Sociétés ouvertes et sociétés fermées

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 16 décembre 2017. dans Auteurs, La une, Histoire

Sociétés ouvertes et sociétés fermées

Même si la campagne électorale française actuelle – pour les mois d’avril à juin 2017 (présidentielles, puis législatives) – est « polluée » par les affaires du Pénélopegate et le Fillongate, un élément central nouveau ressort lorsqu’on s’intéresse à ce que disent les principaux candidats à la magistrature suprême en rapport direct avec leurs programmes, qui, malheureusement, passent trop au second plan par rapport aux Affaires Fillon et Marine Le Pen. Il s’agit de savoir, comme ce fut le cas lors des dernières présidentielles américaines – qui aboutirent à la victoire (mais pas au niveau du suffrage universel) de Donald Trump – si nous allons nous diriger vers une société ouverte ou fermée. Je voudrais donc en profiter, avant de revenir en fin d’article sur le cas français actuel, pour faire un rappel historique de ce que furent, depuis l’Antiquité gréco-romaine et jusqu’à nos jours, en prenant des exemples clés, les grandes oppositions entre ces deux types de sociétés fondées soit sur l’ouverture soit sur la fermeture.

Dans la Grèce antique, Athènes devint progressivement une société démocratique ouverte, malgré l’exclusion de la citoyenneté des étrangers (les « métèques »), quoiqu’ayant certains droits, et surtout des esclaves de l’Attique ; une cité d’Athènes, ouverte également sur la mer, surtout à partir de Thémistocle (v. 524-459 av. J.-C.), qui lança l’idée d’une grande flotte athénienne plus celle de la construction des Longs Murs entre la ville et son port du Pirée, et de la création de la Ligue de Délos (à partir de 477 av. J.-C.). Face au système athénien, on avait Sparte, une société aristocratique fermée, particulièrement autoritaire, attachant peu d’importance à une flotte et totalement repliée sur les terres du Péloponnèse. Pour l’Empire romain, il y eut aussi une volonté progressive d’ouverture, qui déboucha sur l’édit de l’empereur Caracalla en 212, également appelé constitution antonine, et qui accorda, dès cette date, la citoyenneté romaine à tout homme libre de l’empire qui ne l’avait pas encore ; de plus, lors du Bas-Empire, pour se protéger des invasions des Huns, Rome sut s’ouvrir aux « migrants » d’origine germanique au niveau de la défense du Limes en échange de terres. Au Moyen-Âge, dans le cadre de l’Europe occidentale, l’opposition entre les cités-Etats des républiques maritimes italiennes (Amalfi, Pise, Florence, Venise, Gênes, etc.) et la constitution parallèle de monarchies féodales bien plus refermées sur elles-mêmes et des bases terrestres fut l’une des principales caractéristiques des XIIe-XIVe siècles, notamment en France et en Angleterre. Il est intéressant d’ajouter un mot sur la Russie à l’époque médiévale : en fait, jusqu’au règne de Pierre Ier le Grand (plus connu sous le nom de Pierre le Grand) – et sur lequel je reviendrai – l’État russe était essentiellement continental, enfermé dans une sorte de bloc terrestre européen et asiatique. Je n’évoquerai pas ici le cas du monde musulman et de son expansion puisque j’ai écrit dès mon introduction que j’allais me concentrer sur l’Europe (au sens large de cette notion) et les États-Unis. Il en sera de même en ce qui concerne la Chine et plus généralement les pays asiatiques.

Si l’on s’intéresse maintenant à l’époque moderne, puis contemporaine, on retrouva bien entendu cette opposition entre sociétés ouvertes et sociétés fermées. Pour les premières, avec d’abord l’Espagne et le Portugal : pensons aux Grandes Découvertes de la fin du XVe siècle et du début du XVIe ; puis la Grande-Bretagne et la France, surtout à partir des XVIIe-XVIIIe siècles, à l’assaut des mers et des océans. Pour la Russie et en revenir ainsi à Pierre le Grand (tsar entre 1682 et 1725), malgré sa volonté d’ouverture sur l’Occident et de modernisation de son pays, avec la construction d’une flotte et de la ville nouvelle de Saint-Pétersbourg (ouverte sur les rives de la Mer Baltique), ce pays-continent demeura assez largement par la suite une société fermée, malgré le rêve de la tsarine Catherine II (qui régna entre 1729 et 1796) d’accès aux « mers chaudes », c’est-à-dire à la Méditerranée, en partant de la Mer Noire. Avec la première révolution industrielle de la fin du XVIIIe siècle et des débuts du XIXe, plus le grand mouvement de la Colonisation, l’Europe occidentale s’ouvrit davantage encore sur le monde, dont elle organisa assez largement l’exploitation économique. Ce fut alors l’origine véritable de la « mondialisation ». Remarquons que pendant ce temps-là, le monde musulman ne connut pas l’équivalent de la révolution industrielle et subit la Colonisation. Quant à la Chine, elle demeura L’Empire du Milieu, un pays ouvert sur lui-même par ses aspects créatifs et fermé à l’expansion sur les océans.

Au XXe siècle – et la géopolitique qui naquit dès ses premières décennies s’en fit l’écho – la Grande-Bretagne et la France (essentiellement) ne furent plus les seules à s’élancer vers la domination maritime et l’ouverture sur le monde. Les États-Unis, sans pour autant se livrer à une véritable colonisation au sens français et même anglais du terme, partirent à leur tour à l’assaut de la grande aventure sur les océans et les mers. Progressivement, ils exercèrent en effet ce qu’un géopoliticien appela un « Sea Power », avec de plus l’essor des grandes sociétés américaines qui devinrent par étapes des multinationales, puis des transnationales (depuis quelques décennies). Là, nous voici arrivés au cœur de la « mondialisation ultra-libérale », puis « néo-libérale », dans le cadre de la globalisation. Remarquons qu’à ce niveau l’Europe occidentale et les États-Unis correspondaient politiquement à des systèmes fondés sur la démocratie politique représentative (suffrage universel, etc.). Parallèlement, la naissance de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, à partir de 1922, après les événements du mois de février 1917, puis du coup d’État bolchevik d’octobre de la même année, aboutit à la tentative de mise en place d’un système de type différent de celui du capitalisme libéral qui fut nommé « communiste » ou plutôt « socialisme existant ». Et, à ce niveau, on put constater un vrai paradoxe : alors que l’URSS prêchait, dans le cadre de la IIIème Internationale (créée à Moscou déjà en mars 1919), une autre forme d’ouverture (un universalisme) au monde par l’intermédiaire de la révolution prolétarienne mondiale, très rapidement la « révolution dans un seul pays » de Staline (qui s’imposa entre 1924 et 1927, Lénine étant mort en 1924) finit de transformer la Russie, puis son empire terrestre périphérique conquis après 1945 (en Europe de l’Est, du Centre et en partie du Nord), en une société complètement fermée, dans le cadre d’une dictature totalitaire. A ce niveau, il est fort intéressant de constater à quel point on pourrait comparer – d’une certaine façon – d’un côté les pays occidentaux ouverts sur les mers avec l’Athènes démocratique ouverte de l’Antiquité et de l’autre l’ancienne Union des Républiques Socialistes Soviétiques, puis la Fédération de Russie de Vladimir Poutine, quasiment fermées sur leurs frontières terrestres, à Sparte. Une nuance de taille toutefois à propos de la Russie poutinienne : le chef russe tente actuellement d’accéder à nouveau avec vigueur aux « mers chaudes », ce qui explique en partie sa politique en Syrie et son soutien au régime de Bachar El-Assad, ceci dans le but d’élargir le contrôle de son pays sur la base militaire de Lattaquié et le port essentiellement commercial de Tartous.

Pour conclure cette chronique, je dirai que vers la fin de la seconde décennie du XXIe siècle, nous voici donc à un « carrefour de civilisation » (Edgar Morin). En effet, soit une partie de plus en plus grande des populations, par peurs (terrorisme islamiste, insécurité, chômage, etc.), exigera que l’on ferme les frontières, que l’on monte des « murs » (à la Donald Trump), et ce sera l’essor du nationalisme économique, puis des nationalismes tout court, soit, après la phase de montée actuelle du populisme de droite extrême, les interdépendances économiques actuelles ramèneront la plus grande partie de l’humanité vers des conceptions plus ouvertes, aussi bien pour la circulation des marchandises (avec des régulations) qu’en ce qui concerne celles des idées et des hommes. Cette question fondamentale est bien sûr posée pour les élections françaises de 2017 et il est évident qu’un second tour des présidentielles qui opposerait Emmanuel Macron à Marine Le Pen (si Macron se qualifie) structurerait d’une manière absolue l’opposition entre ces deux nouveaux « camps » transcendant les clivages traditionnels entre les gauches d’un côté et les droites de l’autre. A mon avis, dans cette campagne électorale folle, c’est ce qui pourrait – malgré tout – la rendre claire, en redonnant des repères politiques nouveaux et simples à nos concitoyens. Certains pourraient penser qu’il y aurait d’autres solutions : une social-démocratie radicalisée ou un socialisme radical dans un seul pays. Pourtant, et pour des raisons multiples, et avant tout le fait que nous allons être amenés à nous voir de plus en plus comme des « Terriens », cette conception radicale apparaît-elle vraiment adaptée aux prochaines décennies du XXIe siècle… ?

 

La Cité grecque,  Gustave Glotz, Albin Michel, 1968, 480 p.

L’Empire romain, Pierre Grimal, Le Livre de Poche, 1993, 224 p.

Histoire de l’Italie Des origines à nos jours, Pierre Milza, Fayard/Pluriel, 2013, 1104 p.

La Monarchie féodale en France et en Angleterre, Charles Petit-Dutaillis, Albin Michel, réédition 2014, 480 p.

Explorateurs et grandes découvertes, Brigitte Balmes, Éd. Milan, 2014, 45 p.

Pierre Le Grand, Le premier empereur de toutes les Russies, Francine-Dominique Liechtenhan, Taillandier, 2015, 688 p.

La Révolution industrielle 1780-1880, Jean-Pierre Rioux, Points, 2015, 288 p.

Colonisation et décolonisation (XVIe-XXe siècle), Phan Bernard, PUF, 2009, 256 p.

Histoire des États-Unis d’Amérique, Encyclopaedia Universalis, Les Grands Articles, Encyclopaedia Universalis, 2015, 91 p.

Histoire de l’URSS, Sabine Dullin, La Découverte, réédition 2009, 128 p.

Poutine, l’itinéraire secret, Vladimir Fédorovski , Le Livre de Poche, 2015, 264 p.

Populismes, l’envers de la démocratie, Marie-Claude Esposito, Alain Laquièze, Éditions Vendémiaire, 2012, 288 p.

A propos de l'auteur

Jean-Luc Lamouché

Jean-Luc Lamouché

Rédacteur

 

Professeur d'Histoire

Auteur d'ouvrages sur Tulle et la Corrèze

Rédacteur à "Tutti-magazine - La musique à voir et à entendre"

 

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