Littérature

Les limites des institutions internationales

Ecrit par Jean-François Vincent le 21 avril 2017. dans La une, Histoire, Littérature

Recension du livre de Albert Einstein/Sigmund Freud, Warum Krieg ? Ein Briefwechsel. Diogenes Verlag, Zürich 1972

Les limites des institutions internationales

De passage à Vienne pour un très bref séjour, je suis tombé, dans une librairie, sur cet étonnant petit volume de correspondance entre les deux grands hommes, et dont j’ignorais jusqu’à l’existence.

1932, l’inquiétude monte en Europe. Le parti nazi est aux portes du pouvoir en Allemagne ; les efforts, tout au long de la décade précédente, en vue d’instaurer une véritable sécurité internationale, notamment grâce à une institution régulatrice des conflits éventuels – la Société des Nations, ancêtre de l’ONU – paraissent précaires et incertains.

Einstein pose la question à son « collègue » psychiatre (ils se considèrent tous les deux comme des scientifiques) : « existe-t-il une voie, pour libérer les hommes de la fatalité de la guerre ? ». Et de justifier sa démarche auprès de l’illustre viennois : « je sais que vous avez répondu, directement ou indirectement, dans vos écrits, à toutes les questions ayant trait à ce problème pressant qui nous intéresse ».

Freud, dans le courrier en retour qu’il adresse à Einstein, commence par un historique anthropologique. Les plus forts dominent « naturellement » les plus faibles. D’où la distinction sémantique entre pouvoir (Macht) et violence coercitive (Gewalt). Le premier reposant sur la seconde : c’est par la force contraignante que s’établit le pouvoir. Le droit apparaît ainsi lorsque les faibles se coalisent pour renverser la loi – ou plutôt la non-loi – du plus fort à leur avantage.

La solution en vue de prévenir la guerre pourrait par conséquent consister en une délégation de la violence coercitive à une instance arbitrale, qui puisse effectivement en disposer, si nécessaire.

Pour ce faire, il faut que deux conditions soient réunies : que soit créée ladite instance, et que son pouvoir soit bien réel. « Maintenant, dit Freud, la société des Nations a été conçue pour être cette instance ; mais la deuxième condition – le pouvoir (Macht) – fait défaut ».

Pourquoi ?

Deux éléments manquent cruellement : la possibilité de contraindre, et l’existence de liens affectifs (Gefühlsbindungen) entre les différents membres. « Or, continue Freud, à la place des sentiments, il n’y a eu que des attitudes abstraites (ideelle Einstellungen). De la sorte, il semble bien que la tentative de substituer le pouvoir des idées (Macht der Ideen) au pouvoir réel soit condamnée à l’échec ».

Déclaration prophétique ! Pas plus le pacte de la Société des Nations du 28 juin 1919 que la Déclaration universelle des droits de l’homme, votée par l’ONU le 10 décembre 1949, ne sont parvenus à susciter un tel ralliement émotionnel créateur de liens. Freud avait vu juste. Mais alors que propose-t-il ? « La situation idéale, conclut-il, serait naturellement celle où une communauté d’hommes auraient soumis leur vie pulsionnelle à la dictature de la raison (Diktatur der Vernunft). Rien d’autre ne peut faire advenir une union – intégrale et capable de résistance – d’individus, et ce même en l’absence de liens affectifs entre eux. Cependant, selon toutes probabilités, ceci n’est vraisemblablement qu’un espoir utopique ».

Le fondateur de la psychanalyse avait parfaitement perçu l’impuissance d’un club d’états incapables d’imposer par la force une authentique coercition et reposant, non sur des affects prégnants (le patriotisme), mais bien plutôt sur des données abstraites peu motivantes effectivement : les droits de l’homme. La voie esquissée par Freud, le despotisme éclairé – l’aufgekläter Absolutismus cher à Joseph II – incompatible avec la démocratie et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, relève, comme l’observe fort justement Freud, d’un « espoir utopique ».

Oui, Warum Krieg ? Pourquoi la guerre ? Tout simplement parce qu’il n’existe aucun moyen de l’éviter…

Reflets a (re)lu : Gens de Dublin, de James Joyce

Ecrit par Gilberte Benayoun le 21 avril 2017. dans La une, Littérature

(Editions Le Livre de Poche, 1965)

Reflets a (re)lu : Gens de Dublin, de James Joyce

C’est en pensant à la belle et monumentale œuvre de l’immense James Joyce, romancier et poète irlandais, l’un de nos plus grands écrivains du XXè siècle, auteur du déjà immense Ulysse, que j’ai choisi cette fois de « célébrer » ce justement célèbre et très beau recueil de nouvelles, Gens de Dublin, et y glaner – parmi les quinze nouvelles de ce recueil – quelques passages savoureux, et les faire découvrir ou redécouvrir aux amoureux de la littérature.

 

Morceaux choisis :

« On était presque aux vacances d’été quand je me résolus à rompre, ne fût-ce que pour un jour, cette monotonie de la vie d’école. Avec Léo Dillon et un garçon nommé Mahony, nous projetâmes une journée d’école buissonnière. La sœur de Mahony écrirait une excuse pour lui, et Léo Dillon dirait à son frère d’annoncer qu’il était malade. Nous fîmes le plan de longer la rue des Quais jusqu’aux bateaux, ensuite de traverser avec le bac, et de nous promener jusqu’au Pigeonnier.

Léo Dillon avait une peur bleue d’y rencontrer le père Butler ou tout autre du collège ; mais Mahony demanda, avec beaucoup de raison, ce que le père Butler pourrait bien faire au Pigeonnier. Nous nous rassurâmes et je menai à bien la première partie du complot, en rassemblant les douze sous de chacun des deux, leur montrant en même temps les miens. Nous étions tous vaguement émus le soir en prenant nos dernières dispositions. Nous nous serrâmes la main en riant, et Mahony dit :

– A demain matin, les copains.

Cette nuit-là je dormis mal. Le matin, j’arrivai au pont bon premier, d’autant que j’habitais le plus près. Je cachai mes livres dans les hautes herbes, près du trou aux cendres, au bout du jardin, là où jamais personne ne venait, et je me dépêchai de courir le long de la berge du canal.

Un doux soleil matinal brillait dans cette première semaine de juin. Je m’assis sur le parapet du pont, admirant mes fragiles souliers de toile que j’avais soigneusement blanchis la veille avec de la terre de pipe, et regardant les chevaux dociles qui tiraient, au bout de la colline, un tramway bondé d’ouvriers. Toutes les branches des grands arbres qui bordaient le mail s’égayaient de petites feuilles d’un vert clair, et les rayons du soleil passaient au travers pour tomber dans l’eau. La pierre du granit du pont commençait à être chaude, et je me mis à la tapoter en mesure suivant un air que j’avais en tête. Je me sentais très heureux.

[…] »

(…)

« Le crépuscule d’août gris et tiède était descendu sur la ville et un air doux et tiède, comme un rappel de l’été, soufflait dans les rues. Les rues aux volets clos pour le repos du dimanche s’emplissaient d’une foule gaiement bigarrée. Pareilles à des perles éclairées du dedans, du haut de leurs longs poteaux, les lampes à arc illuminaient le tissu mouvant des humains qui, sans cesse changeant de forme et de couleur, envoyait dans l’air gris et tiède du soir une rumeur incessante, monotone.

Deux jeunes gens descendaient la pente de Rutland Square. L’un d’eux venait de terminer un long monologue. L’autre, qui marchait sur le bord du trottoir devait parfois sauter sur la chaussée à cause de l’impolitesse de son compagnon, l’écoutait, amusé. […] ».

(…)

« Quand il fut certain que le récit était terminé, il rit silencieusement durant une bonne demi-minute. Puis il dit :

– Ça, par exemple… c’est le bouquet !

La voix paraissait exempte de toute vigueur et, pour renforcer ses paroles, il ajouta avec humour :

– Ça, c’est le bouquet, et si j’ose m’exprimer ainsi, le bouquet du bouquet.

[…] »

… … …

Reflets du temps a lu : Et tu m’as dit, Selmy Accilien

Ecrit par Jean-François Joubert le 01 avril 2017. dans La une, Littérature

(éditions du Pont de l’Europe, mars 2017)

Reflets du temps a lu : Et tu m’as dit, Selmy Accilien

Selmy Accilien est un souffle, son dernier recueil, Et tu m’as dit, est une merveille, ce que j’aime dans son écriture ce sont ses trouvailles poétiques qui chavirent le navire d’un marin, tel le vent sur une voile au portant, vous suivez sa plume d’albatros, et entrez dans un monde atroce, son île, Haïti, celle qui tremble, lui orphelin a survécu mais il transcende, ses (je vais faire un mauvais jeu de mots) mots en maux, ses maux sont des fleurs des jonquilles, des camélias, et de l’ail des Ours comme celui qui nourrit les navires, il est en guerre contre l’injustice mais sa délicatesse de plume vous laisse pantois. Ce livre est la huitième merveille du monde, pas le jardin suspendu, disparu, son quotidien est délicat, on vit pas oiseau de sa plume, lui, il tente par les Editions du Pont de l’Europe d’entrer dans la légion d’honneur du poète, mais être poète c’est inné, pas acquis, il susurre et assure ses phrases, ses tournures, sans torture, il nous délivre de nos âmes, du drame de son quotidien, vole sur la stratosphère, éclaire nos larmes, Et tu m’as dit est un collier d’ambre, une bête dans un caillou, il ne joue pas, ne jure pas, il est « Vrai », ce recueil est comme un aileron de requin, il se dévore d’un trait rose citron, commencez-le vous allez lire du beau, un être qui s’exprime en vers libre, cherchant à nous dire quoi ? Qui ? Pourquoi, non ! Selmy devient un ami, de plumeau à la chasse à la poussière d’étoiles, il est pas une fulgurance, pas un moment de mollusque dans ses textes, il est lui, s’affiche poète, et mérite ce surnom d’homme de plume, d’homme de lettres, Monsieur Accilien, laissez l’encre sécher, vous n’êtes pas larmoyant, mais flamboyant !

Reflets a (re)lu : L’Immortalité, Milan Kundera

Ecrit par Gilberte Benayoun le 25 mars 2017. dans La une, Littérature

(Gallimard, 1990, traduit du tchèque par Eva Bloch)

Reflets a (re)lu : L’Immortalité, Milan Kundera

Pour cette nouvelle récréation littéraire, une petite balade du côté de Kundera, et son Immortalité, œuvre plus que superbe, à lire ou à relire pour le plaisir littéraire, mais aussi et surtout pour la beauté de cet ouvrage puissant et inoubliable de 400 pages. C’est beau de bout en bout, et ça commence comme ça :

 

« La dame pouvait avoir soixante, soixante-cinq ans. Je la regardais de ma chaise longue, allongé face à la piscine d’un club de gymnastique au dernier étage d’un immeuble moderne d’où, par d’immenses baies vitrées, on voit Paris tout entier. J’attendais le professeur Avenarius, avec qui j’ai rendez-vous ici de temps en temps pour discuter de choses et d’autres. Mais le professeur Avenarius n’arrivait pas et je regardais la dame ; seule dans la piscine, immergée jusqu’à la taille, elle fixait le jeune maître nageur en survêtement qui, debout au-dessus d’elle, lui donnait une leçon de natation. […] Je la regardais, fasciné. Son comique poignant me captivait (…), mais quelqu’un m’adressa la parole et détourna mon attention. Peu après, quand je voulus me remettre à l’observer, la leçon était finie. Elle s’en allait en maillot le long de la piscine et quand elle eut dépassé le maître nageur de quatre à cinq mètres, elle tourna la tête vers lui, sourit, et fit un signe de la main. Mon cœur se serra. Ce sourire, ce geste, étaient d’une femme de vingt ans ! Sa main s’était envolée avec une ravissante légèreté. Comme si, par jeu, elle avait lancé à son amant un ballon multicolore. Ce sourire et ce geste étaient pleins de charme, tandis que le visage et le corps n’en avaient plus. C’était le charme d’un geste noyé dans le non-charme du corps. Mais la femme, même si elle devait savoir qu’elle n’était plus belle, l’oublia en cet instant. Par une certaine partie de nous-mêmes, nous vivons tous au-delà du temps. Peut-être ne prenons-nous conscience de notre âge qu’en certains moments exceptionnels, étant la plupart du temps des sans-âge. En tout cas, au moment où elle se retourna, sourit et fit un geste de la main au maître nageur (qui ne fut pas capable de se contenir et pouffa), de son âge elle ne savait rien. Grâce à ce geste, en l’espace d’une seconde, une essence de son charme, qui ne dépendait pas du temps, se dévoila et m’éblouit. J’étais étrangement ému. Et le mot Agnès surgit dans mon esprit. Agnès. Jamais je n’ai connu de femme portant ce nom ».

 

… … …

Stefan Zweig, Le Monde d’hier

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 18 mars 2017. dans La une, Littérature

Belfond, Livre de Poche

Stefan Zweig, Le Monde d’hier

On ne sait plus en France que Stefan Zweig fut un de écrivains les plus célèbres, de loin le plus traduit dans le monde entier pendant vingt ans, en gros de 1920 à 1940, universellement respecté et honoré.

Le 22 février 1942, exilé à Rio de Janeiro, il achève son livre ultime Le Monde d’hier sous-titré Souvenirs d’un Européen, poste le manuscrit à destination de son éditeur et, avec son épouse, se suicide en prenant du véronal.

Né à Vienne en Autriche en 1881 d’une riche famille d’industriels juifs, se méfiant de ses rapides succès littéraires autant que des facilités que lui donne sa fortune, il voyage à travers l’Europe de la Belle Epoque qui ne connaît ni les passeports ni les douanes, avec le double dessein de s’imprégner de l’air du temps et des lieux et de rencontrer tous les grands penseurs, les artistes éminents, les savants qui croient à la construction d’une Europe humaniste et pacifique.

Zweig a effectivement rencontré tout le monde, correspondu avec les plus brillants intellectuels, reçu dans sa maison de Salzbourg les artistes du monde entier. Outre l’allemand, il parle l’anglais, le français et l’italien couramment. Il est présenté à Mahler, à Rodin, à Wells et à Shaw, à Verhaeren dont il deviendra le traducteur comme celui de nombreux poètes et écrivains. On renonce à faire la liste de ses amis : Paul Valéry, Romain Rolland qu’il retrouve en Suisse pendant la Première Guerre mondiale, Gide, Martin du Gard, Ravel mais aussi Joyce, Rilke, Gorki qui préface l’édition russe de ses livres, Busoni, Pirandello qui le demande comme traducteur d’une de ses pièces, Schnitzler, Thomas Mann, Hofmannsthal, Freud à qui il présente Dali lors de son exil à Londres, Alban Berg, Bruno Walter, Bartók, Toscanini, Richard Strauss qui le choisit comme librettiste de son dernier opéra…

Or son livre n’est nullement le catalogue mondain de ses relations ni la vaine nostalgie d’un monde oublié. C’est bien pire : l’observation d’une intransigeante perspicacité, admirablement objective, de tous les échecs de cette civilisation et de ce demi-siècle qui accumulent toutes les erreurs et toutes les horreurs que ses amis et lui restent impuissants à éviter et même parfois à dénoncer.

C’est en cela que ce livre est d’une actualité évidente. On le trouvera parfois un peu daté dans une emphase à laquelle la traduction ajoute sans doute une couche de vernis, mais on reste confondu devant la modestie, la sincérité et souvent l’autodérision avec lesquelles cet observateur lucide et généreux de ses contemporains brosse un tableau passionnant des vingt dernières années du dix-neuvième siècle et des quarante premières années de ce vingtième dont, à soixante ans, il choisit de ne pas connaître la suite.

Les dernières pages où Zweig, exilé, banni, déchu de tous ses droits parle de la douleur des réfugiés que tous les pays se renvoient, ne sont pas de nature à flatter notre fierté de Français d’aujourd’hui qui manquons si ostensiblement à tous nos devoirs d’accueil et d’assistance.

Car c’est bien ainsi que ce livre si riche en fines observations pleines d’humour, en anecdotes révélatrices, en portraits contrastés nous interpelle et nous bouleverse. Si un homme d’une telle valeur artistique et morale, qui a traversé autant d’épreuves en se relevant sans cesse, en est réduit en toute lucidité à désespérer du monde et de l’humanité au point de se donner la mort au moment où les USA entrent en guerre, c’est bien parce qu’il considère que le mal est trop profondément ancré dans notre civilisation pour espérer encore dans une paix à laquelle il ne croit plus.

La morale de ce livre qui se garde bien d’en proposer une, est peut-être qu’il faut moins attendre du monde pour pouvoir encore espérer.

Tupelo by Alec Clayton

Ecrit par Ricker Winsor le 18 mars 2017. dans La une, Littérature

Tupelo by Alec Clayton

Tupelo is Alec Clayton’s eighth book. I have read most of them if not all. I have watched his writing carefully. We both are painters and writers. In fact, I met Alec when he reviewed my first painting show back in 1994 in Tacoma, Washington, « The City of Destiny » as it is known. He was the arts writer for a local-events paper, a good one.

That was before he wrote his first book, before he reclaimed his memories of boyhood and coming of age in the deep culture of post-war Mississippi. The other books are full of interesting characters and situations particular to the south in many ways but not to the extent that Tupelo is.

In Tupelo Alec allowed himself to be that boy and young man again, and to be that entirely and unapologetically, to own it. And own it he does. He delivers the expressions, the nuances of deep southern culture, with a voice in perfect pitch, never missing a beat. They are as integrated into the story as white on rice.

Inevitably, one of the great themes of the book is the racial divide, how black and white interact with such complexity, mixing love, affection, fear, and hate. Alec explores this more like a poet than a sociologist, leaving us satisfied in a peculiar way because truth is satisfying although not necessarily comfortable. More telling than all the words I have ever read about racism is Alec’s story that tells of living its ironic beauty, its cruelties, its ignorance, and its heart breaks. He brings the reader inside the feelings and tensions of the people involved in a deeply personal way.

There are many beautiful things about this book. He made a master stroke right from the beginning, in the conception of it all, by having the twin brother Kevin tell the story from the grave. What that allowed is for the story to be told from the first person and from the omniscient observer at the same time with no shocks to the reader, seamless and smooth. One minute Kevin can be sitting out on the curb looking up at a window of the house where Wanda is dressing and the next moment he is in the room watching her, knowing her thoughts and describing her situation, listening to the conversation she is having with her mother. As the reader, you don’t even notice this unless, as an appreciator of literature, as a writer, you just note it and applaud its brilliance.

Because of the natural beauty of Alec Clayton’s prose, and the flow of the narrative, it is easy to miss the stunning craft this writer has mastered over eight fine books. The roll of the prose is like the big river itself moving smoothly forward carrying us along, reminding me of Mark Twain at his best, those special days when Huck and Jim shared a log raft on the Mississippi and were free and full of life in the southern sun.

There were so many places where the plot could have been manipulated in some predictable way, so many ways it could have been more dramatic here or there. With great discipline and restraint, the writer stayed true to what’s real, that things don’t always end with a bang, that situations hang with tension in the air, that life goes on pretty much the way it always has, not the great ecstasy or the great tragedy but some of both. And this sense of restraint allows the reader to trust and enter more fully into the story without fearing some cruel, surprising jolt coming from out of the blue.

Time passes in the story, a lifetime passes. Things change as they inevitably do and usually not for the best. Systems fall apart ; its called entropy. There is a good writer named Rohintan Mistry, whose first book, A Fine Balance, won many awards. It is a great work up to a certain point and then, perhaps having heard about entropy, Mr. Mistry goes about destroying every good thing about the characters, situations, and relationships he has so beautifully created. I still hate him for that. In discussing this destruction with others, I have heard them say, « But that is the way it is ». I don’t buy it. And Alec Clayton does not buy it either because most of his people are still standing, metaphorically, at the end of the story even if they are not there anymore. And the ending is unusual, surprising, moving, and as satisfying as stark naked honesty must always be.

Watching the evolution of Alec Clayton’s writing over the past twenty years has been like watching a long-distance runner who starts from behind but slowly, as the race goes on, starts picking off the runners ahead, gaining strength as time passes until he crosses the finish line ahead of the pack. Bravo !

 

Review by Ricker Winsor

Surabaya, Indonesia

February 23, 2017

Tupelo d’Alec Clayton

Ecrit par Jean-François Vincent le 18 mars 2017. dans La une, Littérature

Texte de Ricker Winsor - Traduction française, Jean-François Vincent

Tupelo d’Alec Clayton

Tupelo est le huitième livre d’Alec Clayton. J’ai lu la plupart d’entre eux, si ce n’est tous. J’ai observé avec attention sa manière d’écrire. Nous sommes tous les deux des peintres et des écrivains. En fait, j’ai rencontré Alec lorsqu’il fit un compte rendu de ma première exposition en 1994, à Tacoma, dans l’état de Washington, « La Cité du Destin » comme on l’appelle. Il était le chroniqueur artistique d’un journal local, un bon journal d’ailleurs.

C’était avant qu’il n’écrive son premier livre, avant qu’il ne rassemble ses souvenirs d’enfance et de son passage à l’âge adulte, dans le Mississipi profond d’après guerre. Ses autres livres sont remplis de personnages intéressants et de situations propres au sud, à bien des égards, mais pas autant que Tupelo.

Dans Tupelo, Alec se donne la permission d’être à nouveau ce garçon et ce jeune homme, de se les approprier complètement et sans plaidoyer pro domo. Il y parvient, il décline, d’une voix haut perchée, les expressions et les nuances de la culture du sud profond, sans jamais en perdre le tempo. Elles font corps avec l’histoire aussi inséparablement que la blancheur avec le riz.

Inévitablement, l’un des grands thèmes du livre est le clivage racial, la manière dont les blancs et les noirs interagissent avec tant de complexité, un mélange d’amour, d’affection, de peur et de haine. Alec explore tout cela en poète plus qu’en sociologue. A notre étrange satisfaction, car la vérité est certes satisfaisante, mais pas toujours confortable. L’histoire d’Alec en dit plus long sur le racisme que tout ce que j’ai pu lire sur le sujet : elle fait vivre ses beautés ironiques, ses cruautés, son ignorance et ses cœurs brisés. Il fait pénétrer le lecteur, d’une manière profondément personnelle, à l’intérieur des sentiments et des tensions des gens concernés.

Ce livre est plein de belles choses. La façon dont Kevin, le frère jumeau, raconte l’histoire depuis sa tombe est un coup de maître. Cela permet à cette histoire d’être dite à la première personne et, en même temps, à partir d’un observateur omniscient ; ce qui donne au récit du liant et de la fluidité, en évitant au lecteur tout choc. Ainsi, d’une minute à l’autre, Kevin peut être assis sur la bordure du trottoir, en train de regarder vers la fenêtre de la maison où Wanda s’habille et, immédiatement après, se retrouver dans la pièce, à l’observer, n’ignorant rien de ce qu’elle pense, décrivant la situation qu’elle vit et écoutant la conversation qu’elle a avec sa mère. En tant que lecteur, rien de tout ça ne se remarque ; mais en tant que connaisseur de la littérature, en tant qu’écrivain, cela saute aux yeux et l’on applaudit le brio.

En raison de la beauté naturelle de la prose d’Alec et de la ductilité de la narration, il est facile de passer à côté de la puissance stupéfiante et de la maîtrise dont cet auteur a fait preuve, tout au long de huit livres magnifiques. Cette prose se déploie comme la grande rivière elle-même, avançant sans heurts, à mesure qu’elle nous emporte. Elle me rappelle le meilleur de Mark Twain, ces journées particulières où Huck et Jim partagent un radeau fait de troncs d’arbres, sur le Mississipi, libres et pleins de vie, dans le soleil du sud.

Spinoza, De la liberté de penser dans un Etat libre - Arendt, La politique a-t-elle encore un sens ? - Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques

Ecrit par Didier Bazy le 11 mars 2017. dans La une, Littérature

Carnets de L’Herne 2017, 6,50 € pièce, 80 pages environ

Spinoza, De la liberté de penser dans un Etat libre - Arendt, La politique a-t-elle encore un sens ?  - Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques

3 petits livres pour 3 grands problèmes.

– La politique a-t-elle encore un sens ? (Arendt)

– Faut-il supprimer les partis politiques ? (Weil)

– Quelle est la place de la liberté de penser dans un Etat libre ? (Spinoza)

Non seulement la brièveté incite à aller droit aux réponses, mais « l’actualité » (électorale…) pourrait, prétexte, alimenter l’invite.

Pour H. Arendt, la politique est (inversion de la formule de Clausewitz) « finalement devenue une poursuite de la guerre dans laquelle les moyens de la ruse se sont provisoirement introduits à la place des moyens de la violence ».

A axiomatiser l’intuition d’Arendt, la suppression des partis politiques selon S. Weil devient platement théorématique. Même si la philosophe concrètement engagée l’explique en 3 motifs :

« … On peut en énumérer trois :

Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective.

Un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres.

La première fin, et, en dernière analyse, et unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite.

Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration. S’il ne l’est pas en fait, c’est seulement parce que ceux qui l’entourent ne le sont pas moins que lui.

Ces trois caractères sont des vérités de fait évidentes à quiconque s’est approché de la vie des partis.

Le troisième est un cas particulier d’un phénomène qui se produit partout où le collectif domine les êtres pensants. C’est le retournement de la relation entre fin et moyen… ».

De ces 3 caractéristiques, on pourra inférer que les partis politiques n’ont pas besoin, strictement, d’être liquidés du dehors. Contenant en eux-mêmes leur propre fin, ils s’effondrent sur eux-mêmes.

CQFD et CQLOPV (Ce Que L’On Peut Voir) en notre actualité brûlante ou en train de brûler.

Grande idée de S. Weil : l’esprit de parti, c’est la démission de l’esprit.

Et inversement.

Ainsi Spinoza.

Contre cette démission, le prince des philosophes avance la liberté de penser. Et Spinoza de citer Quinte-Curce : « il n’y a pas de moyens plus efficaces que la superstition pour gouverner la multitude… ».

Spinoza prolonge la surprise de La Boétie qui s’étonnait de « l’esprit » de soumission généralisée.

Ce que à quoi Spinoza aspire, on le sait, c’est à simplement un peu de démocratie qui permette aux esprits d’être libres. Simplement. C’est peu et c’est tout.

Mon Père, je vous pardonne, Daniel Pittet

Ecrit par Valérie Debieux le 11 mars 2017. dans La une, Société, Littérature

éd. Philippe Rey, février 2017, avec la collaboration de Micheline Repond, 240 pages, 18 €

Mon Père, je vous pardonne, Daniel Pittet

Un titre qui interpelle.

Une préface percutante, celle du Pape François.

Prise de conscience de la souffrance endurée. Demande en pardon à toutes les victimes de pédophilie et à leurs familles. Message de compassion envers toutes celles et ceux qui ont souffert et souffrent encore de ces actes odieux.

Cri de colère lorsque le Successeur de Saint Pierre rapporte les paroles du Christ : « Celui qui est un scandale, une occasion de chute pour un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui accroche au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’il soit englouti en pleine mer » (Matthieu, 18,6).

Exigence absolue, celle de « faire preuve d’une grande sévérité pour ces prêtres qui trahissent leur mission, ainsi que pour leur hiérarchie, évêques ou cardinaux, qui les protégerait, comme cela été le cas dans le passé ».

Enfin, gratitude et soutien sans faille du Pape François à l’auteur, Daniel Pittet, qui, fort de l’amour des siens et de sa foi en Dieu et en l’Eglise, armé de son courage et de sa volonté, ose parler pour que les autres victimes qui ne veulent ou ne peuvent pas parler se sentent moins seules, pour que celles qui hésitent ou hésitaient, franchissent le rubicond du silence et que son témoignage soit le prolongement de sa lutte contre la pédophilie quels qu’en soient les auteurs.

Une autobiographie narrée en dix chapitres dont les éléments de vie, par les souffrances qu’ils comportent, s’apparentent au chemin de croix du Christ, le jour de la montée du Golgotha : Le chaos de l’enfance ; De famille en famille ; La descente aux Enfers ; Sauvé par des moines ; Je fonde ma famille ; Prier Témoigner ; La dénonciation ; Séquelles et fragilités ; Un homme debout ; Mon Père, je vous pardonne.

Une autobiographie qui se présente, après dix-huit ans de thérapie, comme un témoignage simple et direct, avec des mots « parfois crus », « parce qu’un viol c’est abject, sale ». Et l’auteur de se confier : « Le viol d’un enfant est la chose la plus perverse qui soit parce que le violeur est rarement méchant aux yeux de l’enfant. Joël Allaz était bon vivant et sympathique. Il bouffait comme quatre, il racontait des histoires intéressantes, il était intelligent. Tout le monde l’appréciait et il se démenait corps et âme dans toutes ses activités. En fait, il avait deux vies, la vie de prêtre et la vie de violeur. […] En apparence, tout semblait cohérent. Dans sa vie de prêtre, il me protégeait. Dans sa vie de violeur, il me détruisait. Sa protection avait un prix. Et ce prix, c’était le sexe, la perversion du sexe. Je pense qu’il ne souffrait pas d’être pédophile. Je n’ai jamais eu le sentiment qu’il se sentait mal après m’avoir violé. Il souffrait du fait qu’il ne pouvait pas violer à sa guise. Tant qu’il a eu des victimes à sa disposition sans risque d’être dénoncé, il a mené une vie agréable ».

Une autobiographie peu commune, avec une hotte emplie de souffrances et de difficultés, de joies également, d’aides inattendues ou encore de rencontres imprévues, soit un grand nombre d’événements bien singuliers pour un seul homme. Et pour n’en retenir que deux :

L’un qui le conduira, après quarante-quatre années, à rencontrer son violeur et à lui pardonner : « […] Le pardon n’efface ni la blessure ni la souffrance infligées. Le pardon signifie que je vois en mon bourreau un homme responsable. Grâce au pardon, je ne me sens plus attaché à lui, je ne suis plus sous sa dépendance. Le pardon m’a permis de rompre les chaînes qui me liaient à lui et qui m’auraient empêché de vivre. […] Le titre du livre, Mon Père, je vous pardonne, est à prendre au premier degré. Je n’éprouve ni respect ni compassion pour mon bourreau. Je lui ai pardonné. Aujourd’hui, je suis libre ».

L’autre qui verra le Pape François préfacer son ouvrage et conclure en ces mots : « Je prie pour Daniel et pour ceux qui, comme lui, ont été blessés dans leur innocence. Que Dieu les relève et les guérisse, qu’Il nous donne à tous Son pardon et Sa miséricorde ».

Ce livre bouleversant, traduit en quinze langues, accompagné de nombreuses photographies, constitue un témoignage émouvant et une mise en garde de tout un chacun contre la stratégie d’approche des pédophiles et abuseurs d’enfants. Il s’inscrit dans le combat mené non seulement par l’Eglise, mais également par l’ONU et son Comité sur les droits de l’enfant, ainsi que par de nombreux Etats qui entendent protéger l’enfant contre toutes les formes d’abus sexuels, i.e. l’inceste, la pédophilie, la pornographie impliquant des enfants et l’exhibitionnisme. Enfin, cet ouvrage est suivi en postface d’un entretien avec son bourreau, le père Joël Allaz. Un récit poignant.

Reflets a lu : Eloge des femmes mûres, de Stephen Vizinczey

Ecrit par Gilberte Benayoun le 11 mars 2017. dans La une, Littérature

(publié au Canada, en langue anglaise en 1965 ; en français chez Folio en 2006)

Reflets a lu : Eloge des femmes mûres, de Stephen Vizinczey

Ce séduisant livre de 300 pages, roman autobiographique de Stephen Vizinczey, écrivain hongrois, né en 1933, naturalisé canadien, nous raconte les aventures amoureuses du jeune homme qu’il fût, de sa découverte de l’amour auprès de femmes souvent plus âgées que lui, et de son attirance, donc, pour les femmes « mûres » dès son adolescence. Sensualité et érotisme parcourent les pages de ce charmant roman fort plaisant à lire et à découvrir (et à méditer… ?).

 

Extraits :

« Aux jeunes gens qui n’ont pas de maîtresse :

Ce livre s’adresse aux jeunes gens, mais il est dédié aux femmes mûres – et c’est des rapports entre ceux-là et celles-ci que je me propose de traiter. Je ne suis pas expert en pratique amoureuse, mais j’ai été un bon élève des femmes que j’ai aimées, et je vais essayer d’évoquer ici les expériences heureuses et malheureuses qui ont, je crois, fait de moi un homme.

J’ai passé les vingt-trois premières années de ma vie en Hongrie, en Autriche et en Italie, et mes aventures de jeunesse ont été fort différentes de celles des jeunes du Nouveau Monde. Leurs rêves et les occasions qui s’offrent à eux relèvent de conventions amoureuses dissemblables. Je suis européen, eux sont américains ; et, ce qui accuse encore la différence : ils sont jeunes aujourd’hui, tandis que je l’ai été il y a longtemps. Tout a changé, même les mythes qui nous guident. La culture moderne – la culture américaine – glorifie la jeunesse. Sur le continent perdu de la vieille Europe, une aventure avec une maîtresse plus âgée était le fin du fin pour un jeune homme. Aujourd’hui, les jeunes gens ne jurent que par les filles de leur âge, persuadés qu’elles seules peuvent leur offrir quoi que ce soit qui vaille. Nous autres avions tendance à valoriser la continuité et la tradition, cherchant à nous enrichir de la sagesse et de la sensibilité du passé. […] ».

(…)

« Des adolescentes :

A ce moment-là, le film de Claude Autant-Lara Le Diable au corps faisait fureur à Budapest, et j’allai le voir une bonne douzaine de fois. Il s’agissait d’une histoire d’amour entre un jeune homme et une femme plus âgée, exquise et passionnée. En voyant de quelle manière enjôleuse Micheline Presle amenait Gérard Philippe à faire l’amour avec elle, je me dis que ce qui n’allait pas chez moi, c’est que j’avais affaire à des filles trop jeunes. Nos difficultés tenaient au poids de notre double ignorance. Notre professeur d’anglais nous présentait Roméo et Juliette comme la victoire des jeunes amours sur la mort. Quand je lus la pièce, je me dis qu’il s’agissait au contraire du triomphe de l’ignorance juvénile sur l’amour et la vie. Car vraiment, il fallait être deux gamins ignares pour se donner la mort juste au moment où ils se trouvaient enfin réunis, après tant de peines et d’intrigues ! […] ».

(…)

« De la vanité et d’un amour sans espoir :

… […] C’est par un après-midi d’hiver que je vis Llona me faire signe du milieu de la piscine, aux Bains Lukacs. J’avais pris l’habitude d’y aller nager entre les cours. […] »

(…)

« Après avoir nagé, je m’asseyais au bord de la piscine et je contemplais les femmes presque nues dans la moiteur de l’air qui s’échappait des bains de vapeur. Vétéran solitaire d’une aventure glorieuse mais perdue, j’observais ces corps défiler à côté de moi, ces peaux mouillées qui scintillaient comme des armures impénétrables. […] »

(…)

« Elle ôta son bonnet de bain, pencha le buste d’un côté puis de l’autre pour chasser l’eau de ses oreilles, et s’affala sur le banc de marbre pour reprendre son souffle. Puis elle se retourna et resta sur le dos, les yeux en l’air. Nous parlâmes des rigueurs changeantes de l’hiver et échangeâmes des potins d’université. Bibliothécaire en vacances, elle était la fiancée d’un de mes professeurs. […] »

 

… … …

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