Le Port

Ecrit par Didier Bazy le 29 novembre 2014. dans La une, Littérature

texte de Jean-Yves Loude, images de Nemo, musique de Bruno-Michel Abati, Editions Vents d’ailleurs 2014, 58 pages, 15 €

Le Port

Le port, le sort, la mort

Le Port est un très beau livre, tragique et vivant, une œuvre zeugma. Un zeugma stylistique : « Les toubabs ont pris son bras et la totalité de ses rêves ». Mais surtout un zeugma sémantique : l’ellipse est aussi la trajectoire des comètes. Peut-être le lien parfait. La courbure dans sa pureté. Le lien et le lieu obligés : le zeugma désigne en grec le lien et le joug. Car le Port, c’est bien ça, tout à la fois : la pureté du rêve, la nécessité du lien, la condition du joug, l’espoir d’un ailleurs, la prise absolue du risque de cet ailleurs qui n’est meilleur que dans les rêves.

A quoi rêve l’Africain qui a faim ?

Djibril parle (Et il faut entendre la voix de Jean-Yves Loude, porte-voix et portefaix et porte-foi). Djibril se tait (Et il faut entendre Bruno-Michel Abati https ://www.youtube.com/watch?v=oYruz7yL0V8).

Djibril collectionne les images bleues des boites de lait (Et il faut voir les images de Nemo, ces images insérées dans le livre).

Des Djibril, il y en a mille, il y en a des milliers de mille, il y en a des milliers de milliers de mille qui n’ont pas assez, ou pas du tout, de mil. Loude, ethnologue, voyageur, signe ici un très grand livre d’écrivain, un livre de coloriste, un livre qui « est écrit dans une sorte de langue étrangère », une œuvre qui est Une œuvre.

Les questions classiques « qui parle ? », « d’où est-ce que tu parles ? » etc. ici s’effondrent pour donner voix et sens aux sans-voix du non-sens de l’iniquité mondiale. Il y a le devoir de mémoire. Il y a le devoir du présent. Du présent qui flambe. Du présent qui crève. Ici et maintenant. Ici car Lampedusa est ici. Lampedusa : rêve du naufragé.

Le père de Djibril a servi la France qui « lui a pris son bras ». Au village, on chante la Marseillaise et il se met au garde à vous, personne ne crie rompez, et il se pisse dessus debout, mort-vivant, clown tragique, héros sans qualité à la Beckett, ombre d’un Monsieur à la Kafka, sans plus de qualité que sa médaille dont un enfant se moque.

Est-ce à ce sort que Djibril veut échapper ? Ce destin terrible d’un père aimé ? Pourtant, il y a Assa. Elle l’aime et il l’aime. Assa ne retient pas Djibril. Elle sait que s’il réussit à passer le Port, elle le retrouvera et leur sort deviendra autre, meilleur, radieux…

La double chute du Port donne le vertige et ramène le lecteur sur terre. Loude n’a pas décollé pourtant : son style et sa voix demeurent au plus près de l’âme de Djibril. Il nous parle. En un monologue à plusieurs étages, mille voix s’élèvent avec leur logique propre, et c’est un feu d’artifices que l’on perçoit de très près sans en être aveuglé. Loin de l’éblouissement – le terme est trop théologique – Loude parvient à restituer un Djibril tout internel, actuel et universel, temporel et éternel : Le Port une traversée du cœur.

Un livre pour tous. Un livre pour nous. Un livre pour eux.

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