« Si vous le dites » Apothéose

Ecrit par Jean-François Vincent le 24 octobre 2015. dans La une, Linguistique

« Si vous le dites » Apothéose

Le mot a subi, au fil du temps, une banalisation, presque un affadissement (cf. entre autres, Anatole France « la vieillesse qui est une déchéance pour les êtres ordinaires est, pour les hommes de génie, une apothéose »), au point de vouloir simplement signifier un summum, un accomplissement, une récompense suprême.

Pourtant, au sens propre, ἀποθέωσις vient de ἀποθεόω, litt. « faire dieu », pratique courante dans les monarchies hellenistiques, mais qui posa un problème à Rome. Appien d’Alexandrie, historien grec du Ier siècle, écrit : « les Romains témoignent aux détenteurs de l’office impérial – à condition qu’ils ne soient pas tyranniques, ni reprochables en quoi que ce soit – des hommages divins après leur mort. Ils ne souffrent pas d’appeler quiconque “roi” avant qu’il ne soit mort ». Comme les Macédoniens, qui refusaient de se prosterner devant Alexandre devenu pharaon, les Romains demeuraient républicains dans l’âme : ni royauté, ni théocratie (cf. Brutus, dans la pièce de Shakespeare, Julius Caesar : « If we crown him, I have to admit we’d be giving him the power to do damage », si nous le couronnons, je dois admettre que nous lui donnerions le pouvoir de faire des dégâts).

Certes, la déification des empereurs n’était pas systématique, elle fut déniée à Caligula. Et certains princes ironiques et facétieux s’en moquaient même, ainsi Vespasien (le promoteur de l’édicule public qui longtemps porta son nom !) lâchant à l’agonie, mais non sans humour : « vae ! Puto deus fio ! ». Hélas ! Je me sens devenir dieu.

Il reste que la tradition s’installa dès Auguste. Dion Cassius rapporte qu’un témoin avait vu le défunt s’envoler au-dessus du bûcher vers le ciel. A partir des IIème, IIIème siècle, le rituel fut définitivement établi. La cérémonie commençait par le placement des restes impériaux dans un mausolée. Puis venait le funus publicum, les obsèques publiques. Ce que l’on brûlait, à la différence des débuts du principat, ce n’était pas le corps du souverain, mais son effigie en cire, reproduisant fidèlement ses traits. La crémation, d’ailleurs, n’étant que la phase ultime de tout un processus où la poupée royale prenait réellement la place de la dépouille : installée sur son lit mortuaire, des médecins publiaient régulièrement des bulletins de plus en plus en plus alarmistes, puis proclamaient le décès du simulacre. Les sénateurs et leurs épouses, en tenue du deuil, venaient alors rendre un dernier hommage à l’effigie princière.

On transportait ensuite celle-ci en grande pompe jusqu’au champ de mars, où se déroulait la crémation. Un aigle était censé élever l’âme du futur dieu dans les cieux. Mais pourquoi un bonhomme en cire et non le véritable imperator ? Le point essentiel résidait dans la disparition complète de tout résidu humain : cette absence servait de preuve au raptus, à l’envol céleste du mort (une fiction, en vérité, puisque personne n’ignorait l’existence du mausolée).

Enfin, un décret sénatorial déclarait que le princeps avait pris place à côté des autres dieux officiels de la République (le nom officiel du régime, res publica, n’ayant pas changé) et recevait un culte civique avec des sacrifices. Toutefois deux restrictions majeures : nul – à l’exception de César – ne fut divinisé de son vivant ; d’autre part, l’objet de la divinisation n’était pas la personne de l’empereur, mais la force surnaturelle supposée l’habiter (numen, vim divinam). D’où le nom de divus (divin), et non deus qu’on lui conférait. Concrètement, il existait bel et bien une religion impériale, mais l’on cherchait, malgré tout, à ne point trop offenser la sensibilité républicaine des origines.

Là, sans doute, se distingue l’imperium romanum des despotismes orientaux antérieurs et ultérieurs.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    24 octobre 2015 à 17:13 |
    Une apothéose pour l'anniversaire de cette rubrique que vous tenez JF avec " les mots pour le dire" d'espèce plutôt qu'exotique, le plus souvent antique ; longue vie à notre " si vous le dîtes" très lu, et qu'on ne trouve pas ailleurs ! merci à vous

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