La Sauce d'Hiroshima

Ecrit par Jean Le Mosellan le 02 juillet 2010. dans Littérature

La Sauce d'Hiroshima

Il ne s’agit pas d’Hiroshima mon amour, dont l’éloge n’est plus à faire, mais de la sauce d’Hiroshima. Réduire l’art dAmélie Nothomb à une sauce, c’est un peu exagéré, mais c’est un peu ça.

Jusqu’ici la cuisine d’Amélie Nothomb m’intriguait et m’amusait au plus haut point, mais ce niveau vient d’être dépassé. Avec elle, avant de passer à table, vous êtes prié de laisser votre mauvaise humeur au vestiaire, mais vous n’êtes pas obligé d’y passer non plus. Vous pouvez vous servir de la sauce, dans le métro, ou le TGV, sauf que là on risque de penser que vous êtes un peu maboul de vous marrer tout seul. Pas de cérémonial préalable donc, encore que vous pourriez être enclin à le croire.

Amélie, narratrice dans Ni d’Eve ni d’Adam, revenue au Japon à 21 ans, après une très longue absence parle couramment le japonais. Celui d’une petite fille de cinq ans concocté par une gouvernante nommée Nishio-san, âge auquel elle a dû repartir, son père ambassadeur de Belgique ayant été affecté ailleurs.  Sans accent probablement, s’adressant à son amoureux Rinri, un peu ébahi tout de même par  les limites forcément étroites de son vocabulaire.

La sauce d’Hiroshima fait son apparition au cours d’une soirée, entre elle, Rinri, son copain Hara et une Américaine Amy. What’s that ? demande  Amy. “Elle pouvait parler celle-là, pense la narratrice, quoi qu’elle mastiquât, elle avait l’air de mâcher du chewing-gum.” Cette sauce s’apprécie fort opportunément à la bière Chimay.

A ceux qui demandent que la consécration soit établie par les prix littéraires, je signale qu’elle a eu pour Stupeur et tremblements, en 1999 le Prix de l’Académie française, qu’on ne peut taxer d’intentions commerciales. Son père, vieille France, pardon plutôt vieille Belgique, aimerait tout de même qu’elle ait le Goncourt. Certains ont dit de Stupeur et tremblements que c’est kafkaïen. A première vue peut-être, mais on ne se marre pas avec Kafka.

Sa dernière recette s’appelle “Le Voyage d’hiver“, titre pris à une oeuvre de Schubert, sans rapport précise-t-elle, sens rare de la dérision, avec ce qu’elle raconte. C’est valable pour les lecteurs distraits. Car ceux qui lisent normalement repèrent immédiatement l’épisode central du livre où il est question de trip, sans guillemets, aux champignons hallucinogènes, ce trip à trois ayant lieu justement en hiver à Paris.

Trip sur fond musical d‘Aphex Twin. Lequel produit “un électroencéphalogramme  en forme de baobab phonique.” Et Aliénor Malèze, double fantastique de l’héroïne se prend pour un baobab. L’héroïne, elle répond au prénom incroyable d’Astrolabe, courtisée par le narrateur au prénom aussi incroyable de Zoïle, masculin de Zoé.  Tous ces prénoms ont été choisis par des parents hypercultivés.

Le baobab est un arbre inutile. “Que fait-on d’un arbre bon à rien, que fait-on par ailleurs de ce qui n’est bon à rien, arbre ou homme, on décrète qu’il est sacré, voilà son utilité, il sert à être sacré, on a besoin de sacré, pas touche au baobab, il est sacré, tu sais ce truc auquel on ne comprend rien mais qui aide on ne sait pas à quoi.”

J’ai mis un point dans la citation, autrement ce ne serait pas faisable, car le baobab fait presque deux pages. Utilisation convaincante de la forme pour servir merveilleusement  le fond. Mais ce n’est pas tout, il y a dans ce trip un fond métaphysique, en l’occurrence son plancher fait de glace. “Le monde n’est strictement rien d’autre que ce conflit permanent entre le froid et le chaud, la mort et la vie, le gel et le feu, il ne faut jamais oublier que le froid a précédé le chaud, il est donc plus fort, un jour il triomphera de nous entre temps il faut vivre et le combattre, tu es la neige que je vais faire fondre.” écrit le narrateur à l’intention d’Astrolabe.

Après le trip plutôt raté, Zoïle se cherche un sens à donner à son existence, et devient terroriste pour son propre compte. “Comme tous les assassins, je respecte plus les morts que les vivants” constate-t-il. “Le projet m’apparut dans son évidence psychédélique : j’allais tout simplement détourner un avion et percuter la tour Eiffel, pour abolir cette lettre A qui me renvoyait à Atrolabe et à Aliénor.” (Gustave Eiffel fou amoureux d’une femme qui s’appelait Amélie a construit sa tour en forme de A. Si cette femme s’était appelée Olga, le symbole parisien aurait une allure très différente.. Personne ne verrait ce que je verrais : la Tour d’abord petite, puis de plus en plus immense, se rapprocher de moi jusqu’à notre baiser, le plus violent de l’histoire des baisers, enfin un baiser de la mort qui mérite ce nom.”

Il est tentant de citer bien d’autres choses aussi radicales que “Depuis le temps qu’on nous assure que l’enfer sur terre, que l’enfer, c’est les autres ! Enfin une confirmation fiable.” constate le narrateur dans un autre trip dans le métro, et le sujet de sa réflexion vient de la cravate affreuse de l’homme assis en face de lui.” Un bad trip ! Il ajoute « L’enfer, ce n’est même pas l’autre entier : sa cravate suffit. » Cravate littéralement atroce, remplissant de sa laideur tout le voyage. “Porter une telle cravate, c’est une insulte, un attentat, un acte de mépris, ce comportement respire la haine, voilà, ce type me hait, il hait le genre humain.”

Des détails comme ça, il y en a plein dans ce beau livre de la maturité, qui n’aurait pu être, on s’en doute, écrit si l’égérie de Gustave Eiffel s’était appelée plutôt Olga qu’Amélie.

A propos de l'auteur

Jean Le Mosellan

Jean Le Mosellan

Membre du Comité de rédaction et rédacteur

Médecin

Auteur de nombreuses chroniques au "Monde.fr"

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