L’autre monde de Sabine : « Free d’hommes », Sabine Aussenac

Ecrit par Martine L. Petauton le 11 janvier 2014. dans La une, Littérature

L’autre monde de Sabine : « Free d’hommes », Sabine Aussenac

Fascinants, pour qui imagine et invente (l’écrivain, du coup), que ces mondes, qui seraient bâtis autrement, fonctionneraient dans d’autres dimensions, seraient – pourquoi pas – cul par dessus-tête. C’est à ce registre que se rattachent les pages du roman ? nouvelle ? que vient de publier notre amie et rédactrice, Sabine Aussenac.

On a connu – pépite fantastique de notre adolescence – le « Demain les chiens » où Médor et les siens tenaient l’ordonnancement du monde, sans parler des singes de la planète ! Là, l’histoire (« il était un monde, une fois, où… ») est tout bonnement renversée : homme/femme, pas comme on connaît ; le contraire. « Comme ailleurs dans le monde, les hommes étaient lésés ; gagnaient moins que les femmes, se comptaient sur les doigts de la main dans les conseils d’administration… les femmes avaient le monopole de l’emploi, de la sécurité financière, des pouvoirs décisionnels… Paul – “le-la” héros – soupira : oui, le chemin serait long ! »

Le parti pris – de féminiser chaque nom masculin (de Jacquotte Lacan, à Davida Pujade, en passant par Danielle La Rouge) – est un brin trop appuyé ; on finit par en attendre l’effet qui, in fine, fait parfois flop, même si, les citations, maximes, proverbes qui s’inscrivent en entête de chaque chapitre, et suivent un chemin identique, sont souvent plus heureux et surprennent toujours : « mieux vaut habiter l’angle d’un toit, que de partager la demeure d’un homme querelleur – Salomonne »…

Sympathique – et peut-être bien connue d’Aussenac – cette tribu débordant d’affects bruyants, recomposée, comme le veut la mode actuelle, qui forme la joyeuse cohorte des personnages du récit. Qui préférer ? De Papa Paul, qui est aussi un peu poule, l’enseignant heureux traînant juste une pointe de regrets ; il aurait voulu être journaliste, mais il y eut les enfants !! (« Monoprix étant encore ouvert, il se posta dans la file derrière tous ces hommes épuisés par leur double journée… ») des grands-parents, côté masculin, qui arrosent les fleurs « à petits pas » à l’ombre de leurs femelles bardées de responsabilités et de vécu décisionnel (une aïeule ne fit-elle pas Verdun ??). Les gosses – tous âges – pétant la forme et jouant du FB et de l’I Phone à merveille… là, vous aurez l’embarras du choix – j’ai un faible pour Max, le surdoué pétri d’humanité et de citoyenneté – mais certains s’enticheront des jumelles effrontées, comme de petits mâles dominateurs qui hantent aujourd’hui certaines classes. Presque trop lisses, pourtant, ces jeunes, dans leur cocon où souffle le masculinisme… Dans un futur ouvrage, Sabine pourrait sans doute, avec bonheur, complexifier un peu les portraits psychologiques (car, chacun reste figé dans le rôle inversé) ; on y gagnerait…

Les femmes « puissantes » – toutes et trop – sont des virago pour qui « le diable s’habille en Prada » : physiquement écrasantes, levant le coude sur le canapé du soir, et séduisant – vite, trop vite – les mâles qui passent autour, du stagiaire au procureur. Caricaturales ! mais on sourit, devant l’avalanche… Un tout petit peu, quand même, de situations répétitives, là aussi. Un texte plus resserré, format grande nouvelle, éclairant mieux, ne disant pas tout, abattant quelques murs, à grands coups de hache monumentale, aurait sans doute été l’instrument de choix d’un sujet jouissif, comme celui-là…

On ne boudera pour autant pas notre plaisir ! L’Histoire – la grande ou la plus quotidienne – tient sa partie dans le récit, avec une présence pertinente qui donne chair : des enfants qu’on enlève à de brillantes études pour les marier au bled (ici, un Medhi, évidemment), aux Révolutions arabes, à la poésie iranienne, au souvenir de 68 (slogan masculiniste : « oui, maman, oui patronne, oui chérie ; non ! Merci ! criaient les jeunes gens de l’époque en brûlant leurs coquilles à testicules entre deux jets de pavés sous la bouille en cœur de Danielle la Rouge »).  On rit, souvent – un des meilleurs passages, attendu, certes, mais réussi, n’est-il pas l’annonce de l’accusation de viol sur homme de chambre buriné, par une Sarah Dayan Klein, directrice du FMI. Plus tard – entre émouvant et hilarant, un « homme !!! est élu aux élections présidentielles ! On y est, frérot, on y est ! ».

Mais Sabine Aussenac, est – avant tout – fine plume poétique et sensible. On ne sera pas étonné qu’elle ait situé sa fable burlesque dans cette Aquitaine qu’elle connaît bien, de Bordeaux au Bassin. Les pages sur « la ville d’hiver », les grandes villas silencieuses sous les pins, les perspectives sur la Dune – musique et poésie – sont touchantes et renouent avec un réel à aménager, de ce côté-ci ou de l’autre des « genres » : « je demeure persuadé que les françaises et les femmes en général, sont capables d’ouvrir leur cœur non seulement aux arts, mais aux hommes, de leur faire une place au soleil, de modifier les consciences… ». Le chemin sera long, disait Paul…

 

Free d’hommes, Sabine Aussenac

on peut se le procurer : www.thebookedition.com

5,69 € en édition numérique

A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (2)

  • Sabine Aussenac

    Sabine Aussenac

    15 janvier 2014 à 08:18 |
    Mille mercis, très chère Martine, pour la superbe critique de mon roman!!!!!!!!!!!!!!!

    Merci de la critique lucide et éclairée, et d'avoir su détecter les failles du roman-erreurs de débutante...Hormis mon Britsih Kiss je suis plutôt nouvelliste et poète...:)- et d'avoir vu ses beautés!! Oui, la petite tribu, même dans le désordre, existe, et votre personnage préféré, c'est mon fiston!!

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    12 janvier 2014 à 18:44 |
    Freedom or bondage ?My dear Sabine, between a man and a woman it can be either or both...with an intermediary positive stage - which is unknown in the French language - "bonding", in other words : ce qui crée du lien "bond" mais sans aliénation ou servitude, "bondage".

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