Littérature

Voyager, rêver, envolées poétiques

Ecrit par Gilberte Benayoun le 15 juillet 2017. dans La une, Littérature

Voyager, rêver, envolées poétiques

Gérard de Nerval

Le Relais

En voyage, on s’arrête, on descend de voiture ;

Puis entre deux maisons on passe à l’aventure,

Des chevaux, de la route et des fouets étourdi,

L’œil fatigué de voir et le corps engourdi.

 

Et voici tout à coup, silencieuse et verte,

Une vallée humide et de lilas couverte,

Un ruisseau qui murmure entre les peupliers,

Et la route et le bruit sont bien vite oubliés !

 

On se couche dans l’herbe et l’on s’écoute vivre,

De l’odeur du foin vert à loisir on s’enivre,

Et sans penser à rien on regarde les cieux…

Hélas ! une voix crie : « En voiture, messieurs ! »

 

Arthur Rimbaud

Sensation

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

 

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :

Mais l’amour infini me montera dans l’âme,

Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

Vivre et écrire

Ecrit par Didier Ayres le 01 juillet 2017. dans La une, Littérature

à propos d’Alix de Christophe Stolowicki, éd. Le Dé bleu, 2008, 100 pages, 12 €

Vivre et écrire

Tout d’abord, notons que ce petit livre – par la taille – est issu des dernières publications du Dé bleu, maison qui a disparu en 2009, mais dont le catalogue est encore aujourd’hui accessible. D’ailleurs, durant ma lecture, j’ai reconnu un autre éditeur et poète dans la personne de Pierre Courtaud, lequel est mort il y a quelques années et qui est connu pour sa maison d’éditions La Main courante et le travail de mise en valeur des textes de Gertrude Stein. Je cite cela en préambule car il y a quelque chose de la fuite du temps dans ce recueil, lequel se compose de deux parties : la première dédicacée à J., et la seconde qui porte pour titre : (vingt ans après). Les textes se suivent cependant et se répondent en un sens. D’ailleurs l’épaississement, la densité du livre augmentent dans cet intermède de temps, et la vie du poète nous semble grandie et augmentée en termes de valeur.

Et je suis bien aise de parler de la vie car c’est bien cela qu’inspire ce petit ouvrage qui aborde le temps, la vie, l’amour, l’érotisme (et aussi le cinéma…). J’ai pensé assez vite, bien que la facture soit très différente, au travail de kakémono de Jack Kerouac, qui écrit sa vie en train de passer, qui se décrit en train de voyager, d’aimer, et de souffrir. Dans cet Alix qui maintenant existe depuis presque une décennie – ce qui en un sens accrédite ma thèse sur la fuite du temps, si je puis dire – on remarque la densification, la charge que prend le livre au fur et à mesure – surtout si on se laisse convaincre qu’il y a bien 20 ans de différence entre les deux parties du livre.

 

une poupée Barbie poudrée

de diamants candi

permis de toucher

permis à un

autre

l’entrejambes croisé

pavillon de soie

à un autre

à défaut de moi

à moi

au défaut de l’autre

cuirassé candi

qu’en dira-t-on épris

 

qui pulse dianoïa

le souffle et le cœur

 

Oui, la vie au milieu de l’érotisme, de l’imagerie de Hans Bellmer, ou encore dans celui des photographies de Sally Man ou de Niki Boon, lesquelles prennent des clichés à la limite de la sensualité, de leurs enfants – de manière non polémique, donc pas comme Irina Ionesco.

 

La vie est faite de perte et de corps, de ce chaos irrégulier des événements et du désir, reste hasardeuse et cependant toujours elle-même, où souffrir et aimer sont un lot commun. C’est par la matière du poème que s’incarne ici le caractère aléatoire du désir et de la vie. La chose d’exister se traduit donc graphiquement par des trous dans le texte, des césures, des coupures au milieu de certains mots… Et si l’on veut parler du temps qui semble avoir passé entre les poèmes, citons une autre ode à la vie (de 20 ans après)

Gouvernement : l'oubli possible et regrettable du président Macron

Ecrit par Martine L. Petauton le 01 juillet 2017. dans La une, France, Politique, Littérature

Gouvernement : l'oubli possible et regrettable du président Macron

...Car, quand même, cette Germaine là, avouez qu'elle ferait un bien beau fleuron dans votre troupe mesurée au cordeau de la parité ( et bellement, ma foi) du gouvernement tout frais qui nous arrive... Femme d'abord à la tête haute, portant son identité à la moderne – bien que mariée en bonne et due forme, n'avait-elle pas le toupet de revendiquer son nom d'origine : - « mon nom  : fille de Monsieur Necker ! »  de ce père là, que vous auriez tant aimé quant à vous, Monsieur le Président, accrocher quelque part au milieu des  vôtres, n'est-ce pas ? Femme libre, féministe de bon aloi et comment, tâtant crûment du divorce que lui permettait son ennemi intime, Bonaparte, alignant quelques amants de passage et un ami-amant au long cours ; Benjamin Constant... mais, vous en serez d'accord, votre loi de moralisation de la vie politique s'arrêtera forcément à la vie privée, alors... Femme de partout,  femme que n'arrêtait aucune frontière, un temps par son mariage, Suédoise, galopant les routes d'Europe, entre Allemagne et Italie, de Suisse Lemanesque, d'où, peut-être avant l'Autre, sur ses rochers de Guernesey, elle rêva du pays de France dont elle fut quasi constamment exilée. Allant jusqu'à patauger dans les neiges si lointaines de Russie, grand reporter à sa manière... Voyageuse, et des meilleures, Germaine, disant des pays d'Europe ces mots qui ne peuvent que vous donner des idées à débattre dans les prochains sommets : « les nations doivent se servir de guides les unes aux autres et toutes auraient tort de se priver des lumières qu’elles peuvent mutuellement se prêter… on se trouvera donc bien en tout pays d’accueillir les pensées étrangères, car dans ce genre, l’hospitalité fait la fortune de celui qui reçoit » . Et vous porter à suggérer, vous qui savez apparemment si bien trouver le chemin des autres, que le drapeau étoilé de L'Europe, s'honorerait de son portrait, de sa face, comme on disait à son époque. Enfin, femme politique de premier plan, de tout premier droit, elle qui jamais ne put évidemment voter ou porter sa voix dans les cénacles du pouvoir – autrement, mais cette forte influence en vaut bien d'autres, qu'en osant écrire, et de quelle façon, des lettres et des pamphlets, des romans jamais mièvres, toujours engagés, mais habiles, sachant marquer les bornes à ne pas dépasser ; un peu « juste au milieu » à votre façon, à vous. Aimant  le vent des idées nouvelles dans la Révolution, frissonnant sous ses terribles abus, bien sûr. Elle devrait vous convenir, ni Droite, ni Gauche, à moins que, et... et. Encore monarchiste sur les bords, à l'anglaise, toujours démocrate façon représentative, intellectuelle convoquant à tire d'ailes les Grands Antiques, pas pétroleuse pour deux sous, mais tellement politique. Convenez-en, Monsieur Macron, cette Germaine est cousue pour vous, vos élans, vos fulgurances raisonnables. De là où elle est, elle a – croyez-moi, voté pour vous et elle marche ; mais méfiez-vous, rapidement – c'est une femme , sans vous quitter d'un œil vigilant, critique, quoique probablement, bienveillant !

 

Œuvres, Madame de Staël, La Pléiade, Gallimard, avril 2017, Édition de Catriona Seth avec la collaboration de Valérie Cossy, 1649 pages, 65 € jusqu’au 31/12/17

 

En La Pléiade, enfin, l’œuvre de Germaine de Staël, bien autant pour la femme actrice-arbitre de son temps s’il en fût, que pour sa plume, classique et lumineuse, solide et ambitieuse, comme elle.

L’Invention des corps, Pierre Ducrozet

Ecrit par Didier Bazy le 24 juin 2017. dans La une, Littérature

Actes Sud, août 2017, 300 pages, 20 €

L’Invention des corps, Pierre Ducrozet

Qu’est-ce qu’un roman-multivers ? La notion de multivers renvoie souvent à la science-fiction, parfois à la philosophie. Les romans proposent en général un monde, un univers. L’Invention des corps est un roman-multivers. Edgar Poe, grand précurseur du multivers, relu et mis en musique par Jean-Clet Martin, a ouvert la brèche. Pierre Ducrozet y inscrit les fondations formelles de son opus 2017. La multiplicité des sens s’exprime dans chaque phrase comme un tatouage dans un corps, comme un code sur la toile. #43 et autres.

Le fait divers tutoie l’événement historique. Date-code : La nuit du 4 septembre 2014. 43 étudiants mexicains manifestants sont assassinés par la police locale d’Iguala. Les corps restent introuvables. Les faits, Ducrozet les fait proliférer dans la course d’Alvaro, jeune prof rescapé et témoin du massacre. Seulement voilà : « Témoigner, appeler, dénoncer, tout ça n’a aucun sens… »

Pas plus de sens qu’Auschwitz, Hiroshima. Ce fond de non-sens multivoque est bien en train de devenir le fonds-ancien de la génération XXI. Un point d’origine afocal désormais. Comme si le web avait digéré toutes les archives possibles, réduites à des lignes de codes dans les titanesques hangars des Big Data. Une médiathèque virtuelle et bien concrète, hyperconnectée et ultraconnectable. Un multivers où chacun passe d’un biotope à l’autre sans dystopie. « Oui, Internet est autre chose qu’un réseau… C’est l’apogée de la démocratie, avec les horreurs possibles que cela comporte : un con a autant de poids et d’importance qu’un vieux sage… ».

Les grandes transcendances brillent ici comme des phares d’Alexandrie : Fric, Pouvoir, Contrôle, Biotechnologies, Web, etc. 2017 rappelle 1984. Les résistants et les résistantes doivent survivre à coups de poings sur la gueule, à coups de couteaux dans l’œil, à coups de codes. Hackers et pirates ne sont pas plus sympathiques parce qu’ils se veulent anonymes. Survivre, c’est s’échapper. Et fuir, c’est faire croire qu’on est là alors qu’on est ici. Les phares d’Alexandrie vacillent. Les archéologues du futur auront du pain sur la planche. Les absents et les morts cohabitent avec les vivants, les robots et les corps parfaitement composés. Chacun passe d’un monde à l’autre sans crier gare, sans le vouloir forcément ou, tentant une espèce d’issue se retrouve à son insu dans un espace d’impasses. Sauvé ? Perdu ? Ça va si vite que perdu ou sauvé, c’est pareil.

Oui, le roman-rhizome apparaît désormais comme seul pertinent. Et Ducrozet met un peu d’ordre dans ce chaos. L’enjeu est de taille : devenir marionnette d’un planning programmatique ou mourir ? Le jeune Alvaro a perdu à la roulette. Mais au poker, quelques heureux partenaires, pas tout à fait robotisés, sursautent et tendent la main là où un doigt montre peut-être la voie improbable d’un espoir illusoire.

Gouvernement : l'oubli possible et regrettable du président Macron

Ecrit par Martine L. Petauton le 24 juin 2017. dans La une, Ecrits, Actualité, Littérature

Gouvernement : l'oubli possible et regrettable du président Macron

Car, quand même, cette Germaine là, avouez qu'elle ferait un bien beau fleuron dans votre troupe mesurée au cordeau de la parité ( et bellement, ma foi) du gouvernement tout frais qui nous arrive... Femme d'abord à la tête haute, portant son identité à la moderne – bien que mariée en bonne et due forme, n'avait-elle pas le toupet de revendiquer son nom d'origine : - « mon nom  : fille de Monsieur Necker ! »  de ce père là, que vous auriez tant aimé quant à vous, Monsieur le Président, accrocher quelque part au milieu des  vôtres, n'est-ce pas ? Femme libre, féministe de bon aloi et comment, tâtant crûment du divorce que lui permettait son ennemi intime, Bonaparte, alignant quelques amants de passage et un ami-amant au long cours ; Benjamin Constant... mais, vous en serez d'accord, votre loi de moralisation de la vie politique s'arrêtera forcément à la vie privée, alors... Femme de partout,  femme que n'arrêtait aucune frontière, un temps par son mariage, Suédoise, galopant les routes d'Europe, entre Allemagne et Italie, de Suisse Lemanesque, d'où, peut-être avant l'Autre, sur ses rochers de Guernesey, elle rêva du pays de France dont elle fut quasi constamment exilée. Allant jusqu'à patauger dans les neiges si lointaines de Russie, grand reporter à sa manière... Voyageuse, et des meilleures, Germaine, disant des pays d'Europe ces mots qui ne peuvent que vous donner des idées à débattre dans les prochains sommets : « les nations doivent se servir de guides les unes aux autres et toutes auraient tort de se priver des lumières qu’elles peuvent mutuellement se prêter… on se trouvera donc bien en tout pays d’accueillir les pensées étrangères, car dans ce genre, l’hospitalité fait la fortune de celui qui reçoit » . Et vous porter à suggérer, vous qui savez apparemment si bien trouver le chemin des autres, que le drapeau étoilé de L'Europe, s'honorerait de son portrait, de sa face, comme on disait à son époque. Enfin, femme politique de premier plan, de tout premier droit, elle qui jamais ne put évidemment voter ou porter sa voix dans les cénacles du pouvoir – autrement, mais cette forte influence en vaut bien d'autres, qu'en osant écrire, et de quelle façon, des lettres et des pamphlets, des romans jamais mièvres, toujours engagés, mais habiles, sachant marquer les bornes à ne pas dépasser ; un peu « juste au milieu » à votre façon, à vous. Aimant  le vent des idées nouvelles dans la Révolution, frissonnant sous ses terribles abus, bien sûr. Elle devrait vous convenir, ni Droite, ni Gauche, à moins que, et... et. Encore monarchiste sur les bords, à l'anglaise, toujours démocrate façon représentative, intellectuelle convoquant à tire d'ailes les Grands Antiques, pas pétroleuse pour deux sous, mais tellement politique. Convenez-en, Monsieur Macron, cette Germaine est cousue pour vous, vos élans, vos fulgurances raisonnables. De là où elle est, elle a – croyez-moi, voté pour vous et elle marche ; mais méfiez-vous, rapidement – c'est une femme , sans vous quitter d'un œil vigilant, critique, quoique probablement, bienveillant !

 

Œuvres, Madame de Staël, La Pléiade, Gallimard, avril 2017, Édition de Catriona Seth avec la collaboration de Valérie Cossy, 1649 pages, 65 € jusqu’au 31/12/17

 

En La Pléiade, enfin, l’œuvre de Germaine de Staël, bien autant pour la femme actrice-arbitre de son temps s’il en fût, que pour sa plume, classique et lumineuse, solide et ambitieuse, comme elle.

On connaît d’elle sa vie – romanesque – qui fascine par sa modernité et son audace, sa voix et sa présence de femme, incongrue en une époque si peu féministe. On sait la battante en politique qu’elle osât être, et on conserve dans le meilleur des cas quelques relents scolaires d’écritures romancées, demeurant pour autant dans nos anthologies personnelles largement derrière et dans l’ombre des « grands » du XIXème et de ce Benjamin Constant auquel on l’associe. Mais, qui d’entre nous sait l’immense culture – notamment littéraire, mais aussi philosophique, historique – de la dame, sa force d’écriture et sa capacité à utiliser la charpente de personnages fictifs des plus élaborés pour éclairer ces dessous de l’âme de ses contemporains jusque dans les plus infimes détails. Croisée des chemins que G. de Staël, intellectuelle des Lumières – une des très grandes – portant les débuts du romantisme et annonçant les problématiques des « soi, en soi » de toutes les psychologies à venir.

Entretien avec Fethi Sassi, poète

Ecrit par Jean-François Joubert le 10 juin 2017. dans La une, Littérature

Vous vous dites poète du monde, qu’est-ce pour vous ?

Entretien avec Fethi Sassi, poète

Je considère personnellement que tous les poètes, depuis la longue histoire de l’humanité sur terre, éparpillés dans les lieux et les histoires, n’ont jamais cessé de s’unir, juste pour écrire ensemble un seul poème qui est évidement le poème qui traduit par un message vers l’humanité, malgré les langues qui sont diverses. Cependant cette écriture n’a jamais cessé d’évoluer dans tous les sens et les buts pour essayer d’octroyer l’humain en nous, en découvrant la différence qui sera acceptée. C’est pour cela que les poètes n’appartiennent pas à l’histoire ni à la géographie mais plus loin que ça ; à une éternité et à l’univers. Tous ce qui s’écrit sur le blanc n’est en fait que l’inspiration d’un ange ou d’un démon pour convertir dans un sens le rôle de ces prophètes acharnés vers le poème exclusivement. Et voilà nous les poètes du monde.

 

Quelles sont vos origines dans ce vaste lieu qu’est notre petite Terre ?

 

Je suis né dans un vieux quartier de la ville arabe de Sousse (Bled Elaarbi), un nom qui creuse ma mémoire depuis les nuits les plus lointaines ; sur cette petite terre et dans ce vaste univers perdu entre les enfants de Bab Djedid, entre les grands temples carthaginois et phéniciens, ce milieu m’a appris comment s’unifier avec le temps et le lieu pour être une créature qui porte l’odeur de l’histoire, là-bas j’ai dessiné sur les murs les mots qui m’ont étranglé pour déchiffrer le secret de mon existence.

 

Votre édition est en trois langues, quels sont les retours sur ce fait ?

 

Pour écrire il faut toujours essayer et sans cesse d’être différent et entamer l’exception dans tous les sens pour en fait chercher et sélectionner entre ces bons milliers d’écriture dans le monde entier. Avec cette démarche, choisir des traducteurs sera le souci primordial pour garnir ce monde d’écriture et créer une multitude de langues dans le texte pour qu’il soit lu avec amour.

 

Vos textes sont de format libre et court, la chute surprenante est-ce votre marque de fabrique ?

 

Pas forcément, je suis bien intéressé à écrire le poème de vers, et en parallèle je travaille souvent sur le court poème qui cherche une place dans la littérature arabe. Mais en remarque, dans cette écriture, une distribution visuelle qui tombe avec la modalité de lecture vu que ce genre de poème est destiné à être lu plus qu’à être entendu, comme s’il s’agissait d’une chute mais plus que ça évidement.

 

Cherchez-vous un écho en pays francophone ? La France aime la poésie, avez-vous un éditeur Français ?

Résistance au gouvernement civil La vie sans principes - Thoreau

Ecrit par Didier Bazy le 03 juin 2017. dans La une, Littérature

Carnets de l’Herne, 2017, trad. anglais US, Sophie Rochefort-Guillouet, 7,50 €

Résistance au gouvernement civil La vie sans principes - Thoreau

Deux petits ouvrages (50 pages chacun) comme deux échos latéraux.

D’une main, un acte de résistance. De l’autre main, un vade-mecum.

 

Résistance

Du premier, on ne répétera jamais assez qu’il ne s’agit jamais pour Thoreau d’un traité de désobéissance civile systématique. Trop d’évocations en témoignent sans bonheur. Trop de malentendus et de contresens en dérivent. Sophie Rochefort-Guillouet, traductrice précise et efficace, a parfaitement rendu justice au titre Resistance on civil government… Mieux, la note introductive de l’éditeur rappelle que ce texte est l’aboutissement rédigé d’une conférence de 1849, intitulée Les droits et devoirs de l’individu envers le gouvernement. C’est tout dire ! Désobéir, pour Thoreau, n’est pas un impératif catégorique. C’est une possibilité, toute prête à passer à l’acte si, et seulement si une situation l’exige, la requiert, l’appelle. Quelles sont ces situations injustes ?

La peine de mort, l’esclavage, la guerre. Et puis, pour Thoreau, tout ce qui ne respecte pas le vivant naturel (d’où l’admiration et la réserve de Thoreau pour Darwin).

Le syllogisme de Thoreau est simple et très concret. Je paie des impôts dans un Etat qui mène une guerre au Mexique. J’estime que cette guerre est inique. Donc je ne paie pas mes impôts (notons bien que Thoreau est enchanté de payer des impôts pour l’Education). Donc je vais en prison. D’où la conséquence :

« Sous un gouvernement qui emprisonne injustement, la vraie place pour un homme juste est aussi en prison ».

N’en déplaise à certaines éditions, Thoreau n’a jamais écrit d’aphorismes. Ses extraordinaires formules ne tombent pas du ciel, pas plus qu’elles ne sortent du néant. Elles collent toujours aux faits bien concrets, à des cas très précis dont elles nous permettent de justement décoller.

Vade-mecum

La vie sans principes scintille de ces bons mots. Mais ce n’est pas une méthode comme chez Nietzsche. Il s’agit à chaque fois d’une espèce de leçon, comme les anciennes « leçons de choses », ces observations attentives, distantes et compréhensives.

Life without principle pose le problème suivant : comment faire pour vivre le mieux possible ?

Tout d’abord, « considérons donc la manière dont nous menons notre existence ». Ici, Thoreau développe sa grande idée de « jeunesse » (cf. L’esprit commercial des temps modernes) : la grande majorité des gens s’agitent, s’activent, pour gagner leur vie… Gagner est premier. Vivre est second. Thoreau ne cessera de renverser cette fausse donne majoritaire. Foin des disciples de Mammon, haro à ceux qui perdent leur vie à la gagner. Vivre pleinement, pour Thoreau, est la grande affaire. Et vivre, c’est tout perdre ou presque, tout perdre sauf la vie. Besoin de pas grand-chose. Travailler un jour par semaine. Marcher tous les matins. Une cabane au fond des bois.

Enfin. Une cabane pas trop loin de Concord. Marcher pour aiguiser sa conscience et écrire un journal de plusieurs milliers pages. Travailler pour survivre un minimum… Si Thoreau pouvait revendiquer quelque descendance, il suivrait volontiers les économistes dits de la décroissance, mieux : de l’ a-croissance…

Reflets a (re)lu Lettres Persanes, Montesquieu

Ecrit par Gilberte Benayoun le 03 juin 2017. dans La une, Littérature

(Le Livre de Poche, 1966, Préface Paul Morand)

Reflets a (re)lu Lettres Persanes, Montesquieu

Un « grand petit retour » dans le temps, en compagnie cette fois de « Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu » (1689-1755), et ses Lettres Persanes, son célèbre roman épistolaire. Et voyageons ensemble, un bout de chemin, faisons quelques pas livresques et « ivresques », allons en Perse, en Europe, entre Ispahan et Paris, et d’autres contrées lointaines d’Histoire et de Lumières, via ces bouts de lettres persanes, morceaux choisis de notre belle littérature française classique, incontournable, du 18ème siècle.

 

« Lettre II

Usbek au premier eunuque noir à son sérail d’Ispahan

Tu es le gardien fidèle des plus belles femmes de Perse ; je t’ai confié ce que j’avois dans le Monde de plus cher ; tu tiens en tes mains les clefs de ces portes fatales qui ne s’ouvrent que pour moi. Tandis que tu veilles sur ce dépôt précieux de mon cœur, il se repose et jouit d’une sécurité entière. Tu fais la garde dans le silence de la nuit, comme dans le tumulte du jour ; tes soins infatigables soutiennent la vertu lorsqu’elle chancelle. Si les femmes que tu gardes vouloient sortir de leur devoir, tu leur en ferois perdre l’espérance. Tu es le fléau du vice et la colonne de la fidélité.

[…]

Souviens-toi toujours du néant dont je t’ai fait sortir, lorsque tu étois le dernier de mes esclaves, pour te mettre en cette place et te confier les délices de mon cœur. […] »

 

« Lettre VI

Usbek à son ami Nessir à Ispahan

A une journée d’Erivan, nous quittâmes la Perse pour entrer dans les terres de l’obéissance des Turcs. Douze jours après, nous arrivâmes à Erzeron, où nous séjournerons trois ou quatre mois.

Il faut que je te l’avoue, Nessir : j’ai senti une douleur secrète quand j’ai perdu la Perse de vue, et que je me suis trouvé au milieu des perfides Osmanlins. À mesure que j’entrois dans le pays de ces profanes, il me sembloit que je devenois profane moi-même. Ma patrie, ma famille, mes amis, se sont présentés à mon esprit ; ma tendresse s’est réveillée ; une certaine inquiétude a achevé de me troubler, et m’a fait connoître que, pour mon repos, j’avois trop entrepris.

Mais ce qui afflige le plus mon cœur, ce sont mes femmes. Je ne puis penser à elles que je ne sois dévoré de chagrins.

[…] »

 

« Lettre XI

Usbek à Mirza à Ispahan

Tu renonces à ta raison pour essayer la mienne ; tu descends jusqu’à me consulter ; tu me crois capable de t’instruire. Mon cher Mirza, il y a une chose qui me flatte encore plus que la bonne opinion que tu as conçue de moi : c’est ton amitié, qui me la procure.

[…]

Quelle souveraineté ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 mai 2017. dans La une, Politique, Littérature

Quelle souveraineté ?

Recension/commentaire du livre de Bernard Bourdin et Jacques Sapir, Souveraineté, Nation, Religion, dilemme ou réconciliation, Paris, Cerf, 2017

 

Mais qu’est donc venu faire mon ami Bernard Bourdin, professeur à l’institut catholique de Paris, dans cette galère ? Dans cet aéropage – très droitier – animé par l’archéo-royaliste, ex-chevènementiste, Bertrand Renouvin, flanqué, en « guest star », de Jacques Sapir, économiste habitué de la fachosphère (tv libertés), où il pourfend régulièrement la monnaie unique ?

Le tropisme souverainiste apparaît rapidement chez les deux débateurs. Haro sur le multiculturalisme.

Sapir : « l’idéologie multiculturaliste est contradictoire avec l’existence de la République, avec l’existence d’un peuple comme corps politique unifié, avec la notion de souveraineté ».

Bourdin : « le multiculturalisme me paraît dangereux car il interdit la possibilité d’un corps commun ».

Certes, tout n’est pas manichéen dans cette discussion. Les deux compères (ils se tutoient) évoquent une analogie intéressante entre marxisme et christianisme, tous deux étant tournés vers un futur, l’un eschatologique, l’autre révolutionnaire. « Dans les deux cas, les fins extrêmes peuvent justifier des moyens tout aussi extrêmes », déplore Sapir ; « il y a aussi une hostilité à l’histoire comme entre-deux, ajoute pertinemment Bernard, parce que l’histoire, c’est le relatif – non l’accomplissement d’un absolu ».

Autre thème suggestif : la généalogie de la laïcité. Sapir énumère les conditions du vivre en harmonie telles qu’énoncées au XVIème siècle par Jean Bodin dans son Heptaplomeres : rester ensemble plutôt que de retourner chacun dans sa communauté, travailler au bien commun, limiter la religion à la sphère privée ; Bourdin évoquant, fort justement, « le risque d’aller vers une laïcisation de la société, ce qui n’est pas la même chose que la laïcité de l’état ». La loi de 1905, en effet – on l’oublie trop souvent – n’impose la neutralité religieuse qu’à l’Etat et à ses agents, non au simple citoyen, que rien n’oblige à cantonner l’expression de ses croyances à l’espace intime.

Mais voilà ! L’ensemble du livre repose fondamentalement sur une approximation coupable : nulle part on y lit qu’il n’existe que deux sources à la souveraineté. Deux et pas trois : Dieu ou le peuple.

Ainsi Sapir, non sans présomption, s’aventure sur un terrain qu’il connaît mal – le droit public romain – et commet donc des erreurs grossières. Par exemple, il affirme – sans rire – que « le principe de souveraineté populaire était déjà connu il y a deux mille ans », en vertu de la lex de imperio, par laquelle le sénat investit – très formellement – l’empereur, en prolongeant la fiction républicaine (un peu comme le fera, plus près de nous, Bonaparte). En réalité, le fondement de pouvoir impérial est l’auctoritas. Auguste le décrit on ne peut plus clairement dans ses Res gestae : « je ne disposais d’aucun pouvoir (potestas) supplémentaire par rapport à mes collègues, je ne leur étais supérieur que par l’autorité (auctoritas) ». Auctoritas, une notion mystérieuse et numineuse, qui renvoie à l’auspicium des pontifes, prêtres de la république, donc à une investiture jupitérienne. Sous la plume d’Auguste la notion devient plus incertaine : une sorte de « grâce » – Max Weber parlera de charisme – dont l’origine ultime se veut surnaturelle : le don d’un dieu.

Histoire racontée à Emmanuel

Ecrit par Martine L. Petauton le 27 mai 2017. dans La une, Ecrits, France, Politique, Littérature

Histoire racontée à Emmanuel

Ne disait-on pas de vous, jeune lycéen, que « vous saviez tout sur tout », formule, soit dit en passant, qu’à présent devenu chef de l’État vous feriez bien de retirer de la circulation… Alors peut-être connaissez-vous, Emmanuel, Monsieur notre jeune Président, cette lointaine tribu des fins fonds de la Nouvelle Guinée – les Baruya. Il se trouve que moi – dans une autre vie – pourtant professeur de géographie, j’ignorais tout et même au-delà, de ces Baruya de l’autre bout du monde, sauf qu’à présent, après une lecture plus que passionnante d’un livre édité par Thierry Marchaisse, que je m’apprête à recenser dans La Cause Littéraire, je sais « un peu » de choses multiples sur ces gens-là, qui m’ont – on comprendra pourquoi – donné envie de vous écrire trois mots, sachant que vous avez sans doute encore l’âge d’écouter des histoires, pour peu qu’elles soient vraies ou autour…

Maurice Godelier, l’éminent ethnologue, a suivi, ainsi que plusieurs collègues (on dit « faire du terrain »), cette tribu installée en altitude entre deux hautes vallées, au milieu de chaînes de montagnes des origines, pendant quasi un demi siècle. Dans ce livre à la portée de chacun, sans jamais déroger pour autant au contenu exigeant de ses observations, comparaisons, recherches, on en apprend des vertes, des mûres, sur cette tribu, sur l’outil incomparable qu’est l’ethnologie, dans l’appréhension du monde et sur nous, comme en miroir. Magnifique livre, donc ; ma future recension le dira, mais ce n’est pas le sujet ici.

Ce qui m’a intéressée (lecture très contextualisée faite ces derniers jours à l’abri de votre présidentielle) et vous intéressera, Emmanuel, c’est que ce livre éclaire, décrit, ma foi, des pans entiers de votre programme, et carrément votre philosophie…

Posons la scène de l’étude : « Cette petite société tribale, jusqu’en 1960, se gouvernait elle-même, ne connaissait ni l’état, ni l’économie de marché, encore moins la “vraie” religion, celle du Christ… quelques décennies pour tout changer, sous l’impact de la colonisation australienne – 1951 – de l’accès à l’indépendance de la Papouasie-Nouvelle Guinée – 1975 , de l’économie marchande autour du café et de la Christianisation protestante… ».

La tribu – celle des Baruya, comme d’autres – obéit à un ordre social composé de groupes de parentés, revendiquant un même territoire, pratiquant l’échange des femmes (ne froncez pas d’entrée vos sourcils !) ; ordre fondé sur la domination des femmes par les hommes (ne partez pas !), scandé par des rituels et des initiations. Une société, un ordre, des usages ancestraux, un vieux système, des changements, des ouvertures, et peut-être des choix, le vieux, la crise, le neuf… (c’est bien, vous restez…). Je me contenterai d’utiliser deux points, deux moments de l’étude, mais votre écoute attentive en subodorera bien d’autres.

« Tous les trois ans, les Baruya construisent une vaste maison cérémonielle, la Tsimia ». En fait, corps symbolique de la Tribu (vous dressez l’oreille, forcément). Le poteau central est appelé « grand-père » ; un opossum vivant est précipité du haut, puis ce gibier est offert à l’homme le plus âgé de la vallée, rappelant que la mort arrive, et que les jeunes entrent dans la carrière (vous lorgnez derechef sur les logos des LR et du PS, soit ! vous éviterez évidemment la mort de l’opossum). Les hommes mariés et pères plantent « en même temps » (vous avez bien entendu) les poteaux des murs de la Tsimia, montrant « qu’à ce moment-là, symboliquement, toutes les différences, toutes les contradictions qui pourraient diviser les Baruya sont effacées. Seule l’unité face aux dangers, intérieurs comme extérieurs, persiste » (je vous sens frétillant – certes, le Louvre est passé, mais les occasions reviendront).

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