Linguistique

« Si vous le dites » Le magnétisme animal

Ecrit par Jean-François Vincent le 06 mai 2017. dans La une, Linguistique

« Si vous le dites » Le magnétisme animal

Ah ! Qui n’a jamais entendu parler du « magnétisme animal » d’Alain Delon, ou de tel (le) autre – mâle ou femelle – qui parvient à fasciner sensuellement les foules ?

L’idée est ancienne et même théologique ! Déjà le mystique jésuite, Angelus Silesius (XVIIème siècle) comparait Dieu à un aimant ; il écrit dans son œuvre principale, Le pèlerin chérubinique :

« L’aimant spirituel et l’acier.

Dieu, qui est un aimant, mon cœur, qui est l’acier.

Il se tourne toujours vers Lui, chaque

Fois qu’Il le touche ».

Mais elle devint théologico-scientifique, toujours au XVIIème, avec un autre jésuite, Athanasius Kircher, dans une œuvre désormais connue des seuls spécialistes, Artis magnetica mundus, sive catena magnetica, Le monde de l’art magnétique, c’est-à-dire la chaîne magnétique. Il y parle de l’attraction universelle (la sympathie chère aux stoïciens) – ce qu’il appelle l’attraction commune, communis attractio – et fait du divin créateur le lien intime entre tout ce qui fut créé : c’est la vis magnetica dei, la vertu magnétique de Dieu.

Bien entendu, il revint au célèbre Franz Messmer, au XVIIIème, de populariser le concept. Celui-ci écrivit, en 1779, son Mémoire sur la découverte du magnétisme animal. Il y définit ce dernier comme « la force de vie secrète au plus profond du for intérieur ». Il s’agit d’un véritable « évangile de la nature » ; et, dans un style qui rappelle les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, il s’écrie : « Ô nature ! Je te crie, tel un possédé, que veux-tu de moi ? ». Mais, déjà à l’époque, les recherches sur l’électricité, en particulier celles de Benjamin Franklin, détrônent l’ésotérique magnétisme.

Cependant il y eut encore des esprits – ecclésiastiques – pour réunir les deux. Ainsi Prokop Divisch, surnommé – sans rire ! – le theologus electricus, qui tenta de combiner fluide magnétique et électricité, par l’intermédiaire d’une « machine » censée capter la foudre, par un pieu de 40 mètres de haut… et un pasteur protestant, Friedrich Christoph Oetinger, fondateur du piétisme, qui publia, en 1765, une Théorie de l’électricité météorologique, dans laquelle il décrit un « feu électrique », ignis electricus, « feu élémentaire », ignis elementaris, caché en toutes choses, lequel ne serait autre que le Spiritus mundi, l’Esprit du monde, dont se régalent également les alchimistes.

Le magnétisme eut une double postérité. L’une spirite, avec Alan Cardec (1804-1869) par exemple, qui explique dans son ouvrage, La genèse (chap 14, paragraphe 31) : « le fluide universel est, comme on l’a vu, l’élément du corps charnel et du périsprit, qui n’en sont que les transformations ». Et l’autre philosophique, avec des auteurs aussi sérieux que Bergson (L’élan vital) ou Teilhard de Chardin, qui évoque, dans Le phénomène humain, « l’énergie radiale ».

Bref, retour à Angelus Silesius : de la mystique, encore de la mystique, toujours de la mystique…

Si vous le dites : « Dynamique »

Ecrit par Jean-François Vincent le 11 février 2017. dans La une, Linguistique

Si vous le dites : « Dynamique »

Mot extrêmement usité à la fois comme adjectif – une jeune cadre dynamique – et comme substantif – une dynamique de groupe – voire la dynamo d’une voiture…

Le grec δύναμις (dynamis) désigne la capacité de faire ou de produire quelque chose et donc la force à l’origine de cette capacité. Qu’il s’agisse de la croissance (dynamis phytiké), de la nutrition (dynamis threptiké), de la reproduction (dynamis spermatiké), ou même de l’intelligence (dynamis noetiké), il y a toujours une « dynamique » à l’œuvre. Bien sûr, cette dynamique s’incarne parfois dans un individu : dunamai = je peux le faire, j’ai la puissance requise pour le faire.

Transposé alors dans la sphère politique, le porteur de la dynamis devient un dynaste (dynastos), un souverain qui transmettra sa « force » à une longue lignée de descendants, sa dynastie…

En théologie, dynamis sert à nommer Dieu. Dieu est dynamis. Exemple dans Matthieu 26, 64 : « Vous verrez le Fils de l’homme assis à la droite de la Puissance » (dexion tés dynameos).

Puissance infinie, toute puissance, qui inspirera Alfred Nobel, quand celui-ci inventera son explosif, la dynamite !

A méditer lorsque le « dynamisme » d’un proche se fait par trop intempestif…

CONCEPTS - Une petite histoire du mot CADEAU

Ecrit par Johann Lefebvre le 17 décembre 2016. dans La une, Histoire, Linguistique

CONCEPTS - Une petite histoire du mot CADEAU

« Le dernier Carnaval (nous avions le cœur bien en joye) je donnai les Violons aux Dames de ma cotterie ; d’une maniere aussi galante que chose qui se fût passée de tout l’Hiver. Je commençai par un Souper-Collation, qui étoit un ambigu ; où il n’y avoit pas l’abondance des cadeaux ; mais tout y étoit excellent ; des viandes prises si à propos, qu’un quart-d’heure plutôt elles eussent été un peu dures ; un quart d’heure plus tard, elles auroient commencé à se passer : on n’en trouve point de même ailleurs ; & mon Mari & moi les avions fait apprêter devant nous ».

Saint Evremond, « Sir Politik Would-Be. Comédie à la manière des Anglois », 1662

 

Le sens que l’on donne aujourd’hui au mot « cadeau » est le résultat d’une longue migration. C’est au début du XVe siècle que l’on voit apparaître le vocable, souvent sous la forme cadel, qui serait le dérivé de l’ancien provençal « capdel » : personnage placé en tête – capitaine, mot lui-même issu du latin capitellum (1). On considère que le terme provençal, repris donc par l’ancien français, désignait, par métaphore, la grande initiale ornementale (parce que souvent une figure de personnage) placée en tête d’un alinéa. Le cadeau fut donc d’abord et avant tout cette lettre capitale ornée, à la façon de la lettrine richement habillée, une ornementation de fantaisie, décorative. On lit par exemple, dans « Les Faictz et dictz » de Jean Molinet (1435-1507) :

F. tu as, entre plusseurs postilles,

Ton C. real noblement couronné,

Plaisans cadiaux, flourettes fort subtilles,

Textes, caïers, gloses de divers stilles

Sy que tu es livre bien fortuné (2).

Au XVIe siècle, Geoffroy Tory, dans son « Champ Fleury (de la supériorité de la lettre romaine sur la gothique) », que j’avais évoqué rapidement dans le texte « Une querelle & quelques figures mancelles », écrit : « Nous avons en notre usage commun de France plusieurs manières et façons de lettres. Nous avons cadeaux qui servent à être mis au commencement des Livres écrits à la main et au commencement des versets aussi écrits a la main… Les maîtres d’écriture les agencent et enrichissent de feuillages, de visages, d’oiseaux, et de mille belles choses à leur plaisir pour en faire leurs monstres ». Aussi, le cadeau – on trouve parfois « cadelure » (sic) – dispose ici d’une dimension gestuelle, le trait de plume qui enjolive la première lettre d’un paragraphe, et qui appartient à l’art d’écrire, comme nous l’indique l’Encyclopédie de Diderot au XVIIIe siècle : « Grand trait de plume, dont les maîtres d’Ecriture embellissent les marges, & le haut & le bas des pages, & qu’ils font exécuter à leurs élèves pour leur donner de la fermeté & de la hardiesse dans la main », une définition en tout point identique à celle que donne Trévoux au même siècle, qui parle de « Grand trait de plume & fort hardi, que font les Maîtres Écrivains pour orner leurs écritures, pour remplir les marges, & le haut & le bas des pages. Les Écoliers s’enhardissent la main à faire des cadeaux. On le dit aussi des figures qu’on trace sur les cendres, ou sur le sable, quand on rêve, ou quand on badine ». Pourtant, le mot s’est vu prendre un autre chemin, traversant la Renaissance et arrivant aux Temps Modernes, puisque le même Trévoux nous précise par ailleurs qu’il « se dit figurément des choses qu’on fait mal, ou pour lesquelles on fait trop de frais. Si vous donnez un plein pouvoir à ce chicaneur d’agir à vos affaires, il vous fera de beaux cadeaux, c’est-à-dire, il vous mettra dans de grands embarras, il vous donnera de grands cahiers de frais. On dit aussi d’un Auteur, d’un Avocat, qui ont dit beaucoup de choses inutiles dans un ouvrage, dans un plaidoyer, qu’ils ont fait de beaux cadeaux ». Ce qui implique un troisième sens, encore tout jeune à l’époque mais qui est déjà suffisamment inscrit dans l’usage pour que Trévoux nous en informe : « Se dit aussi des repas qu’on donne hors de chez soi, & particulièrement à la campagne. Donner un grand cadeau », et citant Molière : « Le mari, dans les cadeaux qu’on donne à sa femme, est toujours celui à qui il en coûte le plus ». Cette nouvelle dimension que le mot a conquise est déjà identifiée en 1694 dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie Française : « Repas, feste que l’on donne principalement à des Dames. Donner un grand cadeau ».

« Si vous le dites » 2 novembre, le jour des morts

Ecrit par Jean-François Vincent le 29 octobre 2016. dans La une, Linguistique

« Si vous le dites » 2 novembre, le jour des morts

La pratique consistant à réserver aux morts certains jours pour les fêter est très ancienne. Dans l’antiquité païenne, il était courant de préparer pour l’« anniversaire » des défunts (comme s’ils étaient encore vivants) un repas festif où, sur un siège spécialement réservé à leur intention, la kathedra, ils pouvaient banqueter avec leur famille.

Dans le Christianisme byzantin, gréco-russe, on commémore, encore aujourd’hui, les défunts les 3è, 9è et 40è jours suivant leur décès. L’érudit Johannes Lydus en donne, au VIè siècle (De mensibus IV, 26), une explication « physiologique » : au 3è jour le cadavre change d’aspect, au 9è il se dissout complètement sauf le cœur, au 40è même le cœur se décompose… De manière plus théologique, le pseudo-Macaire (Ve siècle) brosse une fresque des tribulations célestes de l’âme qui sera reprise par tous les catéchismes de l’Eglise orthodoxe : le décédé, sous sa forme immatérielle, demeure encore sur terre trois jours durant ; au troisième jour, il est emporté par des anges. Il visite d’abord les demeures paradisiaques, puis, au 9è jour, les demeures infernales. Enfin, au 40è jour, il est amené devant le trône de Dieu, qui prononce un jugement provisoire, en attendant la sentence définitive du Jugement Dernier. D’où l’intérêt de faire prier ceux d’ici-bas avec ferveur, afin d’accompagner l’esprit du disparu à ces moments critiques et – peut-être – d’intercéder avec succès pour améliorer son sort.

C’est au monastère de Cluny au XIè siècle qu’est née la commemoratio omnium fidelium defunctorum, la commémoration de tous les fidèles défunts. Elle fut décidée par l’abbé Odilon (994-1049), qui a voulu, dans le Statutum Odilonis de defunctis rédigé entre 1024 et 1048, la lier étroitement à la Toussaint (1er novembre) : la célébration de tous les saints, en effet, devait, selon lui, être suivie « in crastino », le lendemain, par celle de toutes les âmes, c’est d’ailleurs toujours ainsi que s’appelle ce jour en allemand, Allerseelentag. Car toutes les âmes ne sont pas saintes. Odilon avait vu, en rêve, les damnés en enfer, torturés par les démons, quémandant les suffrages des vivants pour hâter l’expiation de leurs fautes.

La liturgie du jour des morts s’intégra par la suite dans l’ensemble des ordinaires de la messe et des bréviaires. Le texte s’enrichit en 1570 du célèbre Dies Irae, lequel au fond ne fait que reprendre la vision d’Odilon : « confutatis maledictis, flammis acribus addictis », confusion des maudits, voués à la morsure des flammes ! Au moyen-âge, une absolution des morts terminait l’office ; mais cette absolution fut limitée aux défunts du purgatoire lorsque la doctrine du troisième lieu de l’au-delà devint officielle par une décision du concile de Trente, en date du 25 décembre 1563. Ceux qui « purgent » douloureusement leurs péchés dans l’ignis purgatorius, le feu purifiant, sont des sauvés : leur béatification se voit seulement différée ; la damnation, elle, demeurant perpétuelle et irrévocable.

Pour tous, néanmoins, l’on implore la miséricorde divine : « requiem aeternam dona eis, Domine », donne-leur, Seigneur, le repos éternel. Une mémoire éternelle en Dieu, Вечная память, Vechnaya Pamyat, ajoute-t-on dans le rite russe. Idée curieusement reprise par Sartre dans Huis clos : tant que les vivants se souviennent des morts, ceux-ci peuvent apercevoir, par une petite lucarne, ce qui se passe sur terre. La mémoire – des hommes ou de Dieu – maintient dans l’être, au-delà du trépas.

Langage

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 01 octobre 2016. dans Philosophie, La une, Linguistique

Langage

Il y a plus qu’un paradoxe à confier aux mots l’expression des reproches qu’ils encourent pour leurs trahisons répétées. Comme si on devait prononcer des jugements sur le fondement d’un code inique et fluctuant.

S’il existait une forme de silence qui puisse être vide de toute formulation. Une absence de pensée qui serait néanmoins une façon d’être… Douce illusion. Je pense en mots, donc je suis à la merci des mots.

Je sais bien quelle sorte d’espoir nourrissent la peinture et la musique. La vision ou l’ouïe feraient l’économie du langage. La pensée irait à l’essentiel en contournant les mots. Mais au bout de l’indicible, il y a encore une demande de sens. Il faut au moins dire une lacune. Dire non pas une impossibilité de dire mais une réalité en creux qui serait de la pensée sans relever du langage. Impasse.

Dans ce que je prétends être de la poésie, quoique j’aie la prudence de ne pas me prononcer sur une qualification définitive de ce genre d’écriture, je demande aux mots de parler par défaut. J’essaye de recourir à une procédure de circonlocution. C’est vouloir faire jouer les mots à contre emploi. La comparaison ou la métaphore sont les formes spontanées de notre fausse complicité. Mais la comparaison ne vaut que par l’espace qu’elle ménage entre les termes qu’elle est censée rapprocher. Une comparaison exacte serait inutile puisque inopérante. La métaphore joue de l’ambiguïté qu’elle crée en escamotant le sujet principal. Elle nous trompe sur sa capacité à réserver sous son énoncé un écart plus grand avec la réalité visée. Une sorte d’espace libre dans lequel pourraient se déployer diverses occurrences d’un discours dont l’ambiguïté serait une qualité. À la façon de ces gens qui recourent volontiers au sous-entendu pour masquer leur absence de jugement ou leur paresse à l’énoncer avec précision.

Cet appareil stratégique qu’est le langage, postule la présence d’une matière, plus ou moins visible, qui serait la réalité (toute armée requiert un ennemi ou un territoire à conquérir). Il y aurait d’un côté les choses et de l’autre les mots. Mais la sournoise conjuration du langage consiste à prétendre que les choses n’ont de réalité qu’autant que les mots les désignent. La réalité serait la coïncidence exacte entre les mots et les choses. Or les mots ne désignent pas des choses mais l’impossibilité de les nommer. Le résultat de cette imposture est que les choses n’ont bientôt plus d’autre réalité que la déception que fait naître leur désignation.

Des objets abstraits comme les sentiments ou des concepts moraux (l’amour, la vertu, l’honneur, la haine) font meilleur ménage avec les mots parce que le déficit de sens qu’entérine leur désignation devient une qualité du mot. Le mot honneur est riche de son ambition généreuse à dire le concept d’honneur, tandis que le mot nuage souffre de sa carence à rendre la diversité physique du sujet qu’il aborde et sur lequel il achoppe aussitôt.

Si vous le dites : Nation

Ecrit par Jean-François Vincent le 10 septembre 2016. dans La une, Linguistique

Si vous le dites : Nation

Au cours de l’été, j’ai traduit en anglais – à titre gratuit – la conférence d’un ami, professeur des universités, dont le thème était « nation et Europe ». Durant des pages entières, l’ami en question traitait son sujet comme si le contenu du mot « nation » allait de soi, erreur fatale pour tout universitaire qui se respecte : tout commence par une définition des termes que l’on emploie.

Mais peut-être ce défaut vient-il d’une formation par trop franco-française. La sociologie allemande, elle, distingue, à bon droit, les deux concepts très différents de la nation, la « Kulturnation » et la « Staatsnation ».

 

1) La Kulturnation : une communauté d’origine

Cela découle de l’étymologie natio, en latin, dérive du participe passé de verbe nascere, natus, être né. L’université de Paris, au Moyen-Âge, distinguait la nation française (étudiants originaires du val de Loire et de la vallée du Rhône) des nations picarde, normande, anglaise et germanique.

Ce fut Herder qui théorisa le concept : « les états et les théories politiques sont des créatures humaines, les peuples sont des créations divines ». Ici se dessine une dichotomie fondamentale : à l’état, artifice produit par l’homme, s’oppose le peuple, entité naturelle, créée par Dieu. La Kulturnation fait équivaloir peuple et nation. Immédiatement se pose alors le problème de la « nature », dont la « culture » constitue l’antonyme : si le peuple relève de la première – Deus sive natura dirait Spinoza – alors l’expression Kulturnation est impropre. Fichte, dans son Discours à la nation allemande, rétablit les choses : « aussi loin que domine la langue allemande, tout un chacun doit se considérer sous un double jour : en partie comme citoyen de son état de naissance, en partie comme citoyen de la patrie commune de la nation allemande. Celui qui parle la même langue est déjà, en vertu de la seule nature, lié par d’invisibles liens à un grand nombre. Tous ainsi s’appartiennent et forment un tout unique et indivisible ». Double allégeance donc, à l’état et au peuple, notion ambiguë relevant aussi bien de la nature (la naissance) que de la culture (la langue).

Pour Ernst Moritz von Arndt, poète du début du XIXème siècle, la culture, malgré tout, domine : « qu’est-ce que la nation allemande ? écrit-il, enfin, nomme-moi cette terre ! Aussi loin que résonne la langue allemande et qu’elle chante au ciel son chant à Dieu, là se trouve ce qui donne son nom au valeureux Allemand ». Il reste que l’ambiguïté demeure. Herder, encore lui, n’hésitant pas à dire dans ses Œuvres complètes (vol 6, 367) : « le lien social s’opère sous la houlette de la nature ». L’on voit par conséquent le risque d’essentialisation/naturalisation de la culture, dont ne se priveront pas les historiens pangermanistes du XIXème siècle, ouvrant ainsi la voie aux théories raciales du XXème siècle.

Si vous le dites : Cosmos

Ecrit par Jean-François Vincent le 09 juillet 2016. dans La une, Linguistique

Si vous le dites : Cosmos

Le κόσμος grec se distingue de l’universum latin en ce que, à la différence de ce dernier, il met moins l’accent sur l’unité (versus unum) que sur la perfection de l’organisation.

On a trop insisté sur le sens de beauté (cf. cosmétique) : celui-ci est présent, bien sûr, mais seulement en tant que conséquence de l’ordre. Ainsi le vers 187 du chant XIV de L’Iliade – αὐτὰρ ἐπεὶ δὴ πάντα περὶ χροῒ θήκατο κόσμον – se traduit-il, la plupart du temps, par « à peine Héra a-t-elle achevé sa parure ». Certes, Héra cherche ici à séduire Zeus, mais moins par sa splendeur que par l’agencement harmonieux de toutes les parties de son corps. Harmonie et ordre sont, en l’occurrence, indissolublement liés. Κατά κόσμον (litt. selon le cosmos) pouvant tout aussi bien se référer au déploiement d’une armée sur le champ de bataille, qu’à la propreté d’une table (àpokosmein signifie débarrasser les couverts !), qu’à l’exactitude des faits : kατά κόσμον se rend alors par « en vérité ».

C’est sans nul doute ce rapport intime à la vérité qui suscita la carrière cosmologique (sic !) et philosophique du mot. Pythagore (VIème siècle avant notre ère) inaugura, aux dires du doxographe Aétius, ce sens de « la totalité du tout », faisant équivaloir κόσμος et oὐρανός, le ciel. Il fut suivi par Épicure, Cléanthe, Euclide et Platon. Ce dernier faisant ultimement aboutir κόσμος à la signification actuelle de « monde » (République livre VI 509D).

Que de vertus donc attribuées à ce cosmos ! Totalité, harmonie, beauté, ordre… à partir de là, la tentation était grande d’en faire un nom propre. Chose faite, dès le XIVème siècle, avec Côme de Médicis (Cosimo il vecchio), fondateur de la dynastie. Bien sûr, il y avait eu un Saint Côme (ou Cosme) au IVème siècle ; mais comment ne pas penser que, dans cette pré-renaissance déjà néoplatonisante, le souvenir de l’antique κόσμος n’influençait pas toujours les esprits ?

Quant à moi, je vais passer deux semaines sur les bords du lac de Come, en Italie. Come, colonie romaine fondée par Jules César sous le nom de Novum Comum. Littéralement la « nouvelle commune », mais pourquoi pas – et non moins – le nouveau monde ?…

Si vous le dîtes : Petits dictionnaires insolites

Ecrit par Valérie Debieux le 07 mai 2016. dans La une, Littérature, Linguistique

Pascale Perrier – Nicolas Lisimachio – Larousse ( Janvier 2016 )

Si vous le dîtes : Petits dictionnaires insolites

Poursuivant son œuvre d’encyclopédiste née vers la seconde moitié du XIXè siècle, la Maison d’édition Larousse vient de publier deux petits ouvrages, accompagnés d’illustrations provenant du fonds Larousse, intitulés pour l’un Petit Dictionnaire Insolite des Expressions gourmandes, pour l’autre Petit Dictionnaire Insolite des Mots et Expressions hérités de l’Antiquité. Le premier porte la signature de Pascale Perrier, le second celle de Nicolas Lisimachio. Ils s’inscrivent dans le même esprit de diffusion du savoir que celui qui avait inspiré le dessin de la Semeuse soufflant une fleur de pissenlit, le célèbre logotype créé en 1890 par Eugène Grasset et figurant, aujourd’hui encore, au bas du quatrième de couverture de ces deux dictionnaires.

Le premier ouvrage cité présente par ordre alphabétique une succession de soixante-huit expressions en lien avec la nourriture et le monde de la cuisine, entrecoupée de devinettes intitulées Trouvez le bon sens et de Quiz dont la solution trouve place parmi les dernières pages. À titre d’exemple, histoire de désaltérer sa curiosité, en voici un exemple :« Quand le vin est tiré, il faut le boire. “Tirer le vin”, c’est le sortir du tonneau ou du contenant dans lequel il était entreposé. Au milieu du XVIe siècle, on disait simplement “le vin est tiré, il faut le boire”, non pas parce qu’on avait une irrésistible envie de se soûler, mais pour signaler qu’il était nécessaire de mener à bien une action déjà commencée. La conjonction “quand” a été introduite vers le XIXe siècle, sans changer le sens de l’expression ».

Le second ouvrage propose la découverte, par ordre alphabétique, lui aussi, de soixante-quatorze mythes et légendes tirés des civilisations grecque et romaine. Pour illustrer ce propos, voici un exemple en relation avec les jeux de loterie : si l’expression « toucher le pactole » est connue, il y a toutefois fort à parier que son origine l’est moins : « Le Pactole était un petit affluent du fleuve Hermos dans le Royaume de Lydie (actuelle Turquie), qui charriait des sables aurifères. Selon la légende, le Roi Midas, souverain légendaire de Lydie, offrit l’hospitalité à un compagnon de Dionysos […] alors qu’il s’était égaré. Pour le remercier, on lui offrit de faire un vœu. Il souhaita que tout ce qu’il touche se transformât en or. Lorsqu’il comprit que même sa nourriture serait de l’or, il voulut renoncer à son vœu et, pour cela, dut se purifier dans le fleuve Pactole qui charria par la suite des sables aurifères ».

Tourner les pages de ces deux petits dictionnaires est une source de plaisir : par le contenu, la forme et la présentation, ils privilégient une transmission du savoir énoncé en termes clairs, compréhensibles et abordables par chacun et perpétuent la célèbre devise de la Maison « Je sème à tous vents ». À parcourir pour la joie de découvrir et d’apprendre.

 

 

Pascale Perrier est documentaliste des mots et auteur de nombreux ouvrages jeunesse.

Nicolas Lisimachio est avocat d’affaires et passionné de langue française.

Si vous le dites : la roue de la fortune

Ecrit par Jean-François Vincent le 30 avril 2016. dans La une, Linguistique

Si vous le dites : la roue de la fortune

Non, il ne s’agit pas de l’émission qu’anima Christophe Dechavanne de 1987 à 1997. La dea fortuna était une puissante divinité romaine. Son étymologie le révèle : fors, celle qui vient, celle qui porte (de ferre, porter). La Bona fortuna globalement est favorable, on la représente classiquement avec une corne d’abondance, apportant prospérité et richesses. Mais, vers la fin de la république, elle se fond avec Tyché, la redoutable déesse grecque du destin. Tyché, « celle qui, de loin, fait mouche », celle qui frappe à coup sûr. Tyché se confond également avec les parques, notamment avec Lachesis, qui tient sur ses genoux le sort de chacun.

Fortune est versatile. « Nihil enim est tam contrarium rationi et constantia quam fortuna », dit Cicéron (De divinatione, II, 7), « Rien n’est plus contraire à la raison et à la constance que la fortune ». Plus tard, les auteurs chrétiens pourfendent évidemment Fortuna, lui substituant la providence divine ; mais la piété populaire lui reste fidèle. Il va donc falloir la discréditer sans l’éliminer complètement. Boèce, dans sa Consolation de la philosophie (VIème siècle) compare, le premier, la fortune à une roue, la faisant parler ainsi : « tel est notre pouvoir, ce jeu ininterrompu que nous jouons. Nous tournons la roue cycliquement, en nous réjouissant : tantôt vers le haut, tantôt vers le bas » (De consolatione philosophiae, livre II, 2.22).

Le thème fera florès tout au long du moyen-âge et de la renaissance, voire après. L’image que j’ai choisie provient du Liber de sapiente de Charles de Bovelle, paru en 1509. Fortune est assise sur une sphère (sedes fortunae rotunda), elle-même posée sur un plan oblique, symbole de la perpétuelle alternance de l’ascension et de la chute de l’homme dans le monde où nous vivons. A l’opposé, se trouve, juchée sur un cube inébranlable (sedes virtutis quadrata) Sapiente, la science, qui se regarde dans un miroir : elle se connaît/reconnaît. Sur les côtés, dans deux médaillons, deux personnages commentent :

– à gauche, Insipiens, l’ignorant : « c’est nous, ô Fortune, qui faisons de toi une déesse et t’élevons vers le ciel ».

– à droite, Sapiens, le savant : « fais confiance à la vertu, la fortune est fugace comme les vagues de la mer ».

Parfois, Fortuna tourne la roue dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Chrétien de Troyes fait dire à son héros, le chevalier de la Charrette, s’adressant à la fortune : « tu m’as bistorné ».

Si vous le dites : Le démon de midi

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 février 2016. dans La une, Linguistique

Si vous le dites : Le démon de midi

Thème classique de la littérature et de la psychanalyse. A l’heure des esprits de midi – Mittagsgeisterstunde – dans Le délire et le rêve dans la Gravida de Jensen de Freud, Hanold rencontre le fantasmatique objet, que, doré aux feux de l’astre du jour, prend son délire ; un peu comme la fameuse cristallisation que décrit Stendhal, dans De l’amour : l’être aimé devient, tel une brindille très ordinaire jetée dans une mine de sel, une magnifique œuvre d’art.

« C’est à mi-vie que se pose la question du vivant en proie à la vérité sexuelle », ajoute le psychanalyste Paul-Alain Assoun.

L’origine toutefois de l’expression est biblique. Psaume 91, 5-6 : « tu ne craindras ni les terreurs de la nuit, ni la flèche qui vole le jour, ni la peste qui marche dans les ténèbres, ni la contagion qui frappe à midi ». Pas de démon dans tout ça, alors d’où le terme est-il venu ? Le vocable hébreu יָשׁוּד (yasud ou isod) a été traduit δαιμονίου μεσημβρινοῦ par les LXX et daemonio meridiano par la Vulgate. Nous y voilà. יָשׁוּד signifie « qui dévaste », Jacques Chouraqui le rend même par « qui razzie ». Erreur de traduction donc, mais erreur qui cadre bien avec les croyances proche-orientales du temps, pour lesquelles toute maladie est causée par un esprit malin ; d’ailleurs, le midrash dudit psaume précise bien : « les sages disent c’est un démon, un autre sage dit qu’il est fait d’écailles et de poils et qu’il n’a qu’un œil, un œil à la place du cœur ».

De là, découle toute la tradition patristique de l’acédie. Les premiers moines dans le désert, à l’heure du zénith, l’heure la plus chaude de la journée, étaient parfois sujets à l’ακήδια, l’acédie ou tristesse (tristitia), qui, de nos jours et dans la terminologie médicale, serait nommée dépression. Jean Cassien, en l’an 420 de notre ère, parle de « taedium sive anxietas cordis », fatigue ou anxiété du cœur, et Evagre le Pontique (IIIème siècle) donne de la chose la description suivante : « le démon s’installe aux alentours de midi. Le soleil pousse le moine à l’acédie, à s’immobiliser, à ne rien faire, à sortir pour regarder fixement le soleil et vérifier sa position. Il éprouve la haine du lieu où il vit, de sa vie, du travail manuel et il croit que l’amour des ses frères l’a abandonné, que personne n’est prêt à le consoler ».

Jusqu’ici, pourtant, rien de sexuel. Oui, mais le coquin démon suscite aussi, chez le moine, des pensées impures. Nicétas d’Aquilée, au Vème siècle, l’appelle rien moins que « libidinis daemonium », démon du désir. La faculté du diable ou de ses créatures de changer de forme, afin – en particulier – d’inciter à la débauche est un lieu commun de la littérature démonologique. Encore au XVIème siècle, le dramaturge anglais, Christopher Marlowe, évoquera dans sa pièce Dr Faustus une diablesse ayant pris l’apparence de la splendide Hélène de Troie. Faust, bien qu’il n’ignore rien du caractère illusoire de cette idylle, se plonge avec délice dans une aventure sans lendemain, s’exclamant : oh sweet Helen ! Suck forth my soul ! See where it flies !, Oh douce Hélène ! Aspire (suck=suce, sic !) mon âme dans un baiser ! Vois où elle s’envole !

A méditer par tous les quinquagénaires, comme moi, que les longues années de vie conjugale fatiguent parfois et qui se laisseraient facilement induire en tentation. Que la pensée du daemonium meridianum leur fasse s’écrier, de manière très christique : « vade retro Satanas ! », Arrière de moi, Satan !

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