Notre oncle, Arnon Grunberg

Ecrit par Christian Massé le 10 février 2012. dans La une, Histoire, Littérature

Notre oncle, Arnon Grunberg

Je suis le major Anthony. C’est moi qui dirige cette opération. Et toi, tu t’appelles comment ? – Je m’appelle Lina, dit la fillette, Lina Sinani Huanca. Le major est en droit d’adapter le règlement en cas de force majeure : s’il a assassiné ses parents au nom de l’Etat, il a le devoir de protéger l’orpheline. Il en a décidé. Un cadeau tombé du ciel à sa femme à qui il ne peut plus faire d’enfant. Un cadeau, comme la piscine qu’il lui a fait construire. Je ne veux pas d’elle, hurle madame ! Le major panique mais il doit contrôler la situation, comme il est capable de maîtriser un bataillon. Elle n’a plus d’existence officielle, mais je vais lui procurer une nouvelle identité. Je m’occupe de tout. Tout va s’arranger. Il représente l’Etat. Les parents de Lina étaient contre l’Etat. Pour elle, l’essentiel est de rester polie. Plus elle le sera, plus vite ses parents viendront la chercher. C’est un test : être polie devant l’Etat. Ne pas poser de questions, surtout quand on n’existe plus officiellement. Ne pas se demander pourquoi sa nouvelle maman reçoit son amant, le lieutenant-général qui, la guerre finie, viendra la couvrir de spermatozoïdes vivaces. Mais le front est partout, même chez le major Anthony qui a trahi l’Etat en prenant l’enfant avec lui. Enfant de suspects, elle appartient à l’Etat seul. En désobéissant au règlement, ne s’est-il pas transformé en ennemi de l’Etat ? Officiellement, il a signé un papier sur lequel il a écrit que Lina Sinani Huanca a succombé à ses blessures lors de l’opération. Peut-être aurait-il dû la tuer pour ne pas trahir le règlement ?

Je t’aimerai comme ma propre fille parce que j’assume toujours jusqu’à la fin des opérations que je commence. Et l’amour fait partie de cette opération.

Le major inscrit Lina dans la seule école internationale de sa province, une école française. Les consignes sont claires : tu rentres à la maison avec le ramassage scolaire. C’est ici, dans cette maison, que tu es le plus en sécurité, en tout cas, pour le moment. Après la guerre, les choses changeront. Le major est envoyé en mission, dans le Nord, pour une semaine, ou davantage. Une mission classifiée. Une heure avant son départ, il décrète vouloir faire l’amour à sa femme. Tu devrais d’abord me caresser, beaucoup me caresser. Le major a perdu la guerre chez lui. Peut-être que l’Etat le sait. C’est pour ça qu’on lui confie cette mission contre les rebelles du Nord. Prends soin de notre secret, dit-il à Lina. Notre secret est une alliance. Le lieutenant-général lui confie de très jeunes soldats, encore des enfants : vous veillerez sur eux comme un père. Sur la route du Nord, ce qui compte pour lui, c’est d’avoir les ongles propres et de savoir qui est responsable des housses mortuaires et des gants en latex. Car l’oncle est partout. Il est le plateau et la montagne du nord, le sol sous les pieds du soldat, l’assiette que tu vides…

La mission échoue, le major prisonnier. Il avait voulu faire le matamore. Il a montré qu’il pouvait échouer. Il est l’échec incarné. L’oncle Etat l’a dévoré. Sa vie entière est une honte, mise à part la piscine. Sa fille aussi est une honte : il l’a volée à l’oncle. Nous ne vous combattrons pas, prononce le tribunal populaire. Nous allons vous oublier. Vous mourrez par oubli. Descendu avec précaution au fonds d’un puits à l’aide d’une corde qui sera détruite plus tard. Ne dis à personne comment tu t’appelles, ni d’où tu viens, ni ton âge ! Lina s’est enfuie de chez madame, a retrouvé sa vraie maison, maintenant occupée par l’Etat, puis a intégré une bande d’enfants abandonnés par Lui. Elle veut bien tout oublier, sauf comment elle s’appelle, Lina Sinani Huanca. Au fonds de la mine où elle est embauchée, on se contente de son prénom. L’homme qui l’a recueillie lui a expliqué : je cherche l’or, tu montes les cailloux dehors. Ce sera moi ton beau-père ! Après le puits du major, la mine de l’oncle. Ici, un mannequin matérialise l’oncle, totem qu’il faut saluer et remercier tous les jours pour éviter l’abandon et la mort. Trois ans durant, Lina n’oublie pas. La guerre n’est pas finie. Les mineurs élisent leur reine au cours d’une nuit d’ivresse et de grand froid : Lina !

La carrière du chef des rebelles a commencé par la poésie qu’il a répudiée pour l’inépuisable réservoir d’injustice de son pays. On l’appelle le Chef d’Orchestre. Invité par les mineurs, il leur prend Lina pour la tester au tir. Tu te débrouilles bien. Il faut que tu sois de notre côté, celui du peuple. A celui qui l’avait accueillie, il déclame : je veux m’occuper de son éducation. Si nous voulons transformer notre pays, nous avons besoin de femmes comme Lina. Elle devient l’une de ses femmes, l’une de ses rations. Enceinte, elle se demande ce qui peut sortir du ventre d’une morte. Le Chef d’Orchestre lui donne un prénom, Karl.Je suis ta maman morte et tu es mon fiston vivant. Tu vas faire ce que je ne pourrai pas faire : vivre. De tous les fistons vivants du monde, c’est toi qui vis le plus. Elle le caresse autant que son « mauser ».

Après le puits et la mine, la cave. Quand les militaires débarquent, il faut y descendre et s’y cacher en silence. Karl est un brailleur. Sa mère a beau le caresser et l’embrasser une main sur son arme, rien n’y fait. Malgré elles, les autres femmes l’étouffent.

La guerre ne finit pas. L’oncle est insatiable. En ville, chaque fois que l’on construit un nouveau bâtiment, les ouvriers invitent un sans-logis. Ils le nourrissent et le font boire. Puis ils le poussent dans le béton. Chaque bâtiment recèle un cadeau pour l’oncle. Lina Sinani Huanca ne l’a pas oublié. Elle vend des « mausers » à tous ceux qui en ont besoin pour défendre leur oncle. J’ai toujours été un homme parmi les hommes.


Christian Massé


Notre oncle, Arnon Grunberg, éd. Héloïse d’Ormesson, roman traduit du néerlandais par Olivier Van Wersch-Cot, 2011, 538 pages, 23 €



A propos de l'auteur

Christian Massé

Christian Massé

Christian Massé, la soixantaine approchant, vit installé en Touraine depuis 1990, après dix huit années passées à Paris. Marié, père de cinq enfants.
A publié sous le pseudonyme de Julien Viaud :


Les inconditionnelles, recueil de poèmes auto-édités, 1984, épuisé.
Les Genêts, saga, éd. Les Lettres Libres, Paris, 1986, épuisé.
Les Rocs et les cendres, récit, éd. Denis Jeanson, Tours, 1995, épuisé.


A publié sous son patronyme :


Entre noir à Jean-Jaurès, éd. Denis Jeanson, 1997.
Le Drôle-au-diable, récit, éd. Le Temps des Cerises, Paris, 2001.
La mesure du temps, anthologie, éd. Denis Jeanson, 2004, épuisé.
La Loire dans tous ses ébats, nouvelle ligérienne, éd. Le Petit Pavé, Brissac, 2007.
La dernière nuit de Josepha, roman, éd; Le Temps des Cerises, 2008.
Les troubadours dans la ville, ouvrage collectif (? De la plume à la dague ?, nouvelle de CM) édité par le Cercle des Porte-Plumes et les éd. Le Manuscrit, 2010


A paraître au 1er semestre 2011:


Les quinze ans du Petit Pavé, anthologie d'auteurs de cet éditeur (? La Loire coule toujours dans mes yeux ?, nouvelle de C.M.), éd. Le Petit pavé
Lettres de Lucien Gerfault à son père, roman épistolaire, éd. Du Cygne.


Collabore aux revues suivantes (et journaux) :


Intrait d'Union (bulletin trimestriel de l'Union des écrivains – que j'ai récemment quittée)
Le Jardin d'Essai (de Simone Balazard)
Plaisir d'écrire (revue autobiographique trimestrielle, Perpignan)
Dialogue et Le Carillon, revues paroissiales mensuelles
La Nouvelle République (quotidien, accessoirement, sous forme de « billets d'humeur »!)
Le café des Arts (bulletin semestriel du Cercle des Porte-Plumes)


A été membre de l'Union des écrivains, pendant 15 ans.
Membre de l'Association des Auteurs et Éditeurs de Touraine, Signature Touraine.
Membre du Cercle des Porte-Plumes (www.porte-plumes.net)
Membre de la Société des Gens de Lettres (depuis fin décembre 2010)

Président de l'Association littéraire La Plume ligérienne (organise des soirées littéraires dans des lieux non institutionnels)

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    10 février 2012 à 15:44 |
    Ceci est-il bien une recension?...C'est plutôt - et je suis généreux! - un résumé, d'ailleurs bien trop long.

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