Comme de longs échos qui de loin se confondent…

Ecrit par Sabine Aussenac le 28 septembre 2013. dans Racisme, xénophobie, La une, Ecrits, Histoire

Comme de longs échos qui de loin se confondent…

Esther titube, blottie contre sa mère. Sarah la serre contre elle, de ses dernières forcées émaciées par les mois de privations. Les sanglots et la puanteur sont partout, l’enfant, couverte d’abcès purulents et de vermine, tremble de faim.

Pourtant, elle sourit. Elle tient la main de sa mère, dont le visage, comme d’ordinaire, rayonne de bonté. Elle entend la douce berceuse en yiddish que la jeune femme fredonne à chaque appel, lorsque ces heures interminables voient mourir les plus faibles dans la neige noircie par le sang et les détritus qui jonchent le camp. La fillette sait pourtant que la journée sera longue, entre l’appel, la faim, les hurlements éructés et les fumées âcres qui sèment leur message de mort. Mais elle sourit, confiante. Sarah l’aime, ne la quittera pas. Sarah lui donnera le pain et les navets moisis de sa soupe claire, Sarah cherchera toute la journée des croutes de nourriture et des herbes qui calmeront sa faim, Sarah la réchauffera lorsque le vent glacial soufflera sur leur paillasse, en lui racontant des histoires de fées et d’hirondelles.

Bouchra lève un regard confiant vers Zineb. Sa grande sœur lui sourit et lui tend le petit verre ébréché, plein de lait fermenté. Elles sont les dernières à en boire, après que toute la famille ait gouté au divin breuvage, miraculeusement rapporté de Damas par leur oncle, la veille. Cela fait déjà plusieurs semaines que la faim les taraude, et la peur aussi, bien sûr.

Les bombardements ne cessent plus, les ombres noires de la mort et de la désolation hantent les ruelles dévastées de leur petite ville. Bouchra, pourtant, est apaisée, entourée par l’amour des siens. Certes, sa maman est partie il y a déjà plusieurs mois, en ce jour terrible où la maison de leur grand-mère a volé en éclats, mais Zineb, ses tantes et sa grand-mère maternelle la câlinent, la cajolent à tour de bras. Pour lui faire oublier ce drôle de quotidien, l’absence d’école, de normalité. Parfois, avec un peu de chance, elle peut regarder quelques heures les dessins animés sur Al Jazeera, ou s’amuser avec ses cousines dans la cour, en maquillant les poupées avec du khôl ou en jouant à la dînette avec du sable et des cailloux.

Le lendemain matin, les soldats ont un regard étrange en pénétrant dans le baraquement d’Esther. La kapo crie en tapant dans ses mains, les chiens sont là aussi, bavant et grognant. Apparemment, il n’y aura pas d’appel pour les femmes de leur quartier, elles doivent aller à la douche. Esther lève les yeux vers Sarah, et, pour la première fois depuis leur arrivée, en janvier, elle constate que sa mère a le visage défait. Des femmes pleurent, d’autres crient, malgré la menace des soldats et des chiens.

Mais Sarah se reprend très vite. Elle soulève sa fillette de six ans dans ses bras si maigres qu’on dirait les branches du Jardin du Luxembourg en hiver. Esther, malgré son jeune âge, se souvient bien du monde d’avant depuis le Vel d’Hiv’, quand elle chantait, heureuse, dans l’atelier de fourrure de son grand-père, rue des Rosiers, quand le gefilte Fish et les gâteaux au pavot couvraient la table du Shabbes, quand elle aimait l’hiver, et aussi le printemps.

Sarah lui sourit, et elles partent, main dans la main, vers les douches. Elles entrent ensemble dans ce bâtiment sombre où d’autres femmes, si nombreuses, se pressent déjà, la plupart avec des enfants. Il y a de très jeunes filles un peu fatiguées, malades, qui toussent, terriblement maigres, et des grands-mères ; il y a Madame Rosenzweig, la femme de l’avocat qui vivait au deuxième étage, et aussi Madame Silberstein, qui tenait la pâtisserie. Papa achetait toujours les falalel chez elle, à son retour de l’hôpital, quand il avait sauvé des enfants et opéré ses malades. Papa…

Zineb réveille sa petite sœur en lui faisant des chatouilles, comme lorsqu’elles étaient plus jeunes. Il fait encore frais, et Bouchra est très fatiguée. La nuit a été courte, les bombardements ont parsemé le ciel comme une pluie d’étoiles filantes. Les cousins et cousines, les tantes, les voisines, le vieil oncle Abdel et Ibtissame, la grand-mère, se sont serrés les uns contre les autres. Le bébé de la jeune voisine pleurait, affamé, et Abdel, un peu égaré, tentait parfois de se lever et de sortir, mais finalement l’aube était arrivée, miraculeuse. Bouchra s’était assoupie sur le tapis du séjour, et avait rêvé à un grand plat de tajine fumant et à ces petits gâteaux fourrés de dattes que sa maman aimait tant, elle aussi.

Zineb lui explique qu’elles vont aller au hammam, toutes les deux, comme autrefois. Apparemment, c’est un peu plus calme ce matin, et les nouvelles de Damas sont bonnes. Pas comme en Égypte, disent les adultes, qui discutent de tous ces massacres, inquiets, dans les rues où de nombreuses femmes se dirigent vers le marché, si peu achalandé, mais où chacune espère trouver un peu de menthe, de l’agneau ou des figues… Les lourdes portes du hammam s’ouvrent, et Zineb sourit à sa petite sœur en lui racontant les délices du savon noir et de l’huile d’argan. Qu’importent les ruines, elles vont enfin pouvoir se débarrasser de cette poussière et de l’odeur de charnier qui ne les quitte plus. Ibtissame, leur aïeule, accompagnée de leurs trois tantes et de deux voisines, les rejoindront dans une heure. Si seulement papa était là, ce soir, pour sourire à ses filles chéries, il leur dirait qu’elles sont ses princesses, malgré la guerre, malgré les bombardements, et il leur raconterait une des histoires dont il a le secret, celles que ses élèves écoutent, eux aussi, les yeux écarquillés de bonheur…

Il fait presque noir dans les douches. Sarah tient toujours la main de sa petite fille, et bientôt elle se baisse vers elle pour la soulever à nouveau. Les portes blindées se sont refermées, et elles sont nues, toutes les deux, comme toutes les autres femmes. Certaines essayent de cacher leurs seins ou leur sexe avec leurs mains décharnées. Sarah se souvient de ses longues après-midi au Mikve, lorsqu’elle se purifiait selon la Mitsvah, lavant longuement son corps selon les rites ; elle chuchote à l’oreille d’Esther qu’elle l’aime, qu’elle l’aime tant.

L’air commence à devenir irrespirable, car les femmes sont très nombreuses, entassées comme dans les wagons qui les ont emmenées ici depuis Drancy. Madame Silberstein se met à réciter le Kaddish, et d’autres crient, de plus en plus fort, lorsque soudain des jets de gaz s’échappent du plafond, rendant l’atmosphère, déjà lourde, complètement opaque. Les femmes se précipitent vers la porte, qu’elles griffent, frappent, lacèrent de leurs ongles cassés, d’autres tentent de monter les unes sur les autres, les plus faibles servant de marches vers le ciel à celles qui croient trouver leur salut dans l’air du plafond, un peu moins étouffant.

On crie, les yeux exorbités appellent à l’aide, les gorges se serrent, les poumons brûlent. Esther a fermé les yeux, elle ne respire plus. Mais c’est Sarah, sa mère, qui a serré très fort son petit cou, d’un coup sec et brutal, en psalmodiant le Kaddish, en demandant pardon à l’Éternel pour ce geste. Sarah la berce contre elle en pensant une dernière fois à son David et à ses baisers fous le long de la Seine qu’ils aimaient tant, en cette France en qui ils avaient une entière confiance. Puis la jeune femme sent la mort lui prendre l’air prisonnier de ses poumons en feu, elle sent le gaz brûler ses entrailles et lui voler sa vie. Elle regarde une dernière fois son enfant morte, sacrifiée juste avant sa propre fin, et s’écroule, en ce 6 mai 1945.

Les femmes rient et s’éclaboussent, après s’être enduites de savon, avant de se diriger vers le salon de massage, ou ce qu’il en reste. En fait, il n’y a plus que les murs, le toit a volé en éclats, et c’est amusant, en fait, de se retrouver à ciel ouvert. Aucun risque de faire offense à la pudeur, car les murs sont hauts et solides, et puis de toutes manières, les hommes sont presque tous partis. On discute, on se passe le plateau de thé à la menthe, on espère, on attend. Ibtissame et les tantes sont arrivées aussi, et la belle Bouchra, toute huilée et parfumée, sourit à sa grand-mère. Soudain, du dehors, des clameurs étranges parviennent aux oreilles de la petite assemblée. Pourtant, aucun bombardement n’a troublé la paix de cette belle journée d’août 2013. Un avion, oui, est passé, mais les femmes n’entendent aucun tir de mortier ou de kalachnikov. Dehors cependant des cris s’élèvent, et surtout des gémissements.

C’est la tante Safia qui s’écroule la première, portant les mains à sa gorge. Puis vient le tour de la vieille Ibtissame, qui étouffe en râlant, tandis que Zineb, prise de nausées, court vers la porte, sans se soucier du fait qu’elle ne porte ni voile, ni robe. Elle tire le lourd battant et découvre cette vision d’horreur sur la place, des dizaines de femmes et d’enfants agonisants, hurlant, étouffant. La jeune fille retourne vers le hammam, et tente de soulever sa petite sœur presque inconsciente. Ses tantes agonisent dans de terribles convulsions, et le bébé de sa voisine, tout bleu, a vomi du sang qui rougit les dalles grises.  Zineb comprend que c’est sans doute ce gaz dont son oncle a parlé, elle essaye de retenir sa respiration et rampe, sa sœur dans les bras, vers la partie couverte du bâtiment. Mais Bouchra ne respire plus, son petite visage, atrocement congestionné, a bleui lui aussi, et Zineb s’effondre, portant les mains à sa gorge, en voyant défiler les youyous du mariage avec son beau cousin Omar dont elle rêvait, et les folles nuits en boîte de nuit à Damas dont sa tante Safia avait parlé, et cette année d’études en France que son père lui avait promise. Zineb meurt en criant sa révolte devant un monde qui lui a volé non seulement sa vie, mais toute espérance, devant un monde qui l’a abandonnée. Zibeb meurt, étouffée par le gaz, en ce bel été 2013. Les sauveteurs compteront dix-sept morts dans sa famille.

A propos de l'auteur

Sabine Aussenac

Rédactrice

Née en 1961, Sabine Aussenac est un professeur et écrivain français.

Auteur de romans, de nouvelles et de poèmes plusieurs fois primés, elle s'attache aussi à faire connaître et aimer la poésie en dehors des sentiers battus de la modernité, sa langue étant proche de celle des auteurs du dix-neuvième siècle. Elle combat le minimalisme des formes actuelles et l’intelligentsia des revues et des grandes maisons d'édition, les premières n'acceptant qu'une certaine forme de poésie, les secondes ne publiant que des auteurs disparus. Son crédo est que les Français sont de grands lecteurs et auteurs de poésie - on le voit à l'implosion des blogs et forums consacrés à cette forme de littérature - mais que l'édition demeure un terrain réservé. Elle en appelle à une poésie vivante et libérée des diktats littéraires et éditoriaux.

 

(Source Wikipédia)

Commentaires (8)

  • Bernard Péchon-Pignero

    Bernard Péchon-Pignero

    30 septembre 2013 à 12:23 |
    Ce texte a au moins un mérite évident, c’est d’avoir suscité un débat ou plutôt une amorce de débat dans RDT, ce qui est bien rare, hélas ! Je relève toutefois que les intervenants sont toujours les mêmes, fidèles et dévoués, mais pour une fois, Jean-François Vincent dont j’admire, semaine après semaine, la pondération, sans parler de sa grande érudition, est sorti de ses gonds. Et je ne lui donnerai pas tort, étant moi-même fort gêné par cette fiction. Je ne crois pas toutefois que l’on puisse la taxer d’indécence : l’indécence serait de chercher à tirer un profit quelconque du recours au pathétique. Ce n’est évidemment pas le cas. L’auteure semble avoir été inspirée simplement par ce rapprochement audacieux mais pas inintéressant entre deux situations historiques totalement dramatiques. On peut penser à l’excellente émission de France Culture « Concordance des temps » dans laquelle Jean-Noël Jeanneney tente ainsi des rapprochements inattendus mais toujours très éclairants entre des événements qui inciteraient à croire que, si l’histoire ne se répète jamais, elle peut donner parfois de pénibles impressions de déjà-vu. Comment maintenir la distance irréductible entre l’expérience de la mort, par nature indicible, et son spectacle, dans ces deux cas « simplement » insoutenable ? Je l’ignore et d’une certaine façon, j’admire Mme Aussenac d’avoir tenté l’expérience. Car, bien sûr, chère Martine, il n’y a aucune raison de s’interdire de parler de ce qui nous touche, que ce soit directement ou par simple empathie, mais il faut se méfier de l’écueil, que Sabine Aussenac n’a, selon moi, pas su éviter, de banaliser malencontreusement des situations que la littérature, pas plus qu’aucun art, ne peut aborder sous le seul registre du pathos, fût-ce avec les meilleures intentions du monde.

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    • Aussenac Sabine

      Aussenac Sabine

      30 septembre 2013 à 15:34 |
      Merci beaucoup de cette belle intervention, lucide et modérée.
      J'entends toutes vos remarques, et souhaite aussi, bien entendu, progresser en dehors de mon statut d'écrivain du dimanche :)
      Cependant, encore une fois, le "pathos", ce n'est pas sale, comme dirait l'autre, et pas si loin, à mon sens, de la catharsis...
      Pour mémoire, un peu le même débat:
      http://www.terredisrael.com/infos/la-rafle-par-sabine-aussenac/

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  • lilou

    lilou

    29 septembre 2013 à 18:01 |
    Sweety Lili
    Curieux récit, peut être un peu trop pour ma tête d'historien... En plus, erreur anachronique... Le parallèle avec la Syrie? Non, pas possible... Impossible. Et incorrect. Mais je te fais des bises.

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    • Aussenac Sabine

      Aussenac Sabine

      29 septembre 2013 à 22:12 |
      Wolfy? Toi ici? :)
      Erreur de dates? Plus de camps déjà au 6 ami 45?
      Bisous itou, et puis zut, tu sais bien que je ne suis qu'une littéraire...J'ai simplement voulu évoquer la souffrance des enfants...

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  • Aussenac Sabine

    Aussenac Sabine

    28 septembre 2013 à 21:54 |
    Je vous trouve bien cruels, chers amis, de me recevoir ainsi, sur ce portail où d'ordinaire nous nous parlons posément.
    Danielle, non, je ne suis PAS "vigilante avec l'émotionnel". Il me semble qu'écrire, c'est aussi laisser libre cours aux émotions, si bridées dans nos quotidiens, et voir, aussi, l'Invisible.
    Jean-François, selon vos dire, alors, il ne faudrait ni évoquer les événements passés en tant qu'historien, ni les romancer? Ce serait une bien nouvelle théorie littéraire!!!!
    MONSIEUR Imre Kertesz, que j'ai eu l'IMMENSE HONNEUR d'entendre lors d'une conférence, m'a affirmé, lui, qu'il fallait même RIRE d'Auschwitz, en tous cas rire APRES Auschwitz, et que la poésie, contrairement à ce qu'affirme Adorno, est possible après la Shoah.
    Germaniste, judéophile, j'ai consacré ma vie à la "repentance" et travaillé moultes fois sur la Shoah. Il n'est pas né celui qui m'interdira d'en parler, de la dire, de la répéter.
    Et il n'est pas né non plus celui qui osera me dire que les Hommes ne sont pas fols de n'avoir rien appris, et de recommencer, en Syrie, l'horreur du gaz employé envers d'innocents civils!!!
    Sabine Aussenac.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    28 septembre 2013 à 16:19 |
    Que nul ne parle - avec luxe détails - d'une horreur qu'il/ elle n'a pas vécue. C'est le comble de l'indécence.

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    • Martine L

      Martine L

      28 septembre 2013 à 22:58 |
      Donc, il ne faudrait jamais -sorte de tabou définitif, aborder cette période de l'Histoire, par le biais du roman, ou du film ( sauf, documentaire) ; c'est un débat depuis longtemps, certes, mais il n'est pas tranché. On peut toutefois penser, que les images documentaires, et, surtout les témoignages de rescapés ont une force et une efficacité inégalable. On peut pourtant espérer tout autant, ou, à côté, que la fiction ( c'en est une, ici) puisse jouer un rôle de levier pédagogique, notamment. Ce qui compte, au bout, c'est de transmettre.

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  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    28 septembre 2013 à 14:22 |
    un beau texte, écrit avec sensibilité, certes, mais, quelque part, je suis gênée par votre parallèle - historiquement, il me semble exagéré, et peu pertinent ; peu acceptable aussi... l'écriture, les affects, quelquefois transforment le récit et le rendent presque simpliste...il faut probablement être plus vigilant avec l'émotionnel.

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