Le vice impuni

le 31 juillet 2010. dans Littérature

Le vice impuni

En été, les journaux réduisent leur pagination. Une occasion de serrer un peu plus la ceinture et faire quelques économies. Le problème c’est que le monde se moque des saisons; les guerres continuent, les catastrophes poursuivent leur itinéraire, les hommes politiques persévèrent dans leurs ambitions et leurs erreurs, la crise ne connaît pas de pause et l’homme ne réduit en rien sa capacité de nuisance, ne met pas de limite à son égoïsme ni à son opportunisme.

L’information ne ferme qu’un oeil. Le journal lu sur la plage est souvent emporté par un coup de vent ou piétiné par des gosses qui jouent. Le lecteur renonce à s’informer, étant persuadé qu’il ne perd rien d’essentiel.

C’est ce même lecteur qui emporte avec lui de gros livres édités spécialement pour l’été. Des romans-fleuves, vite lus, vite oubliés. Mais je doute de l’efficacité de la lecture au bord des piscines et sur les plages. Je suis bien placé pour en témoigner surtout depuis que je passe mon été à lire des romans de la rentrée. L’Académie Goncourt est ainsi un cabinet de lecture qui me réjouit et me procure une bonne excuse pour ne pas accompagner les enfants à la plage. Je ne déteste pas la mer, mais je préfère la savoir à proximité pendant que je lis.

Je considère la lecture comme une occupation sérieuse pour ne pas la pratiquer n’importe où. C’est aussi un plaisir. Je lis crayon à la main. C’est une habitude. J’aime souligner les passages qui me plaisent ou m’intriguent. J’aime palper un livre, le feuilleter, lire une page au hasard, le fermer puis le reprendre. C’est un rituel. Ne pouvant lire tout ce que je reçois, je fais un choix, je ne néglige aucun livre, mais après examen je donne à chacun une heure de lecture soutenue, ce qui correspond à peu près à cinquante pages.

Si l’auteur a réussi à m’intéresser au-delà de cette limite, je continue jusqu’à la fin, je note mes impressions sur un cahier ; je fais une pause et je me replonge dans le suivant. C’est ainsi que je procède, ayant le souci non pas de la justice, c’est impossible, mais au moins d’une honnêteté alliée au plaisir.

Valery Larbaud comparait la lecture à ” un vice impuni “. L’été, ce vice règne en maître à la maison. Les piles de livres sont partout, car je lis dans plusieurs endroits, jamais dans le lit, mais à mon bureau, au salon et même sur la table à manger d’où je vois la mer. Ce que je recherche en priorité, c’est la découverte d’un style, un univers propre à l’auteur. Je suis heureux, je jubile quand je tiens entre les mains un roman qui m’enchante parce que j’y trouve les deux réunis. C’est rare, mais j’avoue que la joie de cette rencontre devient vite contagieuse et c’est le devoir d’un membre du jury de la communiquer aux autres. Cette joie est jubilatoire parce qu’elle est gratuite. Durant l’été, nous nous échangeons nos impressions de lecture.

Ce que j’aime à l’Académie Goncourt ce sont deux réunions. Celle de septembre où nous faisons la liste des quinze romans retenus (cette liste est importante parce qu’elle sert de base pour le Goncourt des lycéens). C’est le déjeuner le plus passionnant, car nous assistons à une belle diversité de sensibilités et de conceptions de l’écriture romanesque. Nous sommes différents, mais tous animés par la même passion : la littérature. Nous passons en revue, à tour de rôle, nos lectures, nos préférences, nos déceptions aussi. Parfois on se dit, c’est vraiment dommage, l’éditeur aurait dû faire travailler un peu plus l’auteur.

La seconde réunion que j’aime est celle du jour du vote. En vérité, je suis moins à l’aise qu’à celle de septembre, parce que personne ne peut être certain du résultat final, je suis inquiet, on dirait que je repasse le bac. Le matin, je sens le stress me gagner. Car il s’agit de défendre le roman qu’on considère le meilleur, celui qui a des qualités le mettant au-dessus du lot. Mais on n’est pas sûr de ne pas commettre quelque injustice.

Une chance.

Parfois le débat dure longtemps, d’autres fois, le vote se fait au bout d’une dizaine de minutes. Le tour du vote se fait par tirage au sort. Après, on se sent soulagé, un peu vidé comme après un combat. Personnellement je n’ai pas d’appétit ce jour-là. Mais c’est un bonheur d’élire un roman qui entrera dans des centaines de milliers de foyers.

Faire partie d’un jury aussi prestigieux et qui est utile m’intimide. Je repense à ceux qui m’ont laissé leurs couverts. Mon nom est gravé après celui de François Nourissier, de Raymond Queneau, de Léo Larguier et de Léon Hennique. Je pense aussi à Colette, à Aragon, à Cayrol, à Roblès…

Passer tout un été à lire est une chance. Il arrive que certains romans ne tiennent pas la route. On les dépose sur la pile des non-retenus. Après tout, il faut bien arriver à faire une sélection, donc éliminer. Mais certains livres restent dans la mémoire, d’autres ne laissent aucune trace. C’est aussi une technique pour faire son choix.

Quand en septembre j’entre dans une librairie, je suis saisi par une impression étrange, une sorte de vertige : je suis en territoire familier. Je connais presque tous les livres exposés. Je passe et me souviens du jour et du lieu précis où j’ai lu tel roman ou tel autre. Je repars de là avec l’impression d’être le seul à avoir presque tout lu.

Mais encore une fois, n’exagérons pas. Etre membre de l’Académie Goncourt ne vous attribue pas un nouveau talent, juste un nouvel apprentissage, celui d’être au service des écrivains qu’on ne connaît pas, qu’on découvre et qu’on fait découvrir. Ni plus ni moins.

 

Tahar Ben Jelloun

Ecrivain et poète, Tahar Ben Jelloun est membre de l’Académie Goncourt depuis 2008. Il a reçu le prix Goncourt pour ” La Nuit sacrée ” (Points Seuil) en 1987. Il a publié de nombreux livres dont “ Le Racisme expliqué à ma fille ” (Seuil, 1997).

Dernier livre paru, ” Au pays “, chez Gallimard (2009).

Commentaires (1)

  • Luce Caggini

    Luce Caggini

    01 novembre 2010 à 17:12 |
    Quelques fois , une page suffit , se suffit .
    « D’où je vois la mer »
    Été 2011 ? Â mon tour pour le stress .
    www.luce-caggini.com

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.