Tel qu'en Lui-même enfin l'Eternité le change

Ecrit par Jean Le Mosellan le 22 juillet 2010. dans Littérature

Tel qu'en Lui-même enfin l'Eternité le change

C’est ainsi que Mallarmé pose la première pierre de son Tombeau d’Edgar Poe. Pierre qui n’est pas d’ici-bas mais “chue” de quelque nébuleuse, plus dure que le granit dont on fait ordinairement les tombes. Elle est chargée d’un message énigmatique, sinon hermétique, pour qui n’a pas lu Eurêka, poème cosmique, dernière oeuvre de Poe, lequel disait une fois la plume posée: “J’ai résolu le secret de l’Univers.”

Baudelaire, en parfait double de l’auteur, le traduisit presque religieusement, mais le trouva “trop abstrait pour les Français.”

L’énigme se pose d’entrée, à la manière de la Lettre volée, en s’affichant ostensiblement par la majuscule de L dans Lui-même. Ce n’est pas une licence poétique, mais le résumé et la finalité d’Eurêka. Lui se référant à Dieu évidemment. Poe se prenait-il pour Dieu?

Voilà un blasphème, aux ailes d’oiseau de nuit, faites pour “les  noirs vols épars dans le futur“, qui se déploie du fronton du monument, ou plutôt d’un bas-relief, trop lourd sans doute pour s’élever d’un sol hostile.

Mais Poe affirme dans Eurêka que l’Univers est un projet divin, dont on ne peut que reconnaître la perfection grâce aux lois innombrables, cohérentes entre elles toutes, qui le gouvernent dans l’immensité de l’espace-temps.

Bien plus, “Dieu existant par Lui-même, et existant seul, est devenu par la force de sa volonté, tous les êtres à la fois, pendant que tous les êtres devenaient ainsi une partie de Dieu. “Nous avons conscience de notre existence personnelle, mais nous faisons partie d’une “Destinée plus vaste, qui remonte loin, bien loin dans le passé et qui est infiniment imposante.”

L”Etre divin passe son éternité dans une perpétuelle alternation du Moi concentré à une diffusion presque infinie de Soi-même. Ce que tu appelles l’Univers n’est que l’expansion présente de son existence.” Le cœur de la Divinité c’est notre propre cœur. “Nous ne sommes que les innombrables individualisations de Lui-même.”

L’Homme finira “par gradations imperceptibles de se sentir Homme” pour atteindre ce moment ultime où il verra son existence confondue avec celle de Dieu. “Chacun de nous doit devenir Dieu.

Une fois muni de ces données galactiques, sans négliger non plus la voix étrange des Histoires extraordinaires comme la Chute de la Maison Usher, Morella, Ligéia, ou Metzengerstein, donnant un sens plus pur aux mots, dans quelque noir mélange, on lira autrement le sonnet phosphorescent de Mallarmé.

Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change/Le Poète suscite avec un glaive nu /Son siècle épouvanté de n’avoir pas connu /Que la mort triomphait dans cette voix étrange!

Eux,comme un vil sursaut d’hydre oyant jadis l’ange /Donner un sens plus pur aux mots de la tribu/ Proclamèrent très haut le sortilège bu/Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.

Du sol et de la nue hostiles, Ô griefs !/Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief/Dont la tombe de Poe éblouissante s’orne,

Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur,/Que ce granit du moins montre à jamais sa borne /Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.

Notons pour terminer que le Tombeau d’Edgar Poe ne voisine pas par hasard, dans le recueil de Mallarmé, avec celui de Charles Baudelaire, temple à “bouche sépulcrale d’égout bavant boue et rubis.”

A propos de l'auteur

Jean Le Mosellan

Jean Le Mosellan

Membre du Comité de rédaction et rédacteur

Médecin

Auteur de nombreuses chroniques au "Monde.fr"

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