Colette : de l'aiguille à la plume ... de la plume à l'aiguille

Ecrit par Stéphanie Michineau le 30 septembre 2011. dans La une, Littérature

Colette : de l'aiguille à la plume ... de la plume à l'aiguille

« Sur une route sonore s’accorde puis se désaccorde pour s’accorder encore le trot de deux chevaux attelés en paire. Guidées par la même main, plume et aiguille, habitude de travail et sage envie d’y mettre fin, lient d’amitié, se séparent, se réconcilient… Mes lents coursiers, tâchez à aller de compagnie, je vois d’ici le bout de la route ».

Ces mots touchants au pouvoir évocateur, tirés de l’un des derniers ouvrages de Colette, L’Etoile Vesper (1946), me font immédiatement songer à l’image finale sur laquelle Yannick Bellon termine son documentaire (Colette, 1950) comme pour la laisser en suspens dans l’esprit du spectateur :

Centre d’études Colette

Colette en train de broder, regarde son célèbre voisin et ami du Palais Royal s’en aller avec un air plein de sous-entendus.

Jean Cocteau donc (puisque c’est de lui qu’il s’agit), qui venait visiter Colette pour l’occasion, s’étonne et ne comprend pas qu’ayant rédigé « cinquante volumes », elle ne consacre pas tout son temps (sous-entendu comme lui…) à l’écriture ; il voudrait percer le mystère… mais n’y arrive pas. Sur le point de partir, Pauline, la fidèle dame de compagnie de Colette, l’ayant aidé à enfiler son pardessus, il finit par lancer, dépité : « Regardez Pauline, elle fait de la tapisserie ». Cette saynète truculente tirée tout droit, à l’évidence, de l’imagination de Colette (puisqu’il est bien précisé dans le générique que « les commentaires sont écrits et lus par Colette »), mettant en présence les deux grands écrivains de l’époque (pour le plus grand plaisir du spectateur, il est facile de l’imaginer !), est loin d’être anodine puisqu’elle sert à proroger l’image stéréotypée d’une Colette qui se délasse en occupant son temps, non comme l’on serait en droit de s’y attendre, par l’activité accaparante de l’écriture mais tout simplement par… un ouvrage de dames, la broderie en l’occurrence. Pourtant, il ne faut pas se fier aux apparences, surtout avec Colette (!) et lorsqu’elle confie à Cocteau qu’ « elle a d’autres travaux plus secrets », nous comprenons qu’en définitive, lorsqu’elle brode, elle n’est pas aussi éloignée de son art qu’il n’y paraît. C’est ce que nous allons voir maintenant, et le titre retenu pour le présent article, De l’Aiguille à la plume… De la Plume à l’aiguille, se veut, à cet égard, éloquent.

Toujours dans L’Etoile Vesper, Colette revient sur son passé et son rejet véhément pendant sa grossesse de confectionner des ouvrages de dames : « Ni broder un bavoir, ni couper une brassière, ni rêver sur la laine-neige ». Il ne faut pas négliger la portée d’un tel acte en apparence insignifiant. Refusant de se plier à de tels usages, c’est en effet contre toute une tradition sociale profondément ancrée qu’elle s’insurge là, matérialisée symboliquement par « la broderie » comme attribut de la féminité dans ce qu’il recouvre de plus servile : elle finira – ultime provocation ! – par « acheter » « une sobre et pratique » layette et encore « au dernier moment ».

Des essais tels que ceux de Colette Cosnier, Le Silence des fillesDe l’Aiguille à la plume (Librairie Arthème Fayard, 2001) – dont j’ai repris pour mon compte (cela n’aura pas échappé à la sagacité du lecteur) la deuxième partie du titre, et de Christine Planté, La Petite sœur de Balzac (Seuil, 1989), nous aident à en mesurer la portée. La femme qui transmue l’Aiguille en Plume échappe par là au domaine que lui a réservé la société qui consiste à s’occuper des enfants et des soins (?!)… du ménage. En se mêlant d’écrire, la femme enfreint le domaine qui lui est imparti (voire imposé) et se pose ainsi en rivale de l’homme. Le danger résulte donc pour celui-ci en une remise en cause de ses privilèges et, à terme, d’un profond bouleversement de la société mettant la femme sur le même pied d’égalité que lui. C’est pour cette raison que lui est témoigné un si profond mépris au 19ème siècle, la femme-écrivain demeurant jusqu’au début du 20ème siècle une sorte de monstre mi-homme mi-femme en marge de la société, affublée d’ailleurs de l’appellation disgracieuse « bas bleu ». La Petite sœur de Balzac est un essai en cela fort instructif puisqu’il rend hommage à toutes ces femmes restées dans l’ombre des grands hommes, que ce soit aussi bien des épouses, des sœurs que des mères… Et ce n’est pas le moindre des mérites d’un colloque international, tel que l’organise François Le Guennec à Orléans, du 24 au 26 mars 2011, dont j’ai l’honneur de faire partie au titre de membre du comité scientifique, que de remettre dans la lumière ces femmes de l’ombre dont le titre du colloque est révélateur : Femmes de Lumières et de l’Ombre, Un premier féminisme (1774-1830).

Ainsi, comme un prolongement à l’essai de Colette Cosnier, L’Etoile Vesper renverse le modèle de la femme attablée à la couture : « Et si la couseuse allait se muer en poétesse ? » s’interroge Colette Cosnier. L’écrivaine Colette s’inscrit tout à fait dans cette problématique en ce qu’elle souligne dans son œuvre l’aspect profondément subversif de la broderie (un chapitre intitulé « La couseuse » dans La Maison de Claudine est instructif à cet égard).

A l’instar de l’écriture, la broderie représente l’art du silence en ce qu’elle permet aux pensées de vagabonder et par là même à la fonction créatrice d’opérer.

Mais bien plus que cela, la broderie, en ce qu’elle est constituée de morceaux qui peuvent être copiés de différents modèles, se rapproche plus ostensiblement de l’art scriptural. Colette en a parfaitement conscience lorsqu’elle écrit dans Belles Saisons I : « Mères, et mères-grand, férues d’économie, remplaçaient le vieux par le neuf, même si le vieux gardait encore son charme ». En fait, il faut interpréter ces mots comme une métaphore illustrant une technique d’écriture que Roland Barthes, bien des années plus tard, en 1960, qualifiera du terme d’« intertextualité ». J’aimerai à cet égard m’inscrire en faux contre le mépris affiché d’une critique condescendante et parfaitement injuste, encore à l’heure actuelle, envers l’écrivaine… négligeant que c’est au prix d’un grand labeur mêlé de souffrance (il n’est qu’à relire sa correspondance et notamment celle établie avec Marguerite Moreno pour s’en rendre compte), que Colette parvient à cette écriture non pas naturelle (dans le sens de spontanée) mais authentique ! Pour preuve, ce journaliste du Figaro littéraire, Yann Moix, qui retient comme titre (pour le moins ironique) à son article du 28 mai 2009, Colette, reine de la bluette, nous laissant augurer du contenu ; c’est pour ma part, en réaction à ce genre de critique simpliste qui sous-estime les qualités d’écrivaine de Colette (j’insiste sur ce point !) que j’ai rédigé ma thèse publiée L’Autofiction dans l’œuvre de Colette (Publibook, 2008).

Mais revenons à l’intertextualité définie en termes textiles (?!) par Roland Barthes : « Tout texte est un tissu de citations révolues ». Ainsi, Colette s’est-elle inspirée de Marcel Proust dans une nouvelle peu connue (qui mérite d’être redécouverte sous cette perspective), Le Bracelet, pour s’en démarquer légèrement. Colette reprend également dans plusieurs de ses livres cette figure de Philomène que l’on trouve dans Albert Savarus d’Honoré de Balzac. Rien d’étonnant quand on songe au véritable culte qu’elle lui vouait ! On pourrait ajouter François Mauriac et d’autres allusions intertextuelles parsemées au fil de ses Œuvres si l’on voulait être complet sur la question…

Finalement, pour terminer sur la métaphore filée de L’Etoile Vesper, entre désaccords et accords, malgré des débuts houleux, Colette aura fini par mettre au pas l’attelage enfin réconcilié de l’Aiguille et de la Plume. Mais est-ce vraiment un hasard si elle parvient à le faire « au bout de la route » comme elle le dit elle-même ? Alors qu’en 1950, sa position d’écrivain est clairement établie, « chargée d’ans et d’honneurs », elle peut dès lors se permettre (ce qu’elle ne pouvait pas faire auparavant) d’arborer ostensiblement « sa broderie », utilisant même malicieusement l’ouvrage au profit de l’image de respectabilité recouvrée de « bonne dame du Palais Royal », ou encore selon l’appellation affectueusement ironique de Jean Cocteau, qui n’était pas dupe, de « bonne dame tartine » !

A paraître prochainement Colette : par-delà le bien et le mal ? aux éditions MPE qui fermera le Triptyque sur Colette de S. Michineau ; Triptyque composé au préalable de L’Autofiction dans l’œuvre de Colette(Publibook, 2008) et Construction de l’image maternelle chez Colette de 1922 à 1936 (Edilivre, 2009).


Stéphanie Michineau


Blog littéro-universitaire de Stéphanie Michineau :

http://stephanie-michineau.publibook.com


A propos de l'auteur

Stéphanie Michineau

Stéphanie Michineau

Docteure en littérature française, spécialisée dans les œuvres auto/fiction, elle est spécialiste à deux têtes : C0LETTE & Serge Doubrovsky 

 

(France ~ Amérique ). Jouissant d'être membre scientifique de nombreux colloques en France & internationaux et afin de les promouvoir (avec autres),

 

elle est actuellement auteure C. G. : Classiques Garnier, rue de la Sorbonne, à PARIS.

Commentaires (12)

  • Stéphanie Michineau

    Stéphanie Michineau

    18 novembre 2011 à 16:00 |
    J'en terminerai et j'espère vous avoir convaincue (car cette réponse aux pistes ébauchées n'*avait pas d'autre but) de l'évidence de l'actualisation de Colette par un extrait de l'avis de l'éditrice (MPE) qui a publié mon essai (avis que j'insérerai dans sa totalité dans mon album FB lorsque "Colette : par-delà le bien et le mal ?" sera sorti)

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  • eva talineau

    eva talineau

    02 novembre 2011 à 19:13 |
    La langue de Colette, si riche, si travaillée - broderie précieuse, mais non mièvre - est certainement un des "joyaux" de la littérature française - mais de la version de la féminité qu'elle fait exister, dans une sorte d'évidence de "La Femme" à elle-même, du corps à lui-même s'auto-célébrant dans une sensualité qui serait donnée immédiatement,dont il s'agirait de ne pas se laisser déposséder, que reste-t-il aujourd'hui ? ce serait intéressant, en effet d'entendre ce qu'en ont à en dire celles qui rencontrent son écriture aujourd'hui. Le contexte dans lequel elle l'a inventée à tellement changé, les rapports sociaux, l'univers culturel qu'à part le constat que les mots sont "bons en bouche", comme un bon vin, ou un plat délectable, on ne voit pas ce que ça peut "dire", aujourd'hui. Je lirai volontiers l'essai qui sortira dans une dizaine de jours, s'il aborde peu ou prou cette question.

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    • Stéphanie Michineau

      Stéphanie Michineau

      17 novembre 2011 à 18:07 |
      Pardon d'avoir à vous l'écrire, Eva, mais ce qui relève pour vous d'une ou pire de... l'évidence est loin de correspondre à une réalité factuelle. Je ne rentrerai pas dans le débat mais mettrai seulement en exergue quelques chiffres qui, hélas, parleront d'eux-mêmes: les violences faites aux femmes ont causé en 2007 la mort de 266 femmes en France, soit une hausse de 30% par rapport à 2006 et près d'une victime tous les deux jours. Ne regardez pas derrière vous (par-delà vous, Eva, je m'adresse ici aux lecteurs de RDT mais aussi plus indirectement aux Facebookiens), c'est ici, en France, et maintenant que ça se passe!
      J'ajouterai à cela que par-delà la France et je suis bien placée pour le savoir ayant été particulièrement sollicitée en ce sens depuis les récents événements..., en tant que spécialiste de Colette et membre d'un comité scientifique littéraire féministe, Colette est l'objet de nombreuses recherches à l'heure actuelle par les étudiant(e)s dans les pays arabes (marocain(e)s, tunisien(ne)s, iranien(ne)s...).
      J'en terminerai et j'espère vous avoir convaincue (car cette réponse aux pistes ébauchées n'avaient pas d'autre but) de l'évidence de l'actualisation de Colette par un extrait de l'avis de l'éditrice (MPE) qui a publié mon essai (avis que j'insérerai dans sa totalité dans mon album FB lorsque "Colette : par-delà le bien et le mal ?" sera sorti): "La force de Colette est aussi de donner à lire les tangentes, de se confronter subtilement au masculin, de subvertir même la manière d'écrire l'homme et son corps, de mettre en scène d'autres amours, plus fusionnelles, plus confidentielles, de jouer sur le dicible et le secret."

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  • Stéphanie Michineau

    Stéphanie Michineau

    02 novembre 2011 à 13:27 |
    Merci à Franz pour ses encouragements et son soutien pour mon Triptyque! Je préfère le terme (plus pictural)de Triptyque à celui de trilogie.

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  • Stéphanie Michineau

    Stéphanie Michineau

    02 novembre 2011 à 13:20 |
    @ Martine: "J'aime" (à la manière Facebook puisque RDT est en ligne sur FB!)que vous étendiez par-delà Colette car ce sera en effet la thématique du prochain colloque international d'Orléans organisé par François Le Guennec en partenariat avec MIX-CITE (association féministe) qui portera sur "Les Femmes de la Belle Epoque". En temps que membre du comité scientifique, j'ai pu lire et retenir, avec les autres membres, les résumés les plus aptes à traiter du sujet. Dans le programme sont d'ores et déjà prévues des interventions qui porteront sur des auteures telles sans ordre de préférence: Annie de Pène, Marguerite Audoux, Nathalie Barney.... il y aura aussi des réflexions sur la revue Fémina (créée en 1901), le lesbianisme puisque la Belle Epoque est non seulement une période charnière mais aussi, à bien des égards, un point de départ de la perception moderne du lesbianisme. Pour ma part, en tant que spécialiste de Colette, j'étudierais (cela va de soi), un des angles de vue de mon essai qui va sortir dans une dizaine de jours: "Colette: par delà le bien et le mal?" (éd. MPE).

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  • Stéphanie Michineau

    Stéphanie Michineau

    02 novembre 2011 à 13:03 |
    @ Jean-François: C'est exactement cela. J'ajouterai à l'intertextualité, l'autotextualité puisque comme je l'explique dans ma thèse publiée "L'Autofiction dans l'oeuvre de Colette" (éd. Publibook, 2008), l'écriture de Colette part toujours d'un mécano du souvenir à partir duquel elle construit... brode son imaginaire.

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  • Stéphanie Michineau

    Stéphanie Michineau

    02 novembre 2011 à 12:50 |
    Avec plaisir, Elisabeth.
    Oui, pour tout ce que vous écrivez. Une réserve, cependant pour le "tout vrai" auquel je préfère le mot "authentique" mais c'est sans doute que "le vrai" s'insère dans le fil poétique de votre plume.

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  • Franz

    Franz

    15 octobre 2011 à 18:22 |
    Brava ! Encore une victoire de Stéphanie. Il faut lire cette trilogie qui vous fait pénétrer les arcanes de l'oeuvre colettienne, oeuvre immense obtenue, Stéphanie le rappelle, au prix d'une stricte discipline.

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  • Martine L

    Martine L

    03 octobre 2011 à 12:10 |
    Précieux tout ce qui nous parle de Colette, auteur que toutes et tous avons quelque part, et souvent à plusieurs endroits de nos vies. Votre titre - plume, aiguille - nous emmène bien au delà ; dans ce siècle charnière où elle a vécu, en décalé, et où la place de la femme ( qui plus est, se " piquant, avec plume ou aiguille" d'écrire et de vivre autrement )était pour le moins instable, mouvante, en voie d'installation? jamais installée?

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    01 octobre 2011 à 06:49 |
    Géniale métaphore de la broderie comme symbole de la création littéraire - qu'on retrouve dans l'expression "broder sur" un thème! - et même de la création tout court (cf. en musique, l'art baroque du contre-point). L'écrivain, l'artiste en général, ne crée pas ex nihilo, à partir de rien : il lui faut une matière première, des fils à tisser. C'est en recyclant l'ancien qu'émerge le nouveau; et la - si utile - théorie de l'intertextualité, en matière de critique littéraire, si elle flétrit l'amour propre de l'auteur en mettant à jour sa dette envers les autres, a eu au moins le grand mérite de rendre au texte sa vie propre : il existe de manière autonome et se nourrit d'autres textes, indépendamment de la biographie de celui/celle qui l'a écrit.

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  • Elisabeth Guerrier

    Elisabeth Guerrier

    30 septembre 2011 à 17:42 |
    Merci Stéphanie.
    Il s'agit toujours ou disons plutôt encore de se tracer pour la littérature féminine une route à travers le bain moussant. Une écriture de fille pour les filles, une écriture de brodeuse.
    Un moindre mâle d'écriture.
    Cette écrivaine là est un talent sans aucun doute possible : mots rares et précieux comme des épines, sensualité assumée qui s'infiltre partout et gémissements troublants des amours douloureuses, écrits à valeurs inégales, intensité de la production.
    Tout vrai comme dans la vraie littérature, en fait, que les images préconçues laissées par les extraits lus dans l'enfance continuaient de plaquer du côté de l'anodin, du suave, du gentil.
    Il y a quelques années, un été passé en sa compagnie de la tête au pied m'a complètement prouvé que là aussi, il restait tant de travail à la pensée pour dénouer les fils de ses bétonnières.

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