« Si vous le dites » : Barbarie vs civilisation ou la dialectique du même et de l’autre

Ecrit par Jean-François Vincent le 13 juin 2015. dans La une, Linguistique

« Si vous le dites » : Barbarie vs civilisation ou la dialectique du même et de l’autre

La barbarie est avant tout une affaire linguistique. Pour les hellènes de l’antiquité, est barbare le barbarophonos, celui qui ne parle pas la koiné, ce grec standard – en fait, attique – (celui du Nouveau Testament) qui transcende les différents dialectes ((ionien, dorien, arcado-chypriote, etc.). « Le mot barbare, explique Strabon (Géographie XIV, 2,28) a été formé par une onomatopée pour exprimer toute prononciation embarrassée, dure, rauque ».

Attitude universelle face à l’autre, celui qu’on ne comprend pas. Les Allemands, premiers étrangers auxquels furent confrontés les slaves, sont les « muets », en russe немец, en polonais niemy et en tchèque niemiec. Inversement les slaves ont reçu le don de la parole, слово (slovo). L’homme véritable possède le logos, c’est-à-dire l’idiome de sa langue maternelle, le seul qui produise du sens. L’altérité du parler relègue dans une sous-humanité, muette ou grossière.

Au premier degré, le barbarophone est donc incompréhensible, mais cette incompréhensibilité devient rapidement la métaphore d’une infériorité culturelle ou raciale : barbares les Égyptiens qui adorent des dieux aux têtes d’animaux, barbares les Perses qui se prosternent devant leur Grand Roi. Les Grecs, eux, sont des citoyens libres, « je ne règne pas en maître comme les barbares » dit le roi d’Athènes dans les Héraclides d’Euripide. Aristote, quant à lui, va plus loin encore (Politique I, 2) : « il y a identité entre barbare et esclave ». Ultimement la barbarie prendra la signification que nous lui connaissons aujourd’hui : une abomination qui ravale l’humain au rang de la bête féroce. Euripide toujours (Hécube 11, 29) fait dire à Agamemnon s’adressant à Polymestor : « chasse de ton cœur le barbare ». Judicieuse remarque qui, en même temps, constitue une avancée éthique : la barbarie ne saurait être le propre d’un peuple ; elle git, à l’état latent, en chacun d’entre nous.

A l’époque hellénistique, on assiste à un renversement des valeurs. Le Proche-Orient hellénisé par les diadoques d’Alexandre devient source de révélations tant religieuses que philosophiques. Le philosophe Iamblique écrit sur les « Mystères d’Égypte » et les « Oracles Chaldaïques », recueil d’incantations magiques, sont lus, admirés et commentés par les néoplatoniciens. Le barbare d’autrefois s’érige désormais en maître. L’autre se voit incorporé, acculturé, inclus dans l’identité grecque. L’autre est devenu le même.

Ce qui faisait de l’autre un barbare, c’était son incompréhensibilité, d’abord au premier degré, linguistique : privé du logos, de la parole, de cette « logocéité » dont parle les Pères de l’Église, et qui différencie l’homme de l’animal, l’autre tombait dans le non humain, l’infra humain, l’Untermensch. Mais au second degré – culturel, civilisationnel, religieux – (et cela reste encore valable de nos jours) le barbare se confond avec l’inintelligible. A ce titre, on est toujours le barbare de quelqu’un : la charia apparaît aussi inintelligible à l’occidental moderne que la démocratie ou le féminisme au salafiste. Le civilisé s’identifie de la sorte à l’image idéale du moi, à l’identique à soi, à l’entre soi, à ce que l’on comprend instantanément au propre comme au figuré.

La barabarophobie – c’est-à-dire, en fin de compte, la xénophobie – s’arrête lorsque le « je » accepte de devenir autre sans cesser d’être lui-même. Les néoplatoniciens de l’antiquité tardive se sont ipso facto « barbarisés » en assimilant les sagesses du Proche-Orient et en les rendant accessibles aux Grecs, et ce sans jamais renier leur platonisme. C’est quand l’identité se fait plurielle, quand les « moi » se multiplient, quand l’altérité se dés-altère en se faisant – enfin - comprendre, c’est là que la barbarie se dissipe et se mue en civilisation.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    13 juin 2015 à 13:51 |
    Votre dernière phrase, JF, est magnifique ! Je l'apprendrais bien par cœur, et – si j'avais encore des élèves, nous l'aurions posée – fièrement, sur la première page du cahier d'Histoire !
    Ces petits élèves ( 6ème, 5ème) qui n'en finissaient pas d'être étonnés de ces peuples antiques – Grèce et Rome, qui nommaient «  barbares » tous ceux qui ne parlaient pas leur langue ( donc, la «  civilisation » est dans la langue ! On le sait). Acception qu'ils reconnaissaient du coup comme non raciste, non péjorative, et qui me valut un jour cette parole mémorable ( et peut – être pas si nette que ça ) d'un finaud – mais alors, madame, X qui vient du Portugal, je peux l'appeler barbare ? 
    Quant à Montaigne, ne disait-il pas : «  on appelle barbarie, tout ce qui n'est pas de son usage »

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