Memento mori

Ecrit par Jean-François Vincent le 21 novembre 2015. dans La une, Linguistique

Memento mori

J’aurais pu consacrer à cette formule un « si vous le dites », tant elle a une longue histoire derrière elle. Mais – pour une fois ! – je n’ai pas envie de faire d’érudition. « Souviens-toi de la mort » : tel est l’insupportable rappel que les événements de vendredi dernier viennent de nous infliger. Oui, insupportable, car nous oublions – ou ignorons – notre propre mortalité. Nous savons que nous allons mourir, à la manière dont nous savons que π=3,14116. Connaissance purement théorique, donc superfétatoire, en un mot négligeable et donc négligée… dans notre for intérieur, nous nous croyons immortels.

Seulement voilà, tôt ou tard, la grande faucheuse nous fait signe : accidents, guerres/terrorisme, maladies graves, deuils. Elle nous signale que tout et tous mourront : vous, moi, l’humanité, la terre et même notre étoile, le soleil. Ce n’est qu’une question de temps. Hélas, nous n’écoutons pas, nous ne demandons qu’à oublier. J’ai en mémoire la conversation – la dernière ! – entre le commandant de bord et le copilote du Boeing d’Air France, abimé au beau milieu de l’Atlantique sud, entre le Brésil et la côte africaine. Pris dans le tristement célèbre « pot-au-noir », le système informatique était tombé en panne, l’avion ne répondait plus. Chute vertigineuse, mais longue de plusieurs interminables minutes, vers les flots.

Copilote : « commandant ! Faites quelque chose ! »

Commandant : « y’a rien à faire… »

Copilote : « Putain, mais c’est pas vrai ! C’est pas possible ! On va taper !!! »

Eh oui ! Face à la certitude du trépas et d’un trépas imminent, ce professionnel de l’aviation n’y croyait toujours pas. Irreprésentable finitude que la nôtre, impensable, fut-ce contre l’évidence. Il faut néanmoins l’accepter, l’admettre et ce n’est pas donné à tout le monde, moi le premier.

Qu’on me permette ici de raconter une anecdote. Une amie de feue ma tante, religieuse de son état, et ayant passé toute sa vie à aider les Malgaches, volait pour la énième fois entre Madagascar et la France, quand, du cockpit, on annonça un grave ennui mécanique. Terreur à bord ! Les nonnes immédiatement se plongèrent dans une intense oraison. Soudain, la supérieure s’exclama : « mais ! Sœur Marguerite ! Qu’est-ce que vous faites ? Mais priez donc !! ». Sœur Marguerite jouait paisiblement aux dés. Sa seule réponse à l’injonction de sa hiérarchie fut : « c’est fait ! Je suis prête ! »

Être prêt, en tout temps et en tout lieu, inaccessible nécessité. Inaccessible mais indispensable. Ne sachant ni le jour, ni l’heure, il faut faire comme si, comme si c’était hic et nunc. La leçon des attentats, elle est là.

Der Kaiser und das Roemisch Reich // Und wer mehr drin, muß sterben gleich

« L’empereur et l’empire romain, quiconque s’ajoute à la ronde doit pareillement mourir », dit la Totentanz, la danse de mort de la Petrikirche de Wolgast. Nous sommes tous invités au bal.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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