« Reflets a lu » : Le passeur de lumière

Ecrit par Gilberte Benayoun le 06 mai 2017. dans La une, Littérature

Nivard de Chassepierre maître verrier, Bernard Tirtiaux (Folio, 1995)

« Reflets a lu » : Le passeur de lumière

Ce « passeur de lumière » est la belle et émouvante histoire d’un maître-verrier du moyen-âge – l’auteur (belge et contemporain), Bernard Tirtiaux, étant lui-même maître-verrier, entre autres activités artistiques. Un livre à dévorer pour ce voyage initiatique dans un pays de lumière et pour la poésie de ses couleurs. D’une écriture fine, ciselée et bellement poétique, on ne quitte pas ce passionnant livre de presque 400 pages sans percevoir par nos yeux et tous nos sens ces multiples étincelles de lumière.

Un bonheur de lecture et de mélodies de couleurs !

 

Morceaux choisis :

« Le temps a charrié ses alluvions d’heures et de tourments depuis ce jour du mois de mai 1109 où Blanche de Chassepierre se présenta à l’atelier, accompagnée de ses deux garçons. Elle était jeune et gracieuse. Elle avait une démarche souple d’une exquise légèreté. Un châle ombrait son visage et masquait ses traits. L’artisan la reconnut lorsque l’étoffe de laine, en glissant, dévoila des cheveux d’une lumineuse blondeur.

Beauté lointaine, intimidante, Blanche de Chassepierre avait le charme de ces êtres fragiles que l’on regarde à la dérobée de peur de briser les fils de glace qui les relient au monde des anges. Irréelle, diaphane, délicate comme une aile de papillon, on ne distinguait pas chez elle ce qui était douceur ou douleur, ce qui était tendresse ou détresse. Elle parlait d’une voix minuscule, d’une voix blanche. […] ».

(…)

« Au soir du jour le plus éprouvant de sa jeune existence, Nivard traça à l’encre noire sur le revers de sa ceinture cette phrase amère qui allait diriger la marche de sa vie : Quaere Dei lumem post materiam, non gentes. Cherche la lumière de Dieu à travers la matière au mépris des humains. […] ».

(…)

« A ces moments forts de complicité, Nivard s’aperçoit qu’au-delà des différences qui les séparent, le vieux verrier et lui reçoivent les couleurs de la même manière et que leur œil est étonnamment semblable. C’est durant ce temps béni qu’il découvre que chaque couleur a non seulement ses heures de grâce, mais qu’elle a sa fonction précise dans la mélodie lumineuse. Lorsqu’on la sort de son aire, elle peut mourir ou encore casser une harmonie en équilibre.

Un jour, Nivard revient de la verrerie avec un bleu d’une profondeur extraordinaire qu’il a fabriqué au départ de l’oxyde de cobalt ramené par Soma, auquel il a joint un dérivé de manganèse. Avec Khalim Rhamir, ils promènent le ton neuf dans le verrotarium pour s’apercevoir qu’il répond à toutes les expositions et qu’il vit du matin au soir invariablement. Les deux hommes se regardent et le vieux maître constate :

– Voilà une note de base de la musique céleste, il faut à présent trouver les autres.

En 1125, le verrotarium s’achève. C’est le plus fantastique joyau de lumière érigé par l’homme. Il est doté d’un millier de teintes et, quand on se place sous la coupole, il paraît en avoir bien davantage car le même verre, selon son emplacement, multiplie ses variations subtiles. Lorsque le soleil projette sur le sol et les hommes ses éclaboussures chatoyantes, c’est d’une splendeur à couper le souffle.

Un soir faste, Nivard extrait de son four un rouge ardent, mordant, agressif, dont le pigment est à base d’or. Il tient là une seconde note parfaitement pure, mais, si la première était grave, celle-ci est aigüe. Il inscrit soigneusement la composition de son verre sur le long rouleau de parchemin où, depuis bientôt sept ans, il recueille les formules et les enseignements de son maître, puis il remet précautionneusement le précieux document dans le carquois de cuir qui le protège. Il exulte, remerciant Dieu de l’avoir comblé au-delà de ses rêves dans son art et dans sa vie.

[…] ».

 

… … …

A propos de l'auteur

Gilberte Benayoun

Gilberte Benayoun

Rédactrice/Lectrice/Correctrice

Membre du comité de rédaction


née le 1er octobre 1945, en Algérie, à Tlemcen.
Vit en France depuis 1962.

Parcours professionnel en région parisienne : Secrétaire dans différents services administratifs de la Fonction Publique, de 1962 à 2005.

Autodidacte. Pas de formation universitaire.

Activité occasionnelle, pour le plaisir, et à titre bénévole : "tapeuse de manuscrits" pour écrivains
(saisie informatique - traitement de texte - relecture - corrections - mise en forme)

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