Des oiseaux et du sang

Ecrit par Didier Ayres le 16 janvier 2016. dans La une, Littérature

à propos de La Tragédie de l’âne, de Catherine Gil Alcala, éd. La Maison Brûlée, janvier 2016, 16 €

Des oiseaux et du sang

Comme les livres viennent à moi parfois mystérieusement, les voies qui ont conduit cette lecture très consécutive dans le temps de deux pièces de Catherine Gil Alcala, m’ont permis de faire plus large connaissance d’une dramaturgie insolite et très hardie. La Tragédie de l’âne me semble d’ailleurs appropriée à deux registres de la tragédie : le monde classique de la tragédie du XVIIème siècle français, et le baroque anglais du XVIème. J’ai vu dans cette pièce le calque de Titus Andronicus, mais écrite d’une façon archaïque, ou peut-être est-ce l’esprit français qui sonne là avec vigueur. J’avais déjà constaté la filiation du théâtre de Catherine Gil Alcala avec Rabelais, et je crois que cette référence est judicieuse – autant que le rapport de cette dramaturgie avec un Ubu par exemple. Pour ce qui est de la référence au Grand Siècle, je crois pouvoir débusquer dans cette pièce les obligations de la règle du théâtre classique français, c’est-à-dire, les unités de temps, de lieu et d’action. Car hormis l’allusion d’une idylle amoureuse entre une nymphe et son amant, on pourrait situer l’activité de cette tragédie dans cette règle théorique.

LE ROI AUX OREILLES D’ÂNE DECOLLEES

Nos peuples ont conclu une alliance aberrante au prix de notre union contre-nature !

Notre géniture infirme grouille sur la terre qui est devenue semblable aux rives du Styx !

LA REINE DES OISEAUX

La souillure incestueuse de ta naissance est la cause de cela !

Ton frère, se faisant passer pour le revenant de son père, engrossa ta mère !

LE ROI AUX OREILLES D’ÂNE DECOLLEES

Ton père ivre féconda un vautour qui pondit un œuf et le mit à la nuit tombée dans le nid de l’aigle !

Voilà pourquoi tu ne peux accoucher que de charognes !

LA REINE DES OISEAUX

Homme bancal qui nie l’évidence !

C’est la mauvaise graine qui t’a donné la vie, ta race qui est pourrie !

Nous sommes donc conviés à une histoire sanglante, dont ici les rôles sont tenus par des oiseaux ou des personnages à tête d’âne.

LE ROI AUX OREILLES D’ÂNE DECOLLEES

Faites, mes petites fourmis rouges !

Et que tous mangent de ce repas, et vous aussi petites commères empoisonnées !

Pour bénir ce repas, je vous raconterai une croyance et une tradition ancienne de manger nos ennemis, qui ainsi deviennent nos propres ancêtres et ne nourrissent pas de haines de guerres contre nous !

A la différence de Shakespeare, le repas d’humain ne correspond pas à une pure violence de vengeance guerrière. C’est plutôt vers l’option de Lévi-Strauss qu’il faut aller et considérer cette scène de cannibalisme, comme faisant partie de la famille de l’ingestion sacrée des pouvoirs d’un autre humain, autre être que l’on mange pour s’approprier sa force, par exemple. Et pour manifester ce que j’ai repéré de l’esprit français dans cette pièce, il faut sans doute regarder vers les Fables de La Fontaine. C’est donc dire que l’on se trouve à la coupure des temps, à la fois porté par une tradition littéraire qui côtoie des manières archaïques, et la tension vers une expression nouvelle et très neuve. Donc, un texte tour à tour hanté par la brutalité sommaire qui nous vient d’Eschyle, et la modernité d’un Ionesco. Tension entre la bouffonnerie et le poème violent.

L’AIGLE

Tes souvenirs volcaniques se vautrent dans un délire d’aveux inavouables !

L’ALOUETTE

Déjà l’alouette est une menace comme une pierre qui tombe du ciel !

LE BASILIC

Et toutes les bêtes monstrueuses envahissent les cauchemars des hommes.

LA FEMME DE L’EPERVIER

Le roi était une bête monstrueuse incarnée, un sang-mêlé de l’inceste avec un pied sur la terre et un pied dans les enfers !

Il faut aussi se laisser porter par la vivacité des répliques, par la truculence des situations, par l’originalité des noms des personnages, et aimer aussi cette métaphore animalière qui conduit les oiseaux vers une humanité sombre et maladive. Donc, il ne faut hésiter à évoquer en peinture, à la fois Poussin – à la composition savante – et Bacon – à l’éclatement sauvage de la représentation –, ce qui revient à terminer mon propos d’aujourd’hui avec ce qui faisait mon introduction, et ne pas partager les influences.

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Didier Ayres

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