, comme par anticipation du film de 1949, les notes de cithare – entêtantes, mélancoliques/joyeuses, à l’image de Vienne elle même – composées par Anton Karas pour Le troisième homme

Vienne, la survivante, aura résisté à tout : à la peste, aux Turcs, à la famine, aux Russes… alors ! elle peut bien chanter – avec le sourire ! – ce que chantaient les mères à leurs nouveau-nés, toujours en 1945 : « alles ist hin ! ». Tout est foutu !

Vichy était-ce la France ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 16 décembre 2017. dans La une, France, Politique, Histoire

Vichy était-ce la France ?

Depuis le discours d’Emmanuel Macron, le 16 juillet dernier, à l’occasion du 75ème anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv, la polémique a fait rage.

Le président a, en effet, déclaré :

« Alors oui, je le redis ici, c’est bien la France qui organisa la rafle puis la déportation et, donc, pour presque tous, la mort des 13.152 personnes de confession juive arrachées les 16 et 17 juillet 1942 à leurs domiciles, dont plus de 8000 furent menées au Vel d’Hiv avant d’être déportées à Auschwitz. Je récuse les accommodements et les subtilités de ceux qui prétendent aujourd’hui que Vichy n’était pas la France, car Vichy ce n’était certes pas tous les Français, vous l’avez rappelé, mais c’était le gouvernement et l’administration de la France ».

Tollé tant à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche ; Florian Philippot : « cette insistance de Macron à humilier la France est préoccupante. Restons fiers, proclamons notre amour de la France », et Jean-Luc Mélenchon de faire chorus : « La France n’est rien d’autre que sa République. À cette époque, la République avait été abolie par la révolution nationale du maréchal Pétain ».

Au fait, qu’est-ce que « la France » ?

Ecartons tout d’abord la fiction de la France-personne, chère à de Gaulle ou à Péguy, cette personnalité collective ou corporative, inventée par Michelet, incorporant mystiquement tous ses membres, à l’image du Christ ou de l’Eglise dans la théologie paulinienne…

Un pays, selon l’école de sociologie historique allemande, c’est avant tout un « staatsvolk », un « peuple-état », une entité juridique composée de ses citoyens. A cette aune, la France ne fut ni collaboratrice, ni résistante – groupes ô combien minoritaires rapportés à l’ensemble de la population –, elle fut planquée ! Elle n’approuva ni ne désapprouva la rafle du Vel d’Hiv, elle s’en lava les mains…

Mais passons du plan strictement démographique au plan symbolique. Pour Patrick Buisson – et à cet égard, il a raison – il existe des « incarnations ». Un homme « incarne », à moment donné, des idées et une nation. De même que l’Allemagne nazie « s’incarna » en Hitler ou la Russie communiste en Staline, de même, de 1940 à 1944, la France s’incarna en Pétain. 40 millions de pétainistes en 40, dit Henri Amouroux. L’estimation est peut-être élevée (mes grands-parents, par exemple, furent anti pétainistes, bien avant de connaître de Gaulle) ; mais il reste que l’adhésion au nouveau régime fut massive, à l’instar de l’approbation – largement majoritaire également – aussi bien de l’hitlérisme que du stalinisme dans leur domaine respectif.

En effet donc, il existe – quoique la notion, en droit, me gêne infiniment – une responsabilité collective des pays concernés face aux crimes des hommes qui les gouvernaient et qu’ils soutenaient. Toutefois cette responsabilité ne saurait être héréditaire. Les Russes actuels ne sont pas comptables du goulag, pas plus que les Allemands d’aujourd’hui n’ont à battre leur coulpe au sujet des camps de la mort. Rien n’oblige de même les Français de 2017 à se repentir des horreurs commises dans le sillage de la « révolution nationale ».

A l’inverse de certains passages de la Bible, les fautes des pères ne rejaillissent pas sur leurs enfants…

Deputatus erectus

Ecrit par Lilou le 16 décembre 2017. dans La une, France, Actualité, Politique, Histoire

Deputatus erectus

Généralités :

Le Dronte de Bourbon (deputatus erectus), plus connu sous le nom de député françaisest une espèce d’homme politique endémique d’Europe de l’Ouest ayant beaucoup sévi en France de 1871 à 2017. Apparenté aux seigneurs et appartenant à la famille des dominants, ce dronte vivait dans les villes, et beaucoup moins souvent dans les champs ou les forêts quoique son rythme reproductif l’y conduisit de temps à autre une fois tous les 5 ans. Sortant peu la nuit, ce dronte de Bourbon était surtout un homme de paroles très variées cachant sous des allures d’Homme de bien des habitudes de vieux garçon à la retraite. Il mesurait environ un mètre et soixante-dix centimètres et pesait bien souvent aux alentours du poids de forme à l’intronisation pour osciller ensuite en cours de mandat au-dessus du quintal. Découvert par hasard après que des armées eurent labouré dans la déroute de Sedan la nécessité d’installer en France un régime parlementaire en 1871, le deputatus de Bourbon a bataillé pendant plus de 73 ans pour ne pas que lui soit associé dans ses niches des bords de Seine La Dronte de Bourbon, sa femelle, qui ne lui a quasiment jamais ressemblé et dont l’espèce frisa la disparition pendant les dernières années de son règne. Dès ses premières observations, la plupart sont décrits comme intéressés, lents à la détente et aimant peu tous ceux qui ne lui ressemblent pas. Son plumage foncé, cravaté de gris et chaussé de cuir, était pourvu de bras le plus souvent très longs qu’il savait utiliser pour ménager aussi bien les uns que les autres. Certains étaient armés de dents aussi crochues que leurs bras, qui avaient la particularité de rayer les lambourdes de leurs couches tapissées des grandes largeurs des deniers publics. « Ménager » était du reste son activité principale, les rares exemples des drontes de Bourbon qui passèrent à l’action en minorité ont égayé les moqueries d’improbables majorités d’autres drontes (1). L’archéologie a permis ces dernières années d’exhumer des critiques endogamiques à leur groupe. Citons par exemple le dronte Clémenceau : Un traître est celui qui quitte son parti pour s’inscrire à un autre, et un converti celui qui quitte cet autre pour s’inscrire au vôtre. Citons aussi cet autre dronte de Westminster, Churchill, apparenté de l’autre côté de la Manche aux rares Bourbons qui s’inscrivirent dans l’action : Après la guerre, deux choix s’offraient à moi : finir ma vie comme député, ou la finir comme alcoolique. Je remercie Dieu d’avoir si bien guidé mon choix, je ne suis plus député ! Plus grave, 80 drontes de Bourbons furent pourchassés et massacrés en 1940 par des drontes fascisticus à plumage noir, pour avoir voulu protéger de leurs vies la qualité des choses que les Hommes, les autres, aiment…

Le Deputatus erectus s’est éteint par une brûlante soirée de juin 2017 un siècle et demi après son avènement. Il se murmure dans les milieux autorisés (Coluche tu nous manques) que le souffle du renouveau a balayé en une seule fois la colonie des joyeux drilles des bords de Seine sans qu’elle n’ait rien vu venir. De très récentes théories s’orientent vers un caractère physique supposé mais jamais démontré faisant état d’une cécité devenue totale de tous les drontes ayant vécu durant les dernières décennies du règne du deputatus erectus. Cette disparition soudaine serait en effet directement issue de la propension extrême de cette espèce à vivre en troupeau et à suivre l’instinct des plus gueulards d’entre eux. L’histoire raconte que cette nuit du 11 juin 2017, quelques-uns se seraient trompés de direction et auraient englouti dans la Seine les centaines d’autres. Il est beaucoup plus probable, des chercheurs du monde entier planchent sur la question, que tentés par la modernité, les électeurs leur aient fait croire qu’ils pouvaient enfin marcher sur l’eau et qu’y croyant comme un seul homme, on aurait pu dire par une franche camaraderie de tranchée, ils coulèrent d’un seul bloc en ne laissant aucun regret. Ce grand chambardement fera l’objet d’un traitement à part dans la dernière partie de cette fiche conçue pour les refletsdutempspedia.

Grandeur et décadence :

Les traces de la vie du deputatus erectus sont immenses. Elles se conjuguent encore jusqu’à aujourd’hui au rythme de chacun des battements de nos cœurs d’hommes, et de femmes libres et égales (2) en droit, éduquées, soignées et protégées par une république laïque. Chargé de fabriquer La Loi de la République balbutiante et conquérante, et donc de consolider une certaine idée de pouvoir changer la Chose Publique dans la concorde du suffrage universel, le deputatus erectus y mit tout son courage et sa capacité à écouter et à suivre de savants tribunus deputatus electus comme Victor Hugo, Jules Ferry, Léon Gambetta, Jean Jaurès, Léon Blum, Léo Lagrange… Les deputatus erectus des dernières années de règne ont beaucoup aimé se convaincre qu’ils en étaient eux aussi, il suffisait d’agiter leurs noms sacrificiels, mais sans trop prendre à leur compte le poids de ces héritages moraux. L’éducation de tous les hommes sans différence de sexe, de couleur, de potentiel, de richesse, c’est eux ! Les libertés publiques et individuelles dans leurs plus grandes largeurs, c’est eux aussi. La rupture définitive avec l’ordre ancien qui faisait qu’on pouvait être légalement puissant et intouchable, c’est eux ! La reconnaissance de droits pour tous les hommes et toutes les femmes et que le monde nous envie, c’est aussi la tribu des deputatus erectus qui l’a fait. L’affirmation légale (sic !!!) que les femmes sont la moitié des hommes et que leur droit de vote n’est que la première marche de cet Everest culturel et social vers la parité totale et affirmée, c’est aussi eux, ou plutôt c’est enfin elles !

Allemagne, 8 mai 1945 / France, 8 mai 2017

Ecrit par Sabine Aussenac le 16 décembre 2017. dans La une, Histoire

Allemagne, 8 mai 1945 / France, 8 mai 2017

Allemagne, année zéro.

Dans Berlin dévastée, privée d’eau, de gaz, d’électricité, des milliers d’êtres hagards errent parmi les ruines. De nombreuses autres villes, petites bourgades ou grandes agglomérations, se trouvent dans le même état. Dresde, qui avait subi le déluge de feu des « bombardements tapis » du 14 février 1945 et n’était plus que béance incendiée, Cologne qui déjà en 1942 avait subi le premier raid aérien engageant plus de 1000 bombardiers, tant de cités énucléées, réduites à néant et à reconstruire… Bientôt, des millions d’Allemands seront à nouveau jetés sur les routes, prenant la suite de toutes les populations déplacées par le régime national-socialiste et de tous les habitants du Reich ayant fui devant l’avancée des troupes soviétiques.

Ce qui reste de l’Allemagne est exsangue. Ma mère me parle souvent de la faim qu’elle a cruellement connue, petite fillette aux nattes blondes, née en été 1938, ayant grandi dans un pays devenu fou. Elle me parle aussi des bombes qui la terrifiaient lorsqu’avec ses trois frères et sœurs elle devait se jeter dans les fossés en allant à l’école. Aujourd’hui encore, elle frémit en entendant un avion, 72 ans après la fin de la guerre.

Partout, des familles sont démantelées, exilées, séparées. Les hommes, souvent, sont morts, ou ont été blessés, ou resteront des mois, voire des années en captivité. Mon propre grand-père, officier de la Wehrmacht, qui avait été envoyé sur le front de l’Est, ne rentrera que très tard, après un périple de plusieurs milliers de kilomètres faits à pied. Ma grand-mère avait un temps été évacuée dans le Westerwald, à la campagne, pour quitter Duisbourg, l’une des capitales de la Ruhr si souvent visée par les bombardements alliés. Elle a monnayé ses bijoux auprès des paysans pour un demi-litre de lait.

La population civile a payé un immense tribut au Reich. Et lorsque j’entends aujourd’hui les médias parler de la « célébration de la victoire contre l’Allemagne nazie », j’aimerais aussi avoir une pensée pour les Allemands qui, à l’époque, comme ma mère, ses frères et sœurs et ses amis, n’étaient que des enfants. Des enfants, comme les enfants dont nous déplorons chaque jour la mort atroce en Syrie, comme les enfants qui fuient la terreur en Afghanistan, comme les enfants qui fuient la famine au Soudan.

Ces « enfants blonds de Göttingen », nous les oublions trop souvent. Ils ont été la génération sacrifiée, à la fois par les sbires du régime hitlérien et par les bombardements alliés souvent, puis, à l’est, dans ce qui était devenu la RDA, par la dictature soviétique…

Très vite, après la capitulation du 8 mai 45, la vie a repris ses droits. Dénazification dans les quatre zones occupées, mise en place rapide des administrations, reprise des cours, de la vie culturelle, de la presse, pendant que les millions de « Trümmerfrauen », littéralement « femmes de ruines », déblayaient ce qui était à reconstruire, fichu sur la tête et courage au cœur.

Les enfants, en ces temps où l’on ne parlait pas de traumatisme ni de pédopsychiatrie, ont dû réapprendre à vivre, au-delà de ce qui était jusqu’en ce 8 mai la simple survie. Il a fallu oublier l’emprise des Jeunesses Hitlériennes, la terreur sous les bombardements, la faim des années de privations, l’uniforme des pères et les bruits de bottes de la soldatesque nazie, et, je ne l’oublie pas, les fumées des camps d’extermination et les barbelés de tous ces camps de concentration et/ou de travail qui parsemaient le territoire et qu’aucun Allemand, n’eut-il été qu’un enfant, ne pouvait ne PAS avoir vu.

Jour de l’Europe

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 16 décembre 2017. dans La une, Histoire

Jour de l’Europe

Les tambours du défilé du 8 mai me rappellent que l’on commémore cette date soixante-douze ans après l’évènement. Mes chiennes aboient dans la cour, elles ont horreur des tambours comme des pétards du 14 juillet d’ailleurs. Pendant combien de décennies fêtera-t-on encore la victoire des alliés sur le nazisme ? Remarquez, je ne suis pas contre. Il y a des choses qu’on ne doit pas oublier mais je me demande s’il n’y aurait pas un autre moyen que ce jour de congé que contournent les grandes surfaces, ces cortèges d’élus et d’anciens combattants de plus en plus clairsemés, ces tambours, ces clairons et ces gerbes qui fanent lentement. Je n’ai pas d’idée à proposer mais il y a des experts en communication qui devraient pouvoir plancher sur la question.

Pour ce qui est d’un jour férié, je suis toujours pour, mais on pourrait l’affecter à une cause plus positive, plus conviviale, plus tournée vers l’avenir. Je ne sais pas, moi, par exemple la commémoration d’une date fondatrice de l’Europe, si on peut se mettre d’accord avec tous les autres. Les instances européennes doivent bien avoir une idée là-dessus. Un jour férié dans toute l’Europe, ça permettrait de faire la fête, de faire de la musique, de faire des barbecues géants entre villes jumelées (choisir de préférence l’été), de rivaliser d’imagination entre pays membres… Chaque année, un des vingt-sept devrait organiser quelque chose chez lui, genre une grande foire exposition de produits européens, de réalisations communautaires, ou bien des jeux sportifs (sans esprit de compétition si possible), des concerts retransmis par la télé dans toute l’Europe, du rock et du classique, enfin pour tous les goûts, des rassemblements de la jeunesse…

Le devoir de mémoire, je veux bien. L’ennui c’est que ça parle de la guerre, donc ce n’est pas très festif. On se sent un peu coupable d’être en congé parce que des millions de gens sont morts. Mais le devoir d’espoir, ça devrait compter aussi, non ?

Il va falloir que j’en parle au nouveau président si je le rencontre au Touquet (notez, moi je vais plutôt à Fort-Mahon ou à Quend, c’est plus populaire, mais je peux pousser jusqu’au Touquet, c’est tout près). Ça devrait pouvoir le brancher un truc comme ça, ce jeune ! Pas vous ?

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