Le bonheur des modernes est-il aliénant ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 03 février 2018. dans Philosophie, La une, Histoire

Le bonheur des modernes est-il aliénant ?

Le bonheur des modernes est né au XVIIIème siècle, dans la littérature, dans la philosophie, mais surtout dans la politique : une revendication, une nécessité, un must ! La déclaration d’indépendance américaine de 1776, rédigée par Jefferson, parle « des droits inhérents et inaliénables parmi lesquels se trouvent la préservation de la vie, la liberté et la quête du bonheur ». Ce dernier se définissant comme « prosperity, thriving and well being » : la prospérité, l’épanouissement et le bien-être. Epanouissement, bien-être, telle résonne, en effet, la devise de l’« american way of life », la ligne directrice du « self development » : « s’épanouir » !!! Autrement dit avoir un job, un(e) partenaire sexuel(le), une maison, une voiture, etc., etc. Et si l’on n’a pas encore tout ça, le chercher désespérément…

Cette recherche désespérée de l’avoir, les Grecs la nommaient ascholia. La figure emblématique de l’ascholia demeure Sisyphe, peinant en vain pour un objectif dérisoire et y perdant ce qu’il y a de plus précieux monde, le temps. A-scholia, le « a » privatif renvoie à son contraire – la scholé – d’où dérivent « école », « school », « scuola », « Schule » et tant d’autres termes similaires dans les langues européennes. Alors, l’école pour accéder à l’être et à la félicité ? Plus précisément, pour accéder au temps ?…

Non point le temps libre, l’otium romain, qui s’oppose au neg-otium, l’activité mercantile/mercenaire ; non, la scholé grecque est plus subtile : il ne s’agit pas de ne rien faire, il s’agit d’avoir ou d’acquérir du temps pour quelque chose. Mais pour quoi ? Pour cultiver son esprit en vue d’un idéal qui peut coïncider avec la vérité pour le philosophe, ou avec Dieu pour le croyant : la theoria par contraste avec la praxis.

Une manière – certes différente – mais visant, à la fin des fins, à atteindre le fameux « development » des modernes ? En apparence seulement. Le bonheur moderne relève d’un impératif catégorique, d’un devoir : il faut, il faut absolument s’épanouir et s’épanouir par l’acquisition, celle-ci culminant dans la jouissance de ce que l’on a acquis. L’aliénation, l’estrangement par rapport à soi-même provient précisément de cette compulsion, de son caractère impérieux et discriminant : à défaut de rentrer dans la spirale aliénante, l’on s’expose au mépris, à la commisération ; le non épanoui, le non « heureux » se confond avec le pauvre type.

La scholé frustre ainsi l’hédonisme, car elle impose une áskesis, une ascèse, c’est-à-dire un exercice, un apprentissage. Sa pénibilité garantit, en quelque sorte, sa fécondité spirituelle. Il n’y avait d’ailleurs guère de différences entre les cercles néoplatoniciens des premiers siècles de notre ère et les monastères chrétiens de la même époque.

Trouver du temps, prendre le temps de contempler ou d’étudier, voilà, en vérité, ce qui dépasse en subversivité les idéologies les plus révolutionnaires, aliénées qu’elles sont par leur ascholia. Tempus fugit dit Vergile. Le temps fuit. Se soumettre à l’injonction moderne du bonheur revient à le perdre. Y résister nécessite courage et persévérance.

Anatole France faisait – faussement – dériver bon-heur d’une « heure » qui serait bonne. Pour que celle-ci soit bonne, encore faut-il qu’elle soit libre. Vraiment.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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