Tupelo d’Alec Clayton

Ecrit par Jean-François Vincent le 18 mars 2017. dans La une, Littérature

Texte de Ricker Winsor - Traduction française, Jean-François Vincent

Tupelo d’Alec Clayton

Tupelo est le huitième livre d’Alec Clayton. J’ai lu la plupart d’entre eux, si ce n’est tous. J’ai observé avec attention sa manière d’écrire. Nous sommes tous les deux des peintres et des écrivains. En fait, j’ai rencontré Alec lorsqu’il fit un compte rendu de ma première exposition en 1994, à Tacoma, dans l’état de Washington, « La Cité du Destin » comme on l’appelle. Il était le chroniqueur artistique d’un journal local, un bon journal d’ailleurs.

C’était avant qu’il n’écrive son premier livre, avant qu’il ne rassemble ses souvenirs d’enfance et de son passage à l’âge adulte, dans le Mississipi profond d’après guerre. Ses autres livres sont remplis de personnages intéressants et de situations propres au sud, à bien des égards, mais pas autant que Tupelo.

Dans Tupelo, Alec se donne la permission d’être à nouveau ce garçon et ce jeune homme, de se les approprier complètement et sans plaidoyer pro domo. Il y parvient, il décline, d’une voix haut perchée, les expressions et les nuances de la culture du sud profond, sans jamais en perdre le tempo. Elles font corps avec l’histoire aussi inséparablement que la blancheur avec le riz.

Inévitablement, l’un des grands thèmes du livre est le clivage racial, la manière dont les blancs et les noirs interagissent avec tant de complexité, un mélange d’amour, d’affection, de peur et de haine. Alec explore tout cela en poète plus qu’en sociologue. A notre étrange satisfaction, car la vérité est certes satisfaisante, mais pas toujours confortable. L’histoire d’Alec en dit plus long sur le racisme que tout ce que j’ai pu lire sur le sujet : elle fait vivre ses beautés ironiques, ses cruautés, son ignorance et ses cœurs brisés. Il fait pénétrer le lecteur, d’une manière profondément personnelle, à l’intérieur des sentiments et des tensions des gens concernés.

Ce livre est plein de belles choses. La façon dont Kevin, le frère jumeau, raconte l’histoire depuis sa tombe est un coup de maître. Cela permet à cette histoire d’être dite à la première personne et, en même temps, à partir d’un observateur omniscient ; ce qui donne au récit du liant et de la fluidité, en évitant au lecteur tout choc. Ainsi, d’une minute à l’autre, Kevin peut être assis sur la bordure du trottoir, en train de regarder vers la fenêtre de la maison où Wanda s’habille et, immédiatement après, se retrouver dans la pièce, à l’observer, n’ignorant rien de ce qu’elle pense, décrivant la situation qu’elle vit et écoutant la conversation qu’elle a avec sa mère. En tant que lecteur, rien de tout ça ne se remarque ; mais en tant que connaisseur de la littérature, en tant qu’écrivain, cela saute aux yeux et l’on applaudit le brio.

En raison de la beauté naturelle de la prose d’Alec et de la ductilité de la narration, il est facile de passer à côté de la puissance stupéfiante et de la maîtrise dont cet auteur a fait preuve, tout au long de huit livres magnifiques. Cette prose se déploie comme la grande rivière elle-même, avançant sans heurts, à mesure qu’elle nous emporte. Elle me rappelle le meilleur de Mark Twain, ces journées particulières où Huck et Jim partagent un radeau fait de troncs d’arbres, sur le Mississipi, libres et pleins de vie, dans le soleil du sud.

Tant de lieux, dans la trame, se prêtaient, d’une certaine manière, à la manipulation ; c’eut été si facile de la rendre plus pathétique ici ou là ! Avec beaucoup de discipline et de retenue, l’auteur est resté fidèle à la réalité, aux choses qui ne terminent pas à grand fracas, aux situations tendues qui demeurent suspendues dans l’air, à la vie qui continue, pareille à ce qu’elle a toujours été : non point l’extase suprême ou la tragédie, mais un peu des deux. Ce sens de la retenue donne confiance au lecteur et lui permet de rentrer dans l’histoire sans craindre quelque secousse imprévue arrivant de nulle part.

Le temps passe à travers l’histoire, une vie entière. Les choses changent – c’est inévitable – et pas pour le mieux bien souvent. Les systèmes s’écroulent ; cela s’appelle l’entropie. Il est un bon écrivain, nommé Rohintan Mistry, dont le premier livre, Un bel équilibre, a obtenu de nombreuses récompenses. C’est un ouvrage formidable, d’un certain point de vue ; peut-être que M. Mistry, ayant entendu parler de l’entropie, s’est mis à détruire tout ce qu’il y avait de bon dans les personnages, les situations et les relations qu’il avait si joliment créés. A cause de cela, je n’ai cessé de le détester. En discutant de ce ravage avec d’autres, je les ai plus d’une fois entendu dire : « mais c’est comme ça ». Je ne suis pas d’accord. Alec Clayton non plus, car la plupart des gens du roman se tiennent toujours là, à la fin de l’histoire, même s’ils n’y sont plus. Et la fin est inhabituelle, surprenante, émouvante et satisfaisante, comme doit toujours l’être la puissance de la pure honnêteté.

Observer l’évolution de l’écriture d’Alec Clayton sur les vingt dernières années, c’est un peu comme observer un marathonien, distancé au début, mais qui lentement, au fur et à mesure du déroulement de la course, se met à déborder les coureurs de tête, gagnant en puissance au fil du temps, jusqu’à ce qu’il passe la ligne d’arrivée devant le peloton. Bravo !

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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