Littérature

La souveraineté est-elle tyrannique ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 09 décembre 2017. dans La une, Politique, Littérature

Recension/commentaire du livre de Guilhem Golfin, Souveraineté et désordre politique, Editions du Cerf, 2017

La souveraineté est-elle tyrannique ?

Le titre de l’ouvrage de Guilhem Golfin, docteur en philosophie, peut induire en erreur, car il est lui-même le fruit d’une erreur conceptuelle : rendre compte des désordres politiques actuels du monde à partir de la notion de souveraineté. Ce désir – malencontreux – de coller à l’actualité pour justifier son livre – profondément et fort heureusement inactuel ! – l’amène à parler de son sujet avant même de l’avoir défini et donc à pérorer, dans un – long, trop long – prolégomène, sur le « souverainisme », comme si le champ sémantique du terme « souveraineté » allait de soi. D’où la mise à contribution d’hommes politiques (Paul-Marie Coûteaux) ou de non spécialistes, tel l’économiste Jacques Sapir, habitué à s’aventurer dans des domaines où il brille par son incompétence, en l’occurrence l’histoire du droit.

Car c’est bien d’histoire du droit dont il s’agit : une généalogie historique de l’idée de souveraineté. La définition du terme – superanus du super, au-dessus – n’apparaissant (tardivement) qu’à la page 41 ; là commence le véritable récit, loin des palinodies politico-médiatiques qui encombrent le début de l’essai.

Auctoritas et potestas

A Rome, l’on distinguait la potestas, la faculté juridique de faire ceci ou cela, de l’auctoritas, cela même qui légitime celui qui fait ceci ou cela. La première ressort du droit pur ; la seconde, au contraire, d’une aura quasi religieuse découlant d’une élection divine ! L’on parle ainsi de grâce (grec charisma, d’où dérive le français charisme). L’auctoritas constitua le fondement théorique du principat puis de l’empire. Auguste dit lui-même qu’il ne disposait d’aucun pouvoir (potestas) supplémentaire par rapport à ses collègues consuls mais qu’il les dépassait en « autorité », « auctoritate omnibus praestiti ».

A partir du bas-empire et dans le haut moyen-âge, cette auctoritas devint auctoritas superlativa ou imperium summun, revendiqué par le référent ultime de la chrétienté : les deux chefs putatifs de celle-ci qui s’en disputent le titre, l’empereur et le pape ; l’auctoritas pontificium contestant l’auctoritas imperialis et inversement. Officiellement, la potestas – que l’on pourrait traduire par la gestion des affaires courantes, amministratio, gubernatio, regimen – se voyant déléguée aux instances inférieures, princes, rois, vassaux. Bizarrement le système n’est pas sans rappeler celui de la Vème république : au président, l’autorité suprême – jupitérienne ! – (décider de la guerre et du feu nucléaire) ; au premier ministre, le gouvernement au jour le jour du pays.

L’auctoritas procède d’une hétéronomie : la règle (nomos) vient d’en haut, d’une transcendance divine ou d’une élection mystérieuse ; inversement, avec la potestas, la règle se veut auto-nome, elle est fixée ici-bas par des acteurs élus ou nommés. L’empereur, comme le pape, ont recherché (cf. le Dictatus papae d’Innocent III) – sans jamais véritablement y parvenir – à cumuler les deux.

Ville

Ecrit par Didier Ayres le 09 décembre 2017. dans La une, Littérature

à propos de Urbanités, Jean-Charles Vegliante, éditions Lavoir Saint-Martin, 2015, 59 pages, 15 €

Ville

Par le hasard des circonstances, je viens d’entendre une allocution d’Antoine Compagnon sur les chiffonniers de Paris, mettant en valeur le lien entre le chiffonnier et le poète. Et comme je quitte simplement le livre de Jean-Charles Vegliante, livre constitué pour sa partie la plus saillante de poèmes qui célèbrent la ville, je dirais sans hésitation que ces poèmes se rapportent à Baudelaire dans mon imagination, et même précisément au spleen que le poète invente. Ainsi donc, les 26 poèmes qui composent la première partie du livre me semblent réussir dans cet ordre d’idée : la pluie, le spleen et la mélancolie et tout cela dans la topographie intime d’un parisien et de sa ville.

Géographie poétique, cartographie des rues comme dessinant un monde symbolique ou allégorique, rues de Paris qui gonflent la puissance du langage et épaississent la vocation du poème ; et l’on y trouve surtout la pluie, les sous-sols, les soubassements, des excavations herbeuses, mais peu du Paris touristique fait des brillants édifices et des rues colorées. On voit comment le poète prête attention à l’importance de la fondation, des profondeurs, de la terre, du sol où le regard se détache comme une lumière brûlante et folle, mais qui n’accroche en rien les vitrines et l’éclairage fabuleux des richesses de notre capitale.

 

« La Commun’est pas morte »

 

Toutes ces choses qui bougent dans la nuit !

Tout le vent qui s’acharne sur la petite

fenêtre des morts ! Les claquements furieux

de l’impuissance, il en reçoit la menace

filtrée par l’air, coulisses de son sommeil.

Remontent vers le rivage de la chambre

tous les habitants muets de l’eau murée

sous les caves de l’immeuble, sous la pierre

tombale d’une ville antérieure, enfeu

sans apprêt, nudité des pauvres commune.

Tout le ciel au-dessus penche comme un mât

et rien n’est assuré demain dans nos vies.

Toutes ces choses qu’on nous oblige à faire

l’ont laissé comme idiot d’après la Commune.

31-12-11

Les Amnésiques, Géraldine Schwarz

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 02 décembre 2017. dans La une, Histoire, Littérature

Flammarion, septembre 2017, 346 pages, 20 €

Les Amnésiques, Géraldine Schwarz

De Gaulle avait censuré le film de Marcel Ophuls Le Chagrin et la Pitié en disant que les Français n’ont pas besoin de vérité mais d’espérance. Géraldine Schwarz conclut son livre ainsi : Cinquante ans après, je crois que l’espérance des Français, c’est la vérité, enfin.

Ce n’est d’ailleurs qu’une de ses conclusions car l’amnésie allemande et son traitement l’intéressent au moins autant.

Ses parents sont nés pendant la deuxième guerre mondiale. Sa mère est la fille d’un gendarme de Blanc-Mesnil qui aurait pu avoir des doutes sur la version officielle selon laquelle les Français auraient été en majorité résistants. Son père est le fils d’un petit négociant de Mannheim qui n’aimait guère qu’on lui rappelle la façon dont il avait acquis en 1938 une entreprise dont le propriétaire avait dû fuir l’Allemagne parce qu’il était juif. Sa mère et son père se rencontrent en 1962, se marient malgré les réticences de leurs parents respectifs et donnent naissance à celle qui va écrire ce livre passionnant : Les amnésiques.

Sur cette double généalogie germano-française évoquée depuis la guerre de 14 jusqu’à l’entrée, cette année, de députés d’extrême-droite au Bundestag, Géraldine Schwarz analyse à la loupe tout un siècle sur lequel on a bâti volontairement puis déconstruit laborieusement un tissu de mensonges d’état et de secrets de famille, de rumeurs, de désinformations, d’omissions, de lieus communs, d’idées reçues…

D’où vient le nazisme, on en avait quelques idées ; comment il a sévi pendant une douzaine d’années au milieu du siècle dernier, les historiens l’ont abondamment commenté, mais quelles traces laisse-t-il aujourd’hui dans nos consciences, dans nos institutions, dans nos relations avec nos proches ou nos lointains contemporains et, plus généralement, dans notre quotidien, c’est un faisceau de questions que Géraldine Schwarz ne se contente pas de poser mais qu’elle documente avec précision, sans pathos et sans concessions même quand son récit met en cause sa propre famille, voire ses propres illusions.

Ce livre est dense et pourtant il se lit comme un polar. Il est presque trop court tant on voudrait explorer à fond avec cette journaliste-enquêtrice-historienne-sociologue-biographe rigoureuse et impartiale toutes les zones d’ombre qu’elle éclaire, tous les non-dits qu’elle révèle. Il y a tant à dire si on ne veut oublier aucun fait significatif, dans aucun recoin de la géopolitique occidentale que les 350 pages de ce « récit » d’une écriture simple et sensible semblent ne devoir jamais y suffire. Et pourtant, grâce à une construction où elle entremêle judicieusement souvenirs personnels, enquête de terrain et exégèse d’une énorme documentation historique et juridique, Géraldine Schwarz nous laisse abasourdis comme si nous sortions d’un pavé de 1500 pages.

Honni soit qui mal y pense

Ecrit par Jean-François Vincent le 02 décembre 2017. dans La une, Littérature

Recension du livre d’Alain Finkielkraut et Elisabeth de Fontenay, En terrain miné, Stock, 2017

Honni soit qui mal y pense

Très particulier, ce livre écrit à deux mains, sous une forme épistolaire qui rappelle les romans du XVIIIème siècle – la Pamela de Richardson ou les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos – mais Elisabeth de Fontenay n’a rien de la cruelle marquise et Finkielkraut campe un Valmont certes galant mais plus que sage…

En réalité, ce qui mine son terrain en général – et sur un mode très mineur, ses relations avec la destinataire de ses missives – c’est ce qu’elle nomme « ses positions parfois ultradroitières », son côté « ultra » : « ultra-républicain, ultra-technophobe, ultra-occidental ».

De quoi s’agit-il au juste ? Certes, il y a la question des migrants, au sujet desquels Finky oppose l’éthique de responsabilité – la sienne – à l’éthique de conviction – celle d’Elisabeth de Fontenay – mais au-delà, se profile toute la question « culturelle » – en réalité, identitaire – qui, prioritairement, les oppose. Finkielkraut se refuse, en effet, à ramener les conflits internes à notre société à un conflit entre les pauvres et les riches : « la question culturelle est dissoute, dit-il, dans la question sociale, et la question sociale réduite aux rapports matériels ». Pour lui, « l’insécurité culturelle » qu’il dénonce renvoie fondamentalement à l’école, lieu de transmission, « d’attaches », de « liens ». Ce qui a disparu, déplore-t-il en citant Jules Ferry, ce n’est autre que « la conviction d’appartenir à plus ancien que soi (…) l’école dans laquelle j’ai eu la chance de ne pas grandir propose, afin de n’avantager personne, la désassimilation pour tous ; il faut un héritage à partager pour que renaissent, dans un pays divisé, le désir de vivre ensemble et le sens de l’aventure collective ».

Il récuse toute forme de culpabilité de la France dans le malaise actuel des jeunes des banlieues : « L’occident a beaucoup de choses à se reprocher, mais ce ne sont pas ses crimes ou sa cupidité qui suscitent une haine inexpiable ». Et d’évoquer le cas du père Hamel, égorgé dans son église, pendant la messe : « ce n’est pas la misère ou l’injustice qui ont fait basculer dans la férocité absolue l’égorgeur du père Jacques Hamel. Sa mère est enseignante, son père travaille dans le bâtiment. Et une de ses sœurs est chirurgienne ».

Finkielkraut tonne alors contre ce qu’il nomme le racisme anti-blanc : « c’est la haine des Blancs qui a désormais pignon sur rue, c’est la lutte contre la domination qui tourne au séparatisme racial, ce sont le « souchiens » qui baissent les yeux dans certains quartiers, ce sont des cafés sans femmes, ce sont des professeurs qui vont faire cours avec la peur au ventre, c’est le grand déménagement des juifs d’Ile-de-France : en l’espace de dix ans, 60.000 sur 350.000 ont fui les communes où ils habitaient ».

La honte du désossement des grands navires

Ecrit par Martine L. Petauton le 02 décembre 2017. dans Monde, La une, Politique, Littérature

à propos du livre Les vaisseaux frères, Tahmima Anam, Actes Sud, octobre 2017, 384 pages, 23 €

La honte du désossement des grands navires

Heureusement, progressivement, la dureté du Moyen Age est sortie des pages écrites par l’Occident, principal pourvoyeur du grand commerce maritime, de ces navires immenses comme gratte-ciel, tankers, et autres paquebots de luxe. Nous avons peu ou prou engrangé une législation, tant dans le domaine du droit du travail, des droits de l’homme en général, que dans celui – immense chantier en gestation – de la protection de l’environnement. C’est ainsi qu’à présent, nous, Occidentaux de tous horizons géographiques, n’avons tout bonnement plus le droit de faire – vite, pas cher, et complètement – ce qu’il faut faire en matière de destruction, de désossement plutôt, des épaves colossales que sont les grands bateaux en retraite. « Ne m’appelez plus jamais France ; la France elle m’a laissé tomber… » chantait un certain…

Mais, comme toujours – voyez comme le monde est bien fait – dans le doux univers capitalistique, tout ne marchant pas du même pas, il suffit de (de nos jours on dirait « délocaliser ») faire glisser les chantiers gigantesques ailleurs. Entendons, là-bas, loin, en Asie du sud, car il y faut moult main-d’œuvre, et bien sûr, pas onéreuse ni bardée de législations, et de syndicats revendicateurs. Il suffit à l’affaire de gens qui – simple, voyons – ont besoin de travailler d’une heure sur l’autre et sont disposés à obtempérer ; une brutale flexibilité à hauteur de feu le Tiers Monde. Plus de 200.000 ouvriers à moins qu’esclaves, s’activent – en ce moment – au démontage à mains quasi nues des géants des mers, sur la côte du Bangladesh, entre autres, à Chittagong, par exemple ; drôle de carte de visite. Avant – des décennies que ça dure – c’était en Inde ou au Pakistan, pays plus développés, qui, peu à peu (sous la pression de l’international dans lequel ils entendent jouer un rôle, de la partie éclairée de leurs propres opinions largement autant scandalisées que nous) ont renoncé à ces pratiques, les faisant glisser, de fait, vers des voisins plus pauvres, plus démunis, plus affamés, qui ont dû accepter ce bien curieux fardeau…

La honte nous poursuit de ces images, ces statistiques (l’âge à la mort, le taux des maladies professionnelles, l’âge des ouvriers, avec pas mal d’enfants, le salaire octroyé). Le scandale nous hante des conditions de travail en tee-shirt et en tongs, auprès desquelles la construction des pyramides prend un sérieux coup de jeune…

Il n’est sans doute pas trop tard – il n’est jamais trop tard – pour signer une pétition dans le net ou ailleurs, et se souvenir que « ça existe » en lisant Les vaisseaux frères chez Actes Sud ; celle qui écrit et parle – une vigie à sa manière – sait de quoi il en retourne ; elle est de là-bas.

 

Le titre reste énigmatique, plus sûrement métaphorique, jusqu’au bout du livre. Le dessin de la couverture, fin et délié – montrant deux filles à la surface de la mer ou du monde, l’une attrapant un croissant de lune – campe lui aussi dans la boîte interrogation, la meilleure porte, on le sait, pour entrer dans une histoire…

Le prophète du néant

Ecrit par Henri-Louis Pallen le 02 décembre 2017. dans La une, Littérature

Recension du livre de J-C. Crommelynck alias CeeJay, Le prophète du néant, éditions Maelström, juillet 2017, 266 pages, 18 €

Le prophète du néant

Je n’entre jamais dans un ouvrage de poésie comme on prospecterait plus ou moins consciemment pour un nouveau lieu de villégiature estivale, quelque charme qu’il puisse offrir et malgré une passion des vraies pérégrinations ; plutôt, je m’y hasarde d’abord un peu tendu – sans me départir d’aucune de mes exigences, de mes faims – comme on envisage une véritable immersion dans quelque architecture d’emblée singulière en tout, ouverte au ciel, matérialisant la quête d’absolu commune aux humbles locataires du séjour terrestre que nous sommes. Autant il m’arrive de goûter ici ou là la douce lenteur de l’imprégnation à un style, s’il s’avère nouveau pour mon expérience personnelle, autant – et plus encore – j’aime plonger dans les pages d’un recueil saisissant dès les premiers mots du premier poème qu’il donne à lire, comme dans les eaux profondes et écumantes au pied de rochers. Ma rencontre sensible et intellectuelle avec Le prophète du néant relève nettement de ce second mode d’aventure.

A lire au frontispice du portique d’entrée (Al Fana, le néant) deux pensées inspirantes et complémentaires, respectivement de Mahmoud Darwich et de Paul Eluard, placent sous une lumière métaphysique et philosophique le déroulement de notre vie ; on ne s’étonne pas davantage de leur traduction immédiate en arabe littéraire que du choix de cette dernière pour l’intitulé des sous-titres regroupant en treize chapitres les poèmes du recueil.

Les radars sensoriels et l’esprit du poète dans leur veille de tous les instants, comme l’indique cette première pierre de l’édifice :

« L’affût perpétuel

Comme un loup obstiné

Qui rôde toutes les nuits

J’avance sur la vie

Sans relâche à l’affût

C’est une raison d’être… »,

le souci de faire corps avec tout ce qui témoigne d’une vie intense et de la beauté de nos environnements menacés transparaît à partir de là, de plus en plus intensément à chaque page. Ce poète, qui « insulte le néant », « traverse les ténèbres dans le sens de la langueur » ou encore se « désensevelit », livre aussi une pensée diffuse sur son propre langage, dont le dévoilement progressif est parallèle à celui de ses autres enjeux, tout aussi premiers :

« De la grotte fermée de ronces auxquelles je me blesse

Je fais un chemin de paroles ! »

Le Clan Spinoza, Maxime Rovere

Ecrit par Didier Bazy le 18 novembre 2017. dans La une, Littérature

Flammarion, septembre 2017, 560 pages, 23,90 €

Le Clan Spinoza, Maxime Rovere

Le prince de la philosophie vient de trouver un chef d’orchestre. Jusqu’ici, Spinoza était réservé aux initiés. Pour le meilleur et souvent pour le pire. Spinoza ceci, Spinoza cela. De l’hermétisme à l’esprit de secte, de l’explication minutieuse jusqu’à la noyade dans le Gueroult, Spinoza aura subi tous les traitements. Maxime Rovere démontre magistralement que Bento n’a jamais été un pauvre hère traînant de meublé en meublé son manteau troué en image d’Epinal. Le chef d’orchestre ne se contente pas de diriger les instrumentistes, il a écrit une nouvelle partition.

Il y a de fortes chances pour que le maestro ait développé une courte proposition de Deleuze : « Spinoza au milieu de nous ». Et la vie du philosophe s’éclaire. Bento buvait des canons avec ses potes. C’était un bon gars. Un bon vivant et pas seulement un « grand vivant avec une petite santé ». Rovere ne se serait pas pour autant permis de mettre Spinoza en abîme. C’est tout le contraire : Bento est un rayon de lumière. Il traverse son temps et les idées de son temps. Il est loin d’avoir vécu en ermite. Il fut ce qu’on appelle aujourd’hui un grand communicant.

La composition du clan évoque une bande en étoile à plusieurs branches. Les rameaux s’appellent : Levi Morteira, Koerbagh, Van den Enden, Sténon… On les découvre et on en apprend de bien bonnes. Bien sûr, on retrouve Jellesz, Meyer, Oldenburg, Leibniz, Tschirnhaus…

On peut les trouver tous ici : http://www.leclanspinoza.com/clan/

Tous ont participé à l’élaboration de l’œuvre de Spinoza. Médecin, mathématicien, philosophe, politique, militant, rabbin, marchand, concierge. Bento ne travaillait pas seul, il confrontait, affrontait, discutait. Il vécut en marchand. Il ne polissait des lunettes que pour étudier la physique, pas pour vendre des lentilles. Des amis argentés l’ont pensionné pour qu’il ait du temps. Dans ce roman vrai, et documenté par cinq ans de travail, mythes et légendes fondent. Un creuset voit le jour, à la portée de tous. Les étudiants en philosophie auront de la chance à commencer par cette bande. Leur est désormais épargnée l’armada qui complique plus qu’elle ne fluidifie.

Ainsi l’Ethique devient œuvre collective. Et Bento, scribe génial et subtil. L’étude aurait pu le noyer. Spinoza en sort grandi, comme nous, au milieu de lui, au milieu d’eux. Le clan Spinoza : l’art au service de la philosophie. Nul doute qu’elle s’en porte mieux.

 

 

 

Maxime Rovere enseigne la philosophie à Rio. Traducteur de Darwin, de Lewis Caroll, de Virginia Woolf et de Spinoza… Auteur jeunesse, critique d’art, écrivain, philosophe. Sa biographie de Casanova est un modèle du genre. Il est le gai savoir de la nouvelle génération.

Bazar, Bernard Pignero

Ecrit par Martine L. Petauton le 04 novembre 2017. dans La une, Littérature

éd. Encre toile, juin 2017, 236 pages, 20 €

Bazar, Bernard Pignero

C’est un récit – précis et géographique en diable – ou bien une fable bourrée d’allusions métaphoriques, dont on guette l’arrivée de la morale de page en page, sans doute aussi un roman échevelé d’imaginaires. Bref, c’est un livre de Bernard Pignero.

Un tour du monde – rien que ça ! À la proue de bateaux improbables, par tous les temps, et bien plus, les époques. On y trouvera tout ou presque de ce qui nous importe ; la guerre et la misère, dans un coin d’Europe – Est /Sud, mais il se pourrait qu’on se trompe ; des machettes de djihadistes ou bien de quelques autres a-humains, si nombreux à peupler le monde de leur haine, la fuite pour survivre, évidemment, et l’amitié – souvent imprévisible, l’amour, bien sûr, toujours incandescent. Le grandir de tout un chacun, pas moins. Des ports, comme dans les chansons de Brel, des paysages des tableaux de Gauguin, des regrets – tellement – et le pied qu’on remet sur le pont de l’embarquement pourtant. L’ailleurs, toujours. Des pans entiers de littérature, la nôtre, nous visitent en clins d’œil élégants ; Diderot, Montaigne, plus d’une fois, Voltaire, ma foi, et Proust – ça c’est pour l’écriture. Chacun du reste fera sa propre cuisine en l’affaire, s’équipant à sa guise pour cette traversée conjuguant avant tout la liberté, et son prix.

« J’ai traversé tous les océans du monde pour me laver et ça n’a pas suffi… on ne se coupe ni des conflits ni des vanités du monde, on les étale devant soi, comme les cartes marines, avec le même risque de faire naufrage en cas de mauvaise lecture… le premier être que je croise en débarquant dans un port, c’est moi-même… cet étranger familier que j’essaye de semer… ».

L’homme qui parle, dont on ne sait ni le nom, ni l’origine – pardon, dont on connaît tous les noms et toutes les origines – est d’abord un enfant – facture classique et chronologique du récit – dont le grand-père tant aimé tient un « bazar », à moins qu’un souk (on sait que tous ces mots anciens ont fait sens dans ce qu’on appelait joliment jadis notre « entendement »). Dans ces pages – nos préférées du livre – on renifle des odeurs, des bruits, de la poussière et de ces ciels immuables, de ces bleus trop pétants pour être de vacances, du Mali, d’Albanie, ou bien de quelques terres d’ancienne Yougoslavie. De misère, sûr, d’instabilité, de menaces tant politiques que religieuses. De violence, enfin, inouïe, celle de ces massacres vieux comme la haine et inscrits dans la litanie de nos mémoires les plus actuelles : « L’un des petits était fou. Il avait vu exécuter ses frères, ses sœurs et tous ses cousins dans la cour de l’école, et depuis, il délirait ».

Ecce Homo, l’odyssée de l’aventure humaine

Ecrit par Mélisande le 28 octobre 2017. dans La une, Littérature

Michel Petit, chez L’Harmattan, octobre 201

Ecce Homo, l’odyssée de l’aventure humaine

A certains égards le monde d’aujourd’hui peut paraître monstrueux.

Mais comment en est-on arrivé là ? Pourquoi l’être humain, l’homo sapiens sapiens, tout au sommet de la pyramide de la création, a-t-il engagé une telle guerre de destruction du vivant, pourquoi cette maltraitance généralisée, et surtout avec quels outils conceptuels aborder l’ensemble, pour permettre une vision claire et synthétique de l’histoire de l’humanité aujourd’hui ?

Avec Ecce homo, l’odyssée de l’aventure humaine, Michel Petit, philosophe né à Lyon en 1944, et qui a travaillé comme psychothérapeute, explore l’histoire du psychisme humain depuis la création du monde. Il s’attarde particulièrement sur l’ère paléolithique, lorsque hommes et bêtes parlaient le même langage, et que l’homme se sentait comme un humble invité sur cette terre, pourvu dans ses besoins vitaux par la mère universelle, cette matrice cosmique à laquelle il s’identifiait de façon vibratoire, vénérant la femme, et la mère, comme le montre la fameuse et émouvante Dame de Brassempouy. L’empathie née de son identification à la mère cosmique lui permet alors d’organiser sa vie sociale par des relations mutuelles d’aide. Mais aussi, des relations d’amour et de respect, nourries par un grand sens de l’esthétisme, comme l’expriment les peintures rupestres de l’époque.

L’homme du Paléolithique est un individu animé principalement par la pulsion de vie, et par une éthique naturelle. Ethique qui s’exprime notamment dans la façon de tuer l’animal, meurtre perpétré ici pour les besoins de sa nourriture, participant d’un cycle vie-mort. Animal auquel, comme le faisaient les peuples autochtones étudiés par les ethnologues, était demandé pardon. C’est-à-dire que les hommes tuaient par nécessité vitale, mais sans la jouissance sadique du meurtre, une dérive qui a pris le pas aujourd’hui. On tue et on jouit de le faire, le sentiment de toute-puissance est accru, l’individu se sent l’égal du démiurge, dans une forme d’ivresse de pouvoir.

Voilà, nous apprend l’auteur, une rupture magistrale qui apparaît au Néolithique il y a 12000 ans, provoquant une forme de distorsion du psychisme humain, et de la maltraitance. Ce schisme, apparu avec la sédentarisation, la propriété, l’envie de posséder toujours plus, et l’instauration de l’inégalité entre les hommes, a fait naître un très fort sentiment d’injustice.

Puis à leur tour, la rancœur, la haine, l’établissement de la relation dominant-dominé dans la brutalité et la violence, et de façon perverse, instaurant dans l’individu sa propre instance sadique, comme une seconde peau qui l’habite, l’empêchent de vivre bien, et le font souffrir, comme en témoigne l’actualité aujourd’hui. Ces mécanismes ont perverti l’homme, lui faisant perdre, en quelque sorte, le fil de sa destinée. Il s’est égaré dans un matérialisme mortifère, il n’utilise que 5% des capacités de son cerveau, et est agi par des pulsions et des compulsions qui le coupent d’une direction consciente de son existence, qui pourrait l’amener à un questionnement légitime : Qui je suis ? D’où je viens ? Pourquoi je ressens tel sentiment ? Quelle est mon aliénation spécifique ? Et comment m’accomplir dans ma spécificité pour bien vivre ?

Reflets a lu « Lettres à Nora », de James Joyce

Ecrit par Gilberte Benayoun le 27 septembre 2017. dans La une, Littérature

Reflets a lu « Lettres à Nora », de James Joyce

Avec un plaisir, toujours renouvelé, s’agissant de James Joyce, voici, parmi son œuvre, des extraits d’un petit livre réjouissant, composé de très belles lettres adressées par l’auteur à Nora Barnacle, qu’il rencontra en 1904, et épousa en 1931. Naissance d’une passion amoureuse, unique en son genre. Lettres remplies d’un extraordinaire romantisme. Un petit livre à goûter sans parcimonie…

 

Extraits :

« Ma chère Nora. Je me suis retrouvé à soupirer profondément ce soir tout en marchant et j’ai pensé à une chanson ancienne écrite il y a trois cents ans par le roi anglais Henry VIII – roi brutal et débauché. Cette chanson est si douce et fraîche et semble venir d’un cœur si simple et affligé que je te l’envoie, espérant qu’elle puisse te plaire. Il est étrange de voir de quelles mares boueuses les anges font naître l’âme de la beauté. Ces mots expriment très délicatement et musicalement la solitude et la lassitude que je ressens. C’est une chanson écrite pour le luth.

 

Chanson (pour accompagnement musical)

 

Ah, les soupirs qui montent de mon cœur

Ils m’affligent d’une souffrance extrême !

Puisque je dois abandonner ma bien-aimée

Adieu, ma joie, pour toujours

 

J’avais coutume de la contempler

Et de l’étreindre de mes deux bras

Et maintenant avec mille soupirs

Adieu ma joie et bienvenue la peine !

 

Et il me semble que si je pouvais encore

(Dieu, si seulement je pouvais !)

Aucune joie ne pourrait se comparer

Pour alléger mon cœur

Henry VIII »

(…)

« Ma chère petite Nora. Je pense que tu es amoureuse de moi, n’est-ce pas ? Je me plais à penser à toi en train de lire mes poèmes (bien qu’il t’ait fallu cinq ans pour les découvrir). Lorsque je les ai écrits j’étais un étrange garçon solitaire, déambulant seul la nuit et pensant qu’un jour une jeune fille m’aimerait. Mais je n’arrivais jamais à parler aux jeunes filles que je rencontrais chez des gens. Leurs manières hypocrites m’arrêtaient immédiatement. Puis tu es venue vers moi. D’une certaine façon tu n’étais pas la jeune fille dont j’avais rêvé et pour qui j’avais écrit les poèmes que tu trouves maintenant si enchanteurs. […] Mais ensuite je vis que la beauté de ton âme éclipsait celle de mes poèmes. Il y avait en toi quelque chose de plus élevé que tout ce que j’avais pu mettre en eux. Et pour cette raison le livre de poèmes t’est donc destiné. Il contient le désir de ma jeunesse et toi, ma chérie, tu as été l’accomplissement de ce désir. […] ».

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