« Si vous le dites... » « Être en odeur de sainteté »

Ecrit par Jean-François Vincent le 26 septembre 2015. dans La une, Linguistique

« Si vous le dites... » « Être en odeur de sainteté »

L’idée est paulinienne : les saints sentent bon, comme le Christ sent bon ; le salut a une dimension olfactive. Les justes sont parfumés, les réprouvés puent (2 Cor 2,15) : « car nous sommes la bonne odeur du Christ (Χριστοῦ εὐωδία ἐσμὲν), à l’égard de ceux qui sont sauvés, et à l’égard de ceux qui périssent : à ceux-ci une odeur mortelle qui leur donne la mort, à ceux-là une odeur vivifiante qui leur donne la vie ».

La Dei Genitrix, la Mère de Dieu, Marie, la toute première ressuscitée après son fils, en fournit l’exemple parfait. Un écrit apocryphe du VIème siècle, la Dormition de Marie du pseudo saint Jean, rapporte l’émerveillement des apôtres à l’enterrement de la Vierge : « ils portèrent la bière et déposèrent le précieux et saint corps à Gethsémani. Et voici qu’un parfum délicat se dégagea du saint tombeau de notre maîtresse, la mère de Dieu ». Saint Jean Damascène (VIIIème siècle) confirme et magnifie encore la scène (Homélies, 173, II, 18) : « s’échappait un parfum ineffable qui les pénétrait. Saisis d’étonnement devant le prodige mystérieux, voici seulement ce qu’ils pouvaient conclure : Celui qui, dans sa propre personne, daigna s’incarner d’elle, Celui-là avait voulu encore, après son départ d’ici-bas, honorer son corps virginal et immaculé du privilège d’incorruptibilité ».

Imputrescibles et parfumés, tels sont idéalement les saints, à l’image du Saint. Et non seulement eux, mais également tout ce qu’ils touchent. Ainsi la bienheureuse Clara Gambacorta, veuve et dominicaine du XIVème siècle, embaumait son lit et ses draps. Le bréviaire de sainte Claire, l’amie de saint François et fondatrice de l’ordre des Clarisses, embaumait aussi (breviarum odorando). Mieux, ces êtres bien odorants émettent une liqueur précieuse, un nectar huileux, dont on peut se servir pour les sacrements (confirmation, extrême onction). L’huile s’écoulant du sépulcre de saint Démétrios de Thessalonique (IVème siècle) fut utilisée à Sainte Sophie de Constantinople.

Mais quid de l’inverse ? De ceux qui – précisément – ne sont pas en odeur de sainteté ?

Le Maleus Malificaruum, traité pour le procès des sorcières de 1486, est formel : celles-ci exhalent un malus fetor, une fétidité mauvaise, immonde (immundus). Dans leur sabbat, les dévotes du diable embrassent le postérieur de celui-ci en signe d’allégeance (posterius osculando). Jean de la Taincture (XVème siècle) reproduit la scène dans son ouvrage, Invective contre la secte (satanique) de vauderie :

On distingue sur la miniature l’infâme hommage érotico-scatologique rendu au bouc : la sorcière lui donne un baiser (osculum) sur les fesses et les parties génitales, alors qu’il est en train de déféquer (on entrevoit par terre les petites crottes). Saint Augustin dans le de heresibus parle même d’une parodie de sacrement (sacramentum), qui devient malédiction (exsecramentum) parce qu’excrément (excrementum). Bien entendu, de la croupe diabolique s’échappe une odeur fétidissime (feditissimum).

Un siècle plus tard, saint Ignace de Loyola, dans le cinquième exercice de ses Exercices spirituels, méditation sur l’enfer, invite « à imaginer, et même sentir par l’odorat le souffre, la poix, en un mot l’affreuse odeur que doit exhaler la plus horrible sentine de toutes sortes de pourritures ».

Reste une question théologico-philosophique : comment des anges, fussent-ils déchus, peuvent-ils sentir bon ou mauvais, alors que ce sont des êtres incorporels et immatériels ? Saint Thomas, dans sa Somme contre les gentils, l’explique de la manière suivante : les sujets angéliques ne forment qu’un, entité unique sans individuation et identique à leur nature, une sorte de « poly-unité ». Mais ils peuvent se composer, assumer de la matière et prendre une apparence virtuelle, donc illusoire (illusorius).

On rentre ainsi dans le mythe Faust. Méphistophélès n’est qu’une illusion d’homme, de même que dans le Doctor Faustus de Christopher Marlowe (XVIème siècle), la belle Hélène de Troie – en réalité, une diablesse – séduit chimériquement Faust afin de lui arracher son âme… dans un baiser ! Faust, qui ne l’ignore pas, y consent : « ô sweet Helen, suck forth my soul, see where it flies !…). Succion (suck !) démoniaque et mortelle à la fois.

Au-delà du folklore médiéval, demeure – peut-être – une vérité parfois méconnue (notamment par ceux qui méconnaissent les déodorants) : on n’est pas seulement ce qui, de nous, se voit et s’entend, mais non moins, ce qui se sent !

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    27 septembre 2015 à 06:57 |
    A ceux et celles qui se sont évertués à examiner la miniature de mon texte au risque d'un torticolis, je signale que je viens de la publier - et en grand! - sur ma page Facebook (Jean-François Vincent, avec comme avatar la photo de l'écrivain anglais, Hector Hugh Munro, alias Saki).

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