La ballade du Corbeau du Temps jadis

Ecrit par Jean Le Mosellan le 28 juillet 2010. dans Littérature

La ballade du Corbeau du Temps jadis

Le corbeau Archie, qui semait la terreur dans « les Oiseaux » d’Hitchcock, était-il un descendant du majestueux Corbeau  “digne des anciens jours de jadis” selon Baudelaire ou plus simplement “des saints jours de jadis” selon Mallarmé, tous deux subjugués par le “stately Raven of the saintely days of yore” d’Edgar Allan Poe ?

Hitchcock devait connaître l’arbre généalogique de son oiseau pour avoir préfacé en connaisseur  une édition des “Histoires extraordinaires” à Paris (Livre de Poche 1960). Archie en tout état de cause était moins démoniaque, n’ayant été que l’objet futile de commérages de coulisses, au contraire de son ancêtre qui mobilisait le talent rare d’un trio de maîtres du suspense, secteur sépulcral.

Saints étaient donc, avec quelques subtiles variantes, les jours du Corbeau, mais on doute qu’il ait voleté autour de Saint François d’Assise, pour venir en extase picorer dans ses mains.

Le doute est légitime, puisque les poètes n’ont pas été jusqu’à situer son existence dans un millénaire de grâce.

Poe a révélé sa méthode dans son essai la Genèse d’un poème « Aucun point de la composition ne peut être attribué au hasard. L’ouvrage a marché, pas à pas, vers sa solution avec la précision et la rigoureuse logique d’un problème mathématique. » On comprend, dès lors, que Hitchcock ait été un disciple de Poe.

Il faut reconnaître aussi que le Corbeau, son poème le plus célèbre, a servi de modèle à Poe lui-même pour illustrer sa manière dans son traité, lequel a été lu par Baudelaire, qui l’a traduit, et par Mallarmé qui en a fait son bréviaire, puis par Valéry, un soupçon moins enthousiaste. Chacun à sa façon a été redevable à Poe.

Le sujet du Corbeau est de l’ordre du mélancoliquement sinistre, s’enfonçant progressivement dans le sépulcral. Le narrateur est dans sa chambre d’étudiant, émergeant à peine d’un travail harassant à minuit, lorsqu’on toque doucement à sa porte. Il vient de perdre sa bien-aimée Lénore, juste avant cette nuit glaciale de décembre, et ne peut détacher les yeux de ces ombres fantasmagoriques flottant de sa cheminée au plancher. Le voilà rempli soudain de terreur avec ces bruits à sa porte.

Avant d’aller plus loin, voici comment Poe met en condition son lecteur :

Once upon a midnight dreary, while I pondered, weak and weary

Over many a quaint and curious volume of forgotten lore,

While I nodded, nearly napping, suddenly there came a tapping,

As of some one gently rapping, rapping at my chamber door.

“Tis some visitor,” I muttered, ”tapping at my chamber door- Only this, and nothing more.”

Cette strophe sert de modèle au poète qui déroule progressivement son long poème comme autant de scènes, au total 18, toutes conclues sur ce refrain « nothing more », puis « no more », enfin « nevermore ». C’est à l’évidence lugubre mais très musical, et on ne peut manquer de penser à l’idée fixe de Berlioz dans la Symphonie fantastique, ou au leitmotiv des opéras de Wagner.

En même temps l’écriture nous prévient que ce n’est pas si dramatique que ça. Ce n’est qu’un poème sur le bruit (Only this and nothing more !) Le bruit  à la porte de quelqu’un demandant à entrer. Et le bruit que fait l’écriture avec des rimes, à la limite du grotesque. Car il y a plus de rimes que de vers, pas seulement à la fin du vers mais en plein milieu. Le destin toque-t-il comme cela de façon aussi insensée à la porte ? Soulignons que l’étudiant s’est épuisé sur un « volume of forgotten lore ». Qu’est-ce ? Le climat se fait mystérieux. Mais on aurait tort de ne pas prendre en considération ces avertissements comme dans ses « Histoires grotesques et sérieuses ».

Voyons comment Baudelaire a traduit :

Une fois, sur le minuit lugubre, pendant que je méditais, faible et fatigué, sur maint précieux et curieux volume d’une doctrine oubliée, pendant que je donnais de la tête, presque assoupi, soudain il se fit un tapotement, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant  à la porte de ma chambre. « C’est quelque visiteur, – murmurai-je – qui frappe à la porte de ma chambre : ce n’est que cela et rien de plus. »

Et Mallarmé ?

Une fois, par un minuit lugubre, tandis que je m’appesantissais, faible et fatigué, sur maint curieux et bizarre volume de savoir oublié – tandis que je dodelinais la tête, somnolant presque : soudain se fit un heurt, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre –cela seul et rien d’autre.

Mallarmé se fait plus concis. Résultat, la densité émotionnelle s’en est accrue. Il y a plus de rythme. Et la scène est bien reproduite. De plus, savoir c’est bien mieux que doctrine. Grimoire ? L’étudiant est bien trop sérieux pour cela. Bizarre quand même. Le côté farceur de Poe a été quelque peu escamoté par nos poètes, qui s’en tiennent à l’ambiance. Alors t”raduttore traditore” ?

L’étudiant se remémore sa chère disparue, que les anges appellent désormais Lénore. « Nameless here for evermore », que Baudelaire traduit par : qu’ici on ne nommera jamais plus. Et  Mallarmé : de nom pour elle ici, non, plus jamais !

En traînant vers la porte, la peur au ventre, notre étudiant se décide à l’ouvrir pour se rassurer comme il peut : Dakness there, and nothing more. Baudelaire confirme : les ténèbres, et rien de plus. Mallarmé en écho répète : les ténèbres et rien de plus.

Puis comme on gratte à la fenêtre, il l’ouvre, définitivement alarmé après avoir murmuré Lénore ! Lénore ! Le Corbeau saisit l’occasion pour faire irruption et en quelques coups d’ailes se perche sur un buste au-dessus de la porte. And nothing more. Rien de plus, disent en chœur nos traducteurs.

L’étudiant quelque peu sonné demande, plein de crainte au Corbeau : “Tell me what thy lordly name is on the Night’s Plutonian shore !” Quoth the Raven, « Nevermore. » Baudelaire : “Dis-moi  quel est ton nom seigneurial aux rivages de nuit plutonienne !” Le corbeau répondit: « Jamais plus! » La conversation avec le Corbeau sera dès lors ponctuée de façon lancinante par le Nevermore pour les 10 dernières strophes.  « Jamais plus ! » Répété de concert par Baudelaire et Mallarmé.

Chemin faisant, l’étudiant, qui pense sans cesse à Lénore, découvre que cet « oiseau d’ébène » (Baudelaire) au maintien sévère et grave, quoique « disgracieux, maigre, et sinistre » « cet augural oiseau de jadis » (Mallarmé) ne sait que croasser : « Jamais plus ! » avec des yeux de braise « d’un démon qui rêve. » (Mallarmé)

Illusion, désillusion, confusion et souffrance indicible entre le souvenir séraphique de Lénore la bien-aimée et son dévoilement dans un cauchemar infernal. En fait Nevermore, innommable personnification de cruauté primitive, était déjà dans la chambre avant que bruyamment il n’y vînt.

 

The Raven –Edgar Allan Poe

Le Corbeau –Traduction Charles Baudelaire

Le Corbeau –Traduction Stéphane Mallarmé. Illustrations Edouard Manet

A propos de l'auteur

Jean Le Mosellan

Jean Le Mosellan

Membre du Comité de rédaction et rédacteur

Médecin

Auteur de nombreuses chroniques au "Monde.fr"

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