Pour ces raisons, je n'aime pas El Moutanabi

Ecrit par Amin Zaoui le 16 mai 2011. dans La une, Littérature

Pour ces raisons, je n'aime pas El Moutanabi


J'adore la poésie arabe. Et je n'aime pas Al Moutanabi ! Dans toute leur histoire culturelle, les Arabes ont toujours cru qu'ils étaient, et par excellence, la nation de poésie. La umma de Achiâr ! C'est ainsi que le calife Al-Ma'mûn (786-833), celui qui a fondé Beyt Al Hikma (la maison de la sagesse) et qui a demandé de traduire la science des Grecs, a négligé la traduction de la poésie. Une autosatisfaction poétique !

Quoique les Arabes aient placé sur le même pied d'égalité Al Moutanabi (915-965) et les prophètes, je n'aime pas ce poète ! Même si les Arabes ont mis le destin de leur langue entre les mains de Al Moutanabi, ce dernier ne réveille pas en moi la passion de la poésie.

J'aime lire et relire les poètes à l'image de : Al Maâri, Abou Nouas, Ibn Al Faridh, Al Hallaj, Al Bastami, Bashar ibn Burd, Rimbaud, Baudelaire, Edgard Alan Poe, et Homère et je n'apprécie pas Al Moutanabi.

Mais pourquoi je n'aime pas Al Moutanabi, le poète ? Celui-ci fut l'image exemplaire de l'intellectuel assoiffé du pouvoir. Dans toute sa vie, il tenait, en permanence, le regard tantôt sur le calife tantôt sur le califat, ne cherchant que sa petite part du pouvoir. Les miettes !

Pourquoi je n'apprécie pas Al Moutanabi ? Tout simplement, parce que 99% de ce qu'il a écrit est constitué de poèmes d'éloges flatteurs de Sayf al-Dawla (916 -967), Abou Al-Misk Kafour(905–968), Adud Al-Dawla (936-983) et d'autres sultans, califes, vizirs et hommes de pouvoir ! Bouffon ! Même sa diatribe virulente envers Kafour calife de l'Egypte était fondée sur une vision purement raciste. Vide de toute critique philosophique ou politique, on y lit :

“L'esclave n'est pas un frère pour l'homme libre et pieux

Même s'il est né dans des habits d'homme libre.

N'achète jamais un esclave sans un bâton pour l'accompagner

Car les esclaves sont infects et des bons à rien dangereux.”

Pourquoi je n'ai pas d'estime pour Al Moutanabi ? Autour de cette personnalité poétique, les Arabes ont élevé toute une tradition de la culture de la “soumission” et de “l'allégeance”. Par sa poésie et en sa personnalité, ils ont sacralisé la culture de l'irrationalisme.

En lisant ce vers éloge du calife Kafour on découvre la mesquinerie de Al Moutanabi :

“Ô Abou el Misk (Kafour) y-a-t-il dans votre verre un surplus que vous m'offrirez ? Depuis longtemps je chante et vous, vous buvez”.

Pourquoi je n'admire pas Al Moutanabi, celui qui se dit prophète? Ils ont fait de lui le symbole de la langue arabe. Ambitieux, et il fut symbole de l'humiliation intellectuelle.

Pourquoi je n'aime pas le poète Al Moutanabi ? Par sa poésie, ce dernier a sacralisé la rhétorique et a banni la question philosophique de l'existence.

Et je me pose la question suivante : pourquoi les Arabes ont-ils célébré le poète le plus humilié et ont lié et jumelé son nom à celui de la langue arabe tout en oubliant les poètes courageux tels Hallaj, Bashar Ibn Burd ou Al Maâri?

Nous avons besoin d'une nouvelle lecture rationnelle du patrimoine poétique enseigné à nos enfants et par delà une réécriture courageuse de l'histoire des intellectuels arabes, loin de toute sacralisation ou marginalisation.

 

Amin Zaoui


A propos de l'auteur

Amin Zaoui

Amin Zaoui

Ecrivain algérien né à Bab-El Assa (Tlemcen) Œuvres récentes en langue française : - Festin de mensonges (Fayard) 2007 - La chambre de la vierge impure (Fayard) 2009 Œuvres récentes en arabe : - Le huitième ciel (Madbouli. Egypte) - La Voie de Satan (El Ikhtilaf, Alger) Les romans d’Amin ZAOUI sont traduits dans une douzaine de langues

Commentaires (7)

  • Shark

    Shark

    08 août 2017 à 07:17 |
    "Les Arabes ont toujours cru qu'ils étaient par excellence la nation de la poésie " : cette croyance était certes justifiée durant l'époque médiévale mais plus par la suite, les grandes révolutions littéraires et poétiques ayant à partir de là Renaissance eu lieu en Europe et en Occident (France et pays anglo-saxons). En revanche je vous trouve sévère avec Al-Mutanàbbit, lequel a écrit des choses d'une beauté intemporelle, notamment sur les femmes (bien que sa vie privée soit semble-t-il peu connue) et l'amour. Il me semble que par certains côtés on peut établir des passerelles entre le lyrisme visionnaire d'Al-Mutanabbi et Grégoire de Narek (tous deux ayant vécu au Xème siècle) et celui de Victor Hugo ou Rimbaud.

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  • Driss chaab

    Driss chaab

    26 février 2016 à 13:56 |
    Almotanabi considere comme le poete le plus eloquant de tous les temps chez les arabes ses oeuvres sont abondant malgre la courte vie qu il a vecu presque 50ans mais on le reproche car sa poesie s est arretee sur l eloge et le critique il ne touchait pas les emotions d amour comme faisaient les poetes de son temps et il avait une movaise vertu c est l egouisme il etait trop nargiste malgre ca je l aprecie

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  • Najih Mustapha

    Najih Mustapha

    10 février 2015 à 17:58 |
    Al moutanabbi est et demeure la quintescence de la poésie arabe, le lecteur vit profondément ses dires et ses sentiments.
    Il est tellement touchant dans tout ce qu'il décrit , personnellement je me mets dans son intérieur et âme , je me sens emporté envoûté par l'ivresse de sa poésie .
    Gloire à son âme et à saisie éternelle.

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  • Alioui

    Alioui

    21 janvier 2015 à 13:42 |
    J'ai beaucoup lu et traduit sur des forums algériens Al Mutanabbi Al Maari et d'autres poètes arabes.
    Sur le plan littéraire, philosophique et de la sagesse Abou Tayeb est inégalable. C'est le plus grand poète arabe de tous les temps.
    Que Mr Zaoui l'aime ou le deteste c'est son affaire, mais il n'y changera rien.

    Deux vers pris au hasard :



    وهَبنــي قلـت: هـذا الصبـحُ لَيـلٌ ...أَيعمــى العــالَمونَ عَـن الضّيـاء؟

    puis :

    وليسَ يَصِــحُّ فــي الأَفهـام شَـيءٌ ...إذا احتــاج النَهــارُ إلــى دَلِيــلِ

    A peu près :


    Il s’est dressé contre moi, j’ai dit : ce jour est en fait nuit,
    Les mondes sont-ils si aveugles qu'ils ne voient pas la lumière ?

    L’intelligence ne sert pas à grand-chose, si l’éclat du jour
    Doit avoir besoin d’une quelconque preuve (pour s'affirmer).

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  • Abdellah Erramdani

    Abdellah Erramdani

    20 février 2014 à 17:34 |
    Monsieur Zaoui parle des arabes à la troisième personne du pluriel comme s’il était suédois ou finlandais ! En tant qu’algérien, la première personne du pluriel aurait jeté plus de crédits à vos jugements. C’est facile de juger une personne d’une autre époque avec une mentalité de l’époque.
    Libre à vous d’aimer ou de déprécier telle ou telle personne, mais s’agissant d’une personne de l’étoffe d’al-Moutanabi, je trouve votre jugement vision trop réducteur. Je pense sincèrement que vous ne le connaissez pas vraiment. Vous aimez al-Maârri, mais vous semblez méconnaître que le grand al-Maârri, dans ses débuts, s’est donné la peine de faire un voyage à Bagdad pour louer ses Emirs. Lisez « saqt azzend » si vous ne me croyez pas. Tout y est. Et puis c’est qui le grand al-Maârri si ce n’est l’élève d’al-Moutanabi !!!
    N’est pas poète qui veut, amusez-vous à faire la poésie arabe et vous apprendrez à aimer un géant comme al-Moutanabi.

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  • UN

    UN "arabe"

    16 juin 2012 à 12:32 |
    Ce qui différencie un simple écrivain d'un poète, c'est le rapport entre le fond et la forme. L'un se contente d'un style, l'autre respecte des formes d'écritures et une rhétorique plus stricte. La forme l'emporte sur le fond, chez un poète. Lorsque je lis Al Moutanabi, quel que soit le sujet qu'il aborde, il l'aborde avec une habileté impressionnante, il joue avec les mots et se joue des mots. Donc dans votre critique, je trouve incongru de juger d'un poète relativement aux sujets qu'il traite ou à sa personnalité. Pourquoi devrait-il s'engager sur telle ou telle conviction, ou bien être comme ceci ou comme cela ? Nous ne devons pas faire le procès d'un homme mais nous limiter à juger de ses talents de poète.

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  • dachraoui sophia

    dachraoui sophia

    17 mai 2011 à 12:12 |
    Je n'aime pas plus Al-Mutanabbi que d'autres, mais je trouve que ce que vous avez vu en lui est un peu réducteur de sa poésie. Ce qu'il a dit sur afour alikhchidi était plein d'ironie à la Beckett. N'oublions pas ses vers à double sens dont l'apparence est éloge et le fond est critique sarcastique. Vous parlez d'imagerie. Losqu'Al Mutanabbi décrit le désert "albaida2", c'est une orgie d'images, de l'imagerie à foison, on en a plein les yeux, plein l'âme!
    Ceci dit, j'aime plus Ahmad Matar et Mahmoud Derwisch qu'Al Mutanabbi.

    PS: c'est lui qui s'est dit prophète en faisant allusion à son inspiration poétique. Et oui, c'était un pédant. Mais "les arabes" comme vous dites, ne l'ont jamais considérés comme tel. Par ailleurs, nombreux sont les "arabes" qui le trouvent pédant et dénonce celà. Alors, laissant, cher ami, les grands paniers de généralité à part.

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