La transformation intimiste de l’au-delà à l’époque moderne

Ecrit par Jean-François Vincent le 08 avril 2017. dans La une, Religions, Histoire

La transformation intimiste de l’au-delà à l’époque moderne

Objet de terreur (cf. Delumeau) ou de folle espérance, l’après-vie a longtemps été conçue d’une manière statique : calquées sur le modèle pré-copernicien du monde, les demeures infernales ou paradisiaques des trépassés se confondaient avec le triplex habitaculo de l’univers. Au centre de la terre, les damnés ; sur terre, les vivants ; au ciel, les élus. Encore faut-il distinguer l’espace compris entre le globe terrestre et le firmament, voute solide (ferme comme son nom l’indique) où sont accrochées les étoiles fixes – le coelum – du coelum empyreum ou ciel du feu (pyros en Grec), siège de la divinité, monde des anges et des saints. Les uns comme les autres étant principalement investis dans la contemplation et la louange. La vision de Dieu – visio beatifica à l’opposé de la visio miserifica (misérifiante !) des âmes en enfer – suppose, en effet, une connaissance intime de Celui-ci, accaparement béatifique qui exclut toute autre forme d’activité. Au point que même l’amour du prochain passe au second plan : l’on aime l’autre en Dieu. « Aucune créature ne peut contribuer au bonheur d’un bienheureux » écrit Saint Thomas. Ainsi La belle Béatrice ayant conduit Dante, en songe, jusqu’à l’empyrée – « il cielo che è pura luce » – abandonne froidement ce dernier pour retrouver son divin et incomparable rival du Cantique des Cantiques. Encore en plein XVIIème siècle, le célèbre janséniste Pierre Nicole écrira, dans son Essai sur la morale : « l’homme est créé pour vivre une solitude éternelle avec Dieu seul ».

Tout change avec Emanuel Swedenborg, théosophe mystique suédois du XVIIIème siècle, dont l’œuvre principale, Du ciel et de l’enfer, eut un retentissement considérable tant dans le protestantisme que dans le catholicisme. Première innovation de taille : plus jugement particulier au moment du décès, cette anticipation fatale du jugement dernier, dogmatisée par le concile de Florence de 1439. « Il dépend de l’homme seul de décider de l’endroit où il va passer son éternité ». Plus de rétribution, par conséquent, mais une forme étonnamment moderne de développement personnel. Le défunt peut, de la sorte, devenir progressivement un ange et la damnation se borne à sanctionner un refus de s’améliorer.

Autre révolution théologique : la mort ne se conçoit plus comme un face à face solitaire avec Dieu, mais inclut une sociabilité céleste, en particulier avec les conjoints. Les « plaisirs conjugaux » font partie intégrante de cette nouvelle version de la communion des saints. Bien sûr, Swedenborg ne verse pas dans la pornographie et prend soin de distinguer l’amor conjugalis, terrestre, de l’amor conjugialis (paradisiaque, c’est-à-dire innocent et sans concupiscence lubrique). La suggestion enflammera d’ailleurs l’esprit de ses contemporains, tel le poète allemand Christoph Martin Wieland, qui n’hésite pas à écrire que « dans un paysage bucolique, hommes et femmes nues se rencontreront, jouiront de la beauté de la nature et s’adonneront aux plaisirs amoureux ». Certes, la nouveauté n’était que relative ; déjà au XVème siècle, l’humaniste Lorenzo Valla (1405-1457) avait substitué la volupté à la sainte béatitude. Dans son De voluptate, il écrit hardiment que cette voluptas aura son prolongement dans le siècle futur, « in futura ».

Ce vivre ensemble post mortem s’applique également – et peut-être même avant tout – à la famille. L’évêque Wilhelm Schneider fit paraître en 1879 un petit traité dont le titre dit tout : Das Wiedersehen im anderen Leben, l’au revoir dans l’autre vie, dans lequel il trouve les mots suivants pour apaiser le déchirement de la rupture : « les liens affectifs seront renouvelés et définitivement scellés ». Oui, désormais la mort semble n’être plus qu’un au revoir. La romancière américaine – féministe et spirite – du XIXème siècle, Elizabeth Stuart Phelps, poussera l’idée très loin dans son livre, Gates ajar, les portes entre-ouvertes (de l’au-delà, bien sûr !). Une description idyllique dans laquelle les familles, de nouveau réunies, vivent dans des maisons en tout point comparables à celles de l’ici-bas et participent aux diverses activités auxquelles elles avaient l’habitude de se consacrer.

Cet espoir continue de hanter les endeuillés d’aujourd’hui. Ma propre mère conçoit l’outre-tombe comme des retrouvailles avec les siens (ses parents, mon père et moi aussi évidemment, quand mon heure sera venue), une sorte de pique-nique aux cieux… « Et Dieu, dans tout ça ? ». Je le lui pose quelques fois pour la taquiner (car elle est croyante). Réponse, mais ô combien significative : « Ah, tiens ! Je l’avais oublié… »

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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