L’Accident de soi, Jeanne Orient

Ecrit par Henri-Louis Pallen le 19 février 2013. dans La une, Littérature

L’Harmattan, juin 2012, 116 pages, 12,50 €

L’Accident de soi, Jeanne Orient

Un problème technique regrettable n’a pas donné à ce texte publié antérieurement, le nom de son auteur. Nous republions donc avec plaisir cette belle recension, sur un sujet propre à débats.

 

La rédaction Reflets du Temps

 

Ce roman en apparence léger du fait de sa taille modeste est remarquable par la force de son écriture autant que par le choix courageux de son sujet ; il ne laissera aucun lecteur indifférent. Un prologue donne à lire six portraits saisissants de femmes que l’auteur appelle des « silencieuses ».

D’âges variés, issus de climats sociaux et familiaux différents mais à dominante bourgeoise, ces personnages féminins ont d’abord en commun le silence prégnant qui les caractérise au point de s’imposer par-delà les événements et leurs conséquences comme le thème profond, affleurant de a à z dans le filigrane des 116 pages du roman.

Il résulte pour chacune de ces figures une vie « fracassée », que seul semble pouvoir rendre praticable, sinon supportable, un effacement de soi appliqué dans les rapports humains, qui vise à se faire aussi radical que possible bien qu’à divers degrés de volonté ou de lucidité pour chacune d’elles. Un septième et dernier portrait présenté de façon succincte dans le prologue, celui d’une Jeanne, amie de la romancière, « qui a été femme fleur » avant de « jeter tout d’abord un sein entier, puis quelques autres bagatelles », ne manquera pas de brouiller quelque peu et d’emblée les pistes dans le rapport de l’écrivaine à ce réel-là, la tentation existant d’y lire, au moins en partie, une autofiction. Cela revêt-il une grande importance d’ailleurs, puisque c’est moins de stricte réalité qu’il s’agit, que de sentiment du réel et de positionnement personnel par rapport à lui ? On pourrait imaginer que ces sept médaillons posent chacun implicitement la question du « comment vivre » suite à l’amputation brutale et totale de ce qui faisait l’essentiel d’une vie, précisément : le lecteur pourrait lire toute l’histoire de Jeanne qui leur succède comme une réponse induite et avant tout actée, convaincante sinon exemplaire, à cette question.

La dernière présence féminine, rendue si proche en nous confiant autant qu’à l’auteur son parcours fascinant dans un sens non-voyeur du terme, se raconte au fil de quatre grandes parties (elles-mêmes subdivisées en chapitres très alertes) qui paraissent faire office de points cardinaux dans sa tentative lucide et jamais relâchée de « garder la main »… Elle se dévoile sans fausse pudeur ni complaisance, a minima mais avec tant de force dans le choix des mots qu’elle s’y laisse parfois brièvement emporter.

Le fait que la locutrice s’y exprime continûment à la première personne ajoute encore au mystère de ce personnage composite dont le cancer ne fait pas le tour, dont le moindre paradoxe n’est pas d’être rendu plus vivant que jamais. Elle garde à ce point la main, dans sa rage de comprendre et dans sa non-résignation, que la cascade des événements en chaîne qui vont l’emporter – cruels jusqu’au tragique dans leur résonance : annonce du cancer, castration, plastie, rémissions, dérive addictive dans le jeu, poussée à son terme – ne sont autres que des arbres cachant provisoirement l’étendue de la forêt, des « maladies d’attente » qui renforcent son aptitude « acharnée à tisser le silence ». Rencontre saisissante du mot de Blaise Pascal : le divertissement.

On ne peut certes aller jusqu’à voir bénéfique un accident de soi dans quelque domaine qu’il frappe, mais ce livre rend limpide le traitement lucide de son propre chagrin et il est une arme précieuse de non-capitulation. Un hymne passionné à la vie.

 

Jeanne Orient est née en 1952. Elle a fait carrière dans la communication d’entreprise d’un groupe du CAC 40. L’Accident de soi est son premier roman.

 

Henri-Louis Pallen

  • Lu: 1982

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