Une journée à la Bibliothèque de Babel

Ecrit par Jean Le Mosellan le 03 septembre 2010. dans La une, Littérature

Une journée à la Bibliothèque de Babel

Il est des coïncidences inquiétantes. La journée portes ouvertes de la Bibliothèque de Babel était annoncée depuis longtemps pour avoir lieu il y a moins d'une semaine, lorsqu'une rumeur se met à poindre des colonnes du Monde.fr, selon laquelle la fin de l'écriture pourrait se produire. Autant prédire aussi la fin de l'histoire qui commença, comme chacun sait, avec l'écriture. On n'en est plus heureusement à ce qu'on faisait subir aux messagers de mauvais augure de l'Antiquité.
Toute rumeur profite, du reste, de la moindre porte ouverte. Tout est affaire de momentum, comme disent les Américains grands connaisseurs en pragmatisme. Toutefois, cette rumeur a toutes les chances de se perdre dans les entrailles de la Bibliothèque, quand on sait comment elle est faite.
D’après Jorge Luis Borges *, qui l'a décrite en 1941, cette bibliothèque est composée d'un nombre incalculable, peut-être infini, de salles hexagonales, qui communiquent à un niveau donné entre elles par des couloirs intimidants peu éclairés, et par des escaliers vertigineux d'un niveau à l'autre. L'unité salle-couloir-escalier se juxtapose à d'autres indéfiniment. Selon, sans aucun doute, le même esprit d'économie conceptuelle que l'on rencontre couramment dans les plans de nos HLM ou de nos lotissements. Une orgie quasi métaphysique de duplicata, dont le nid d'abeilles ne peut donner qu'une image imparfaite.


Le fait est que l'idée d'infini a présidé à sa construction. Si dans chaque salle le sentiment spatial est réduit, voire confiné, c'est dans les couloirs et les escaliers que l'on remarque l'infini. Ainsi, les couloirs prennent l'infini en perspective, alors que les escaliers montent et descendent dans l'infini. Ce serait néanmoins une erreur de croire que l'infini a un sens.
On suppose que comme l'Univers, la Bibliothèque est en expansion. Et comme lui à partir du Big Bang. Elle est plus vaste aujourd'hui qu'au moment de sa description, quoiqu'elle contienne le même nombre inconcevable de livres, passés, présents et futurs. Tout ce qui peut être conçu à partir d'un « alphabet de vingt-cinq signes ». La plupart sont illisibles. Certains pourront être cependant reconnus d'essence divine comme la Bible, le Talmud, et le Coran, versions latines évidemment, fait non mentionné expressément par Borges, quoique inévitable.
Borges, homme d'écriture, a fait l'impasse sur les nombres et les graphismes. Si bien que les traités d'algèbre et de géométrie n'ont pas été jugés dignes de figurer dans sa Bibliothèque. Il les ignorait très simplement, tout comme les œuvres des peintres ou les bandes dessinées.
Cela n'a pas échappé aux mathématiciens et spécialement ceux qui s'occupent de cosmogonie, au premier rang desquels l'infaillible Einstein, son génial contemporain. Borges a dû se rendre compte, une fois admise l'équation de la relativité, que sa Bibliothèque a perdu ses parures spatio-temporelles. Mais il n'en a soufflé mot. Si bien que la magie, à défaut d'absolue splendeur, de sa description tient toujours. Personne ne veut démontrer qu'elle est fausse. À cela s'oppose le plaisir indéfiniment renouvelable de sa lecture.
Cependant, il faut bien se rendre à l'évidence que la Bibliothèque ne contient que les livres issus de l'alphabet, dont certains n'ont été écrits qu'avec trois lettres MCV « perversement répétées de la première à la dernière ligne. » Qu'en est-il des livres écrits en signes autres qu'alphabétiques ? En idéogrammes ou en hiéroglyphes par exemple.
De là on conclut logiquement que Borges ne s'était intéressé qu'à la partie occidentale de la Bibliothèque, et l'infini qu'il lui supposait n'était qu'occidental, ultra occidental. Un infini affecté sui generis de finitude. De là naît sans doute la rumeur de la fin de l'écriture. L'inspirateur de cette rumeur ne sait pas cependant qu'elle est déjà quelque part dans la Bibliothèque avec le risque grandissime d'être introuvable.
D'ailleurs, un fac-similé de la Bibliothèque a été présenté par Umberto Eco dans son Nom de la Rose, assez imparfaitement du reste pour être secouru dans la foulée par un film. L'infini ainsi vulgarisé a rencontré suffisamment de succès pour que le titre du film  ait supplanté définitivement dans les mémoires celui du livre. Comme il se doit, la finitude de la Bibliothèque a crevé l'écran. Tous ses livres ont disparu dans les flammes. Comment a-t-on eu l'idée de brûler ainsi l'infini ?
Reste que la vraie Bibliothèque demeure hermétique au grand public. On comprend dès lors que sa direction ait eu recours aux journées ouvertes pour la faire connaître. Initiative lumineuse née, il faut le souligner, du succès stimulant des Journées du patrimoine.
Qui dit bibliothèque dit architecte. Dès 1941, en pleine guerre mondiale, mais paix en Argentine, les philosophes étaient entrés en lice, de même que les espions. C'est sans doute à leur intention que Borges écrivit Le jardin aux sentiers qui bifurquent, titre bizarrement prémonitoire  de l'arrivée de l'informatique qu'il ne pouvait connaître. Chose incroyable, il ne savait non plus que la Bibliothèque contenait déjà toute l'informatique.
Un tel jardin est le prolongement naturel de la Bibliothèque, car on sent (néanmoins, sentir n'est pas démontrer) qu'il est infini à cause de ses sentiers. Avantage décisif en l'occurrence, car il n'est nullement besoin de flèches pour trouver l'entrée principale du jardin, et ensuite l'entrée principale de la Bibliothèque dont les innombrables autres entrées se ressemblent.
C'est donc à l'entrée principale du jardin que j'ai donné rendez-vous, la veille de Pâques, à un vieil ami, architecte qui ne craint pas d’éditer en série des duplicata.  De nombreuses municipalités ont fait appel à lui pour résoudre leurs problèmes de banlieue. Les mêmes d’ailleurs d’une municipalité à l’autre.
Cet ami m’a fait remarquer que l’architecture, en dehors du labyrinthe, n’a pas du tout intéressé Borges, comme la musique dont aucune œuvre n’est classée dans sa bibliothèque, la perversité de la gamme des sons se révélant sans doute pour lui  plus incontrôlable encore que celle des lettres. Il valait mieux l’ignorer. La cacophonie des lettres n’est en effet rien à côté de la cacophonie des sons pour anéantir le confort des lecteurs.
Choix pas très logique, car en examinant les Variations Goldberg par exemple, on voit que l’esprit de la bibliothèque s’y manifeste. Sans doute imparfaitement aux yeux de Borges. Bach en a écrit trente à partir de l’aria initiale, mais il aurait pu en écrire bien davantage, une quantité pourquoi pas innombrable. Néanmoins le musicien avait bien raison de se limiter à trente, sans quoi son édifice serait dépourvu de perspective, car l’aria qui la ferme, repoussée exagérément à l’horizon, ne pourrait plus du tout installer la symétrie dans l’ensemble. Problème évident d’architecture, où on ne s’occupe pas de l’infini.
Mais nous faisons tous, me répétait l’ami, des variations, sur tous les sujets, sans nous en apercevoir, et à partir des idées des autres la plupart du temps. Borges lui-même, bien entendu, quand notamment il rédigeait la Bibliothèque de Babel. N’a-t-il pas écrit tranquillement que « la Bibliothèque est une sphère dont le centre véritable est un hexagone quelconque, et dont la circonférence est inaccessible » ? Voilà une affirmation qui ne peut lui appartenir au maximum que pour le dixième. A qui appartient le reste ?
A Blaise Pascal, qui déclarait dans ses Pensées que « l’Univers est une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part. » En fait cette idée, portée au sublime par Pascal, a été exprimée deux siècles plutôt par Nicolas Krebs, cardinal-penseur, auteur d’une cosmologie connue, selon lequel notre monde aurait son centre partout et sa circonférence nulle part. Métaphore métaphysique incomparable, l’expression ne pouvait passer inaperçue auprès d’un esprit aussi religieux que Pascal, lecteur obligé de Nicolas Krebs connu et apprécié également, comme on sait, de Descartes sous le nom de Nicolas de Cues.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la Bibliothèque n’est finalement  que l’illustration par l’absurde des ramifications potentielles du savoir. Un réseau certes immense, angoissant par sa densité, et presque menaçant par moments, mais dont les limites sont d’ores et déjà suggérées, voire visibles. Il y a en elle, l’idée que variation vaut mieux en savoir que duplicata. La variation étant sans doute la seule forme possible du progrès.
Voilà mon ami l’architecte qui arrive, toujours prêt à reprendre une conversation interrompue la veille.  Ça me changera de mes quartiers de Babel !  S’exclame-t-il dès qu’il m’a vu.
Mine de rien, il a le sens de l’universel.  Seulement et incomplètement dans sa partie occidentale, rectifie-t-il.

*Jorge Luis Borges - La Bibliothèque de Babel, dans Fictions -Gallimard

A propos de l'auteur

Jean Le Mosellan

Jean Le Mosellan

Membre du Comité de rédaction et rédacteur

Médecin

Auteur de nombreuses chroniques au "Monde.fr"

Commentaires (8)

  • lmlevy

    lmlevy

    04 septembre 2010 à 16:22 |
    C'est vrai, le dernier, et très bel, écho (sans jeu de mot) de la biblioteca de Babel, c'est Umberto...Eco. Ca ne s'invente pas. Le nom de la Rose déploie un lieu très inspiré par Borges. Eco le dit dans de nombreuses interviews. Et, en effet, nous sommes dans un univers aristotélicien et plane qui ne supporte pas la relativité. Einstein, physicien de génie, et qui était un bien piètre mathématicien comme chacun le sait, n'a jamais vu lui-même l'explosion géométrique qu'il créait avec l'univers courbe. Borges en poète l'a vu, glissant dans le sens de la lettre le trou inexplicable du monde. Babel, c'est l'écriture après Einstein. Les écrivains français n'y ont rien entendu. A part Houellebecq, mais on en reparlera...

    Répondre

    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      12 septembre 2010 à 12:52 |
      Cher Léon-Marc excusez-moi de revenir sur votre réaction à propos de l’influence de Borges dans la littérature française. Vous avez raison citer Houellebecq. Mais je fréquente suffisamment Tahar Ben Jelloun pour vous signaler que l’héritage Borges est peut-être encore plus important chez lui. J’ai été frappé par l’évocation de labyrinthes et de miroirs, spécifiquement borgésiens, dans l’Enfant de sable de TBJ et la Porte de sable,dernière porte de l’Enfant,et par l’apparition dans ce roman,en fait un long poème,d’un personnage typique de l’imagerie de Borges :le Troubadour aveugle. Je me demande même si c’est Borges lui-même. N’a-t-il pas écrit le Livre de sable ?

      Répondre

    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      04 septembre 2010 à 18:39 |
      Je crois,cher Léon-Marc,que la bibliothèque du Nom de la Rose est un écho très déformant voire caricatural de la Bibliothèque de Babel qui traite de l’infini au sens métaphysique du terme,au même titre que Le Jardin aux sentiers qui bifurquent,autre nouvelle de Borges,ou Le Livre de sable dont le nombre de pages est précisément infini,un livre qui contient tous les autres livres. Or le fantastique est absent dans le Nom de la Rose,qui est un roman policier à décor médiéval.

      Répondre

  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    04 septembre 2010 à 12:13 |
    Near sans doute mais pas en plein dans le 1000. Quand c’est à côté,c’est à côté,comme dans l’arbitrage vidéo au tennis. Une balle faute est une balle faute. J’attends un témoignage venant du 1000.

    Répondre

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    04 septembre 2010 à 05:44 |
    Ce n'est pas le jardin de Bosch qui conviendrait à la bibliothèque, mais plutôt sa "montée vers l'empyrée"! : illustration saisissante et lumineuse du célèbre tunnel des NDE (near death experiences).

    Répondre

  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    03 septembre 2010 à 21:02 |
    Cher Jean-François,je vois que vous êtes aussi lecteur de Borges,écrivain majeur,l’équivalent au XXe siècle de Poe au XIXe. Il y a entre eux une parenté évidente. Leur côté farceur n’est pas toujours bien perçu. Qu’une bibliothèque apparaisse à Borges comme le Paradis ça tombe sous le sens. Je crois que Poe en avait la même opinion exprimée autrement.
    Une variations,quoi ! Quant à parler de Jardin de Délices à propos du Paradis,j’espère que ce n’est pas le Jardin de Bosch que vous évoquez,car le panneau de droite du tryptique représente l’enfer.

    Répondre

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    03 septembre 2010 à 19:37 |
    Nicolas de Cuse, évêque de sankt Wolfgang, a défini Dieu comme une coincidentia oppositorum, une coïncidence des opposés. C’est aussi le cas de la sphère du Cusanus qui cumule la finitude du cercle et l’infini de son rayon.
    Borges a dit quelque part (je ne me rappelle plus exactement où, peut-être bien dans le livre dont vous parlez!) : « si le paradis existe, ce doit être une bibliothèque ». Le labyrinthe de la connaissance est, en effet, un jardin des délices (ou un lieu de perdition), en tout cas une expérience extatique (orgasmique?) dont témoigne une anecdote tirée du tournage du film, « Le nom de la rose » : à Sean Connery qui ne savait pas quelle contenance son personnage devait prendre face aux précieux volumes de la fameuse bibliothèque dans laquelle il venait de pénétrer, Jean-Jacques Annaud dit simplement : « imaginez que ce sont des femmes »…Sean Connery revenait ainsi en terrain connu!
    Perdez-vous, cher Jean, dans votre bibliothèque de Babel; mais revenez vite pour nous faire partager vos lectures.

    Répondre

    • Jean Le Mosellan

      Jean Le Mosellan

      05 septembre 2010 à 09:47 |
      Votre orthographe à propos de Cues m’a un peu chiffonné. Vous avez écrit Cuse. C’est vrai que son nom d’origine était Nicolaus von Kues (petit bourg de Moselle) que nous avons latinisé en Cusa. Les anglophones ont préféré Cues.De fait ils connaissent bien mieux le personnage que nous (voir Wiki US)

      Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.