Musique

U2, ça fait Dublin par où ça passe…

Ecrit par Lilou le 15 juillet 2017. dans Souvenirs, La une, Voyages, Musique

U2, ça fait Dublin par où ça passe…

dedicated to Eric, Alain and Jeff

 

Le romantisme de se promener de nos jours à Dublin conduit à parcourir au pas du bonheur des rues autrefois grises et révolutionnaires s’étant aujourd’hui parées de la marche en avant d’une Irlande définitivement émancipée de son curieux Briton de grand frère. Dublin dressée face à Londres, c’est la brute qui a fini par dévorer son dompteur, c’est l’agneau qui a fait fuir le loup, c’est la patate de 1845 qui germe des sourires enfin revenus sur le million de cadavres abandonnés de la grande famine. Dublin partagée en deux par la Liffey jetant à la mer ses tonneaux d’eau douce vers la toute proche Liverpool, c’est tous les rouquins tachetés aux yeux clairs et les millions de moutons peuplant ses vertes collines merveilleuses et magiques qui d’un seul homme offrent à Molly Malone les reliefs bouleversants d’une terre de géants et de houblons toujours en fête. Dublin, c’est la ville port regardant sans cesse son autre moitié engloutie par la mer d’Irlande mais toujours peuplée par des millions de migrants tremblotant d’effroi à l’idée de traverser l’Atlantique à la recherche d’un monde meilleur et surtout plus juste. « In Dublin’s fair city, where the girls are so pretty, I first set my eyes on sweet Molly Malone, As she wheeled her wheel-barrow, Through streets broad and narrow, Crying, “Cockles and mussels, alive alive” ».

Sur Dublin la verte brûlent toujours les incandescences musicales portées par les tin whistles qui nous rappellent en permanence qu’écouter battre ainsi le cœur de l’Irlande profonde, c’est s’adresser directement à l’âme des hommes avec toute la gaucherie d’un enfant pauvre devant le proviseur d’un lycée prestigieux. A la sortie de son port, quand les hommes normaux prennent la mer, les Irlandais accompagnés par tous les Romantiques du monde rejoignent quant à eux cette fameuse terre ferme de la moitié soi-disant engloutie mais pourtant soutenue par les piliers d’une littérature bordant les songes de tous les amoureux de l’univers. William Butler Yeats nous le dit :

Si je pouvais t’offrir le bleu secret du ciel, brodé de lumière d’or et de reflets d’argent, le mystérieux secret, le secret éternel, de la vie et du jour, de la nuit et du temps, avec tout mon amour je le mettrais à tes pieds. Mais moi qui suis pauvre et n’ai que mes rêves, sous tes pas je les ai déroulés.

Marche doucement car tu marches sur mes rêves.

James Joyce nous le confirme :

L’air frais de la chambre le fit tressaillir. Il se glissa sous les couvertures et s’allongea à côté de sa femme. Un par un, tous devenaient des ombres. Plutôt passer hardiment dans cet autre monde, dans la gloire sans tache de quelque passion, que flétrir et dépérir misérablement avec l’âge. Il pensa à la façon dont la femme couchée près de lui avait gardé enfermée dans son cœur pendant tant d’années l’image des yeux de son amant lui disant qu’il ne souhaitait pas vivre. Des larmes généreuses emplirent les yeux de Gabriel.

Dublin, même traversée par de si lointains souvenirs, reste accrochée à la constance d’un « reviens-y sans attendre » et recommence indéfiniment tes pas sur Grafton street en n’oubliant pas de tourner vers Windmill Lane où tu en sauras plus de tes goûts et de tes couleurs qu’en parlant pendant des siècles avec des savants du monde entier. Dublin ? Il en faudrait des pages et des pages pour produire des litres et ratures dont la vocation première serait d’ébaucher le commencement du début. Dublin est une magie, une éternité qui se joue perpétuellement des recommencements comme des renonciations, Dublin est l’espoir toujours vert en bandoulière, Dublin est la ville ne vivant jour et nuit que pour offrir des rêves en forme de trèfles toujours à quatre feuilles à condition de garder grands ouverts ses yeux aussi ronds qu’un calligramme d’Apollinaire. Dublin c’est la porte de l’Irlande.

Mais Dublin c’est aussi et enfin la porte d’entrée de ma génération. Dublin c’est toi, Dublin c’est moi, Dublin c’est nous…

Et tout au bout, Dublin est U2.

Fado en trois temps

Ecrit par Stéphanie Michineau le 15 juillet 2017. dans Ecrits, La une, Musique

Fado en trois temps

Chanson pour un portugay

qui ne l’était pas.

Sur un air de fado,

Notre amour-consommation

avant l’heure dite

 

n’aura duré que le temps des

vacances.

J’avais 20 ans

et toi, pareil.

Nous avons bu un

doigt de porto et tes

mains dans les miennes

sont restées

entrelacées dans

la moiteur-vitrée

du train-du

tronc.

 

Les routes cabossées

en l’année 17

me ramènent au

souvenir-vain

de notre (pauvre) amour désœuvré.

Peut-être trouvera-t-il

une rubr… un jour…

dans

une téloch ou/et

une boîte

française

gay. Mais Toi,

tu l’étais pas.

Bind Torture Kill : une répétition

Ecrit par Didier Bazy le 01 octobre 2016. dans Ecrits, La une, Société, Musique

Bind Torture Kill : une répétition

Il lui fut donné d’assister à une répétition. Un soir de Juillet 2016. Le pote souriait, claquant la portière de sa bagnole devant la vieille grange perdue dans un village coincé entre une centrale nucléaire, un tourteau en cours de démantèlement depuis des décennies déjà et une autre centrale nucléaire en activité, elle, active. Lui, il avait l’avait déjà claquée, sa portière. Malgré les deux centrales, le soleil déclinait imperceptiblement. Il avait apporté sa bouteille de vin bio. Le musicien ouvrit la vieille porte du local. Un cube sans fenêtre. De gros sacs poubelle en plastique souple gris brillant, des cadavres de canettes de bière en tas, des cadavres plus vivants que jamais, tardigrades de verre et de métal prêts à s’éveiller au son, du métal attendu.

Il n’avait entendu que de loin ce type de musique, le Métal. Le pote musicien l’avait invité à une répétition de son groupe Bind Torture Kill. Allait-il ligoter l’invité ? Le torturer ? Le dézinguer ? Non, ils n’oseraient pas. Il était trop vieux, sans intérêt. Il l’avait prévenu. Le Métal exige des boules quies enfoncées au fond des oreilles par précaution d’Hygiène, Sécurité et Conditions de Torture. Indispensables, le pote musicos avait dit. Oublie pas tes bouchons. Ok. Il avait délesté ses fonds de poche chez l’apothicaire du coin en échange de préservatifs auriculaires.

Le pote goûta le vin bio mais pas trop. Déjà il se concentrait sur la répète. Pas question de se murger tout de suite. Apparemment on boit que de la bière. Enfin, l’invité y sait pas… Affaire de se désaltérer, de s’hydrater, de rafraîchir les idées et la gorge ? Un peu tout ça sans doute. Le batteur débarqua, costaud et jovial, prêt à mouiller la chemise qu’il ôta avant de la tremper tout à fait, exhibant un torse tatoué grave. Le trio fut bientôt au complet à l’arrivée du chanteur dont il remarqua une main façonnée Django Reinhardt mais ça n’avait pas grand-chose à voir. Le trio s’enfila trois cervoises, prémisses du ciment du groupe métallique.

Le vieil invité eut droit à un spectacle pour lui tout seul. Et à une bouteille de vin bio pour lui tout seul aussi. Tout ça se présentait donc plutôt bien. Deux parties coupées d’une pause bière rapide mais détendue. On prend place. Au fond du cube, les tatouages du percussionniste l’impressionnent. Ils forcent l’admiration. Une douce torture, le tatouage. Derrière un pilier de soutènement, le pote guitariste, souriant hôte malicieux, règle ses machines, tourne des boutons, teste les premiers sons. Le batteur jongle avec ses baguettes, habile et déterminé. Le chanteur chauffe ses cordes dans un micro, sort des papiers, manuscrits griffonnés. Sans doute les paroles, se dit le vieux spectateur tandis qu’il malaxe les gommes quies et les pousse – un peu mais pas trop – à l’orée des tubes auditifs : il ne veut pas louper ce show pour lui inouï.

Benji étire ses bras en arrière vers le haut. C’est physique le show. Yann, le pote compositeur guitariste, vérifie une dernière fois ses cordes et les branchements du matos. Olivier, le chanteur se concentre, arpente l’espace et cherche le temps.

Inconstance

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 09 juillet 2016. dans La une, Musique

Inconstance

Pour monter le Trouvère de Verdi, il suffit de réunir les quatre meilleurs chanteurs du monde, disait Toscanini. Karajan l’a enregistré en 1956 avec Callas, Fedora Barbieri, Giuseppe Di Stefano et Rolando Panerai. Version historique évidemment ! Zubin Mehta en a gravé en 1969 l’enregistrement qui, de mon temps, était considéré comme la référence absolue : Placido Domingo (Manrico), Leontyne Price (Leonora), Fiorenza Cossoto (Azucena) et Sherill Milnes (De Luna). Domingo avait vingt-huit ans et il éclipsait déjà tous ses aînés de la génération 1920, les Bergonzi, Di Stefano ou Franco Corelli (qui fut le plus beau trouvère sinon le meilleur). Les rivaux du grand (1m87) Domingo avec lesquels il devait constituer la fameuse brochette des trois ténors étaient Pavarotti desservi par un physique imposant et qui ne chanta pas le Trouvère à la scène, et le jeune Jose Carreras encore à l’aube d’une carrière éblouissante qu’une leucémie devait interrompre pendant plusieurs années. Don Jose ne s’illustra pas non plus dans le rôle de Manrico.

Pourquoi faut-il les meilleurs chanteurs pour cet opéra ? Parce qu’il est particulièrement difficile à chanter ? Tous les opéras de Verdi demandent des qualités exceptionnelles. Mais le Trouvère y ajoute cette difficulté particulière : c’est un des opéras (pas le seul hélas) les plus idiots du répertoire. De nos jours où les metteurs en scène s’ingénient à transposer les opéras dans des contextes modernes tout à fait improbables, on serait tenté de situer l’intrigue, non pas dans une Espagne indéfiniment moyenâgeuse comme le veut le livret mais dans un asile psychiatrique. Le trouvère est un jeune baladin qui se prend pour un guerrier mais se plante régulièrement et finit par se faire enfermer par son rival, le comte de Luna, lequel convoite Leonora, la fiancée du trouvère qu’il convainc de l’épouser en lui faisant croire que Manrico est mort ce qu’elle ne songe apparemment pas à vérifier. Le trouvère pour sa part ne parvient pas à comprendre, malgré de sérieux et concordants indices, que sa mère n’est pas sa mère laquelle ne sait pas très bien quel bébé elle a jeté dans le feu où brûlait sa propre mère accusée, à tort bien sûr, de sorcellerie par le père de Luna. L’immolation d’un nourrisson étant à l’évidence un mode de vengeance bien naturel chez ces gens-là. Enfin, après quelques péripéties dont les Marx Brothers ont souligné le dramatisme loufoque dans Une nuit à l’opéra, Léonore, pour sauver son amant, s’offre au comte mais elle boit du poison dont l’effet est trop rapide pour que le trouvère soit libéré à temps. Je vous passe le final qui est sublime, évidemment tragique et plein de sous-entendus psychanalytiques.

Mais le Trouvère est aussi un des opéras de Verdi les plus somptueux du point de vue musical. Les airs s’y succèdent avec une richesse inouïe et une inventivité intarissable. Un florilège de ce que Verdi savait faire en matière de bel canto comme si l’ineptie du livret le stimulait paradoxalement.

Reflets des arts : « KROONER ON THE ROCKS »

Ecrit par Sabine Vaillant le 16 avril 2016. dans La une, Musique, Théâtre

L'UNION DES CONTRAIRES, UNE PERFORMANCE VOCALE À SAVOURER

Reflets des arts : « KROONER ON THE  ROCKS »

Deux styles de vie, deux tempéraments, probabilité d'une rencontre amoureuse nulle d'autant plus qu'ils sont voisins de palier et supportent les mille et un tracas du bruit de la vie de l'autre.

Elle  naturelle, cash, passionnée, rêve d'un Jim Morrison après avoir renvoyé son viking à sa moto. Lui c'est Audrey Hepburn, le charme et le raffinement, qui seule pourrait propulser sa mère au rayon des oubliettes.

 

         Un clic sur un site de rencontre avec rendez-vous au bout et la machine à rêver se met en marche. Au fil des préparatifs, les confidences, les appréhensions, espoirs et divagations des deux voisins, qui ne sont pas des perdreaux de l'année, se disent en chansons, accompagnés superbement au piano.

 

         Humour, dialogues et musiques tombent à pic, dans un tempo qui rythme parfaitement le jeu sur scène. Chacun dans son registre livre son être profond, elle Rock'n Roll et Rythme'n-Blues avec fougue et passion, lui so chic dans la lignée des Sinatra, Bennett ou Dean Martin.

 

         Le rendez-vous se matérialise sous les feux de la rampe. Le choc prévisible des cultures surviendra-t-il, Walk on the wild side de Lou Reed fera-t-il des miracles ou pas ?

 

         A vous d'écouter, de vivre l'énergie de ces deux galaxies musicales dont les étincelles illuminent le spectacle et de rire en toute liberté.

 

Sabine Vaillant

 

 

KROONER ON THE  ROCKS

Avec Fabrice Banderra et Lucy Harrison

Conçu et mis en scène par Lucy Harrison

 

 Théâtre du Gymnase,

38, Boulevard de Bonne Nouvelle

75010 Paris

Boulez est un homme vivant en dehors des muets et des sourds

Ecrit par Luce Caggini le 30 janvier 2016. dans Ecrits, La une, Arts graphiques, Musique

Introduction à la mémoire du « Monument à la limite du pays fertile », Paul Klee

Boulez est un homme vivant en dehors des muets et des sourds

Ma première aventure musicale s’engagea quand les notes ont pris un élan de compréhension pianistique aux pieds de ma mère dès que je commençais à entendre les pédales monter et descendre au-dessous de ma tête. Pas à pas, odes et musiques menèrent un rythme d’enfer au point qu’aujour­d’hui mémoire et temps ont donné à ma vie le recul momentané utile pour remettre le Monument à la limite du pays fertileen même temps et en même place que Pierre Boulez, c’est-à-dire en première page de son livre tant intelligent : Le pays fertile, Paul Klee.

Pierre Boulez : « Il faut dire d’abord que ces concerts c’était, disons pour un anniversaire… organiser une sorte de parcours… le parcours du combattant… point d’interrogation… est-ce qu’on combat toute sa vie ou bien est-ce qu’on s’installe ».

Béla Bartók, musique pour cordes, percussions et célesta, 2ème mouvement.

La terre en gestation d’enfantement, un bourdonnement d’un milliard d’insectes montés sur les cordes d’un piano, un débordement de vermisseaux prêts à monter à l’assaut du grand arbre de la vie, le miracle d’un rayon de soleil qui découvre la fleur cachée sous un brin d’herbe, un papillon qui se balance, la chaleur suspendue au Temps, une veine sur la main du magicien, une goutte humanité dans l’espace dansant la gaî­té pas à pas, seconde par seconde métamorphose du bouton en fleur, de la chrysalide en papillon. Soudain un vent de sagesse arrête l’éclo­sion sautillante, un petit univers s’est mis en état en claquant des talons. L’éveil a surgi.

Mener naguère aux frontières du monde des nuées des murmures médiatiques permirent un petit saut de puce unissant les arts et les hommes un peu comme les cieux et les Dieux au plus petit dénomina­teur commun ; mais entre les deux nul contrepoint nulle magis­trale composition, seulement un grand mystère puissamment entretenu dans les rues de Darmstadt. Antérieurement même les Autrichiens met­taient un point d’honneur à ne jouer que les valses de Strauss. Après Darmstadt, artistes musiciens et poètes eurent un coup de printemps initiant des ramifications partant dans tous les sens.

Pierre Boulez : « Génération 1945, une génération terroriste ? Non. Darmstadt a été une rencontre, pas une école. Stockhausen un inventeur forcené : dans ce Klavierstücke V très concentré, il nous offre quelques secondes de son éternité ».

Le cercle des Génies disparus

Ecrit par Charlotte Meyer le 23 janvier 2016. dans La une, Actualité, Société, Littérature, Musique

Le cercle des Génies disparus

Voici venu le temps où l’Ennui poussa les portes de l’Erèbe – et Thanatos, affublé de son triste cortège, n’eut d’autre choix que de remonter le noir Achéron jusqu’au monde terrestre avec l’espoir de noyer la triste créature dans les divertissements humains. Ses goûts étaient trop raffinés peut-être ; et séduit par nos derniers génies, il a décidé de nous les retirer un à un.

Je m’étais interdit, par une sorte de pudeur morale, d’évoquer par écrit ces artistes qui s’enfuyaient. J’aurais touché à des Grands que ma plume ne connaissait pas assez, et je laissais le soin aux spécialistes des disparus de leur rendre un hommage plus authentique, et sûrement plus juste, que celui que j’aurais pu fournir. Enfin, il y avait cette pensée dérangeante, ridicule sans doute, qui me rappelait qu’à force de pleurer les grands noms, on oubliait ceux qui tombaient, inconnus en arrière-plan, et pourtant tellement plus nombreux.

Ma génération part en grandes lamentations sur des artistes qu’elle n’a que peu connus : Michel Galabru comme Michel Delpech ne seraient peut-être pas parvenus jusqu’à nous si les générations précédentes – parents comme grands-parents – ne nous les avaient glissés sous les yeux. Je ne dis pas là que ces artistes ne nous regardaient pas, ou bien qu’ils n’avaient pas le talent apte à émouvoir cette nouvelle jeunesse. Si celle-ci les pleure aujourd’hui, c’est bien parce qu’ils possédaient encore cette capacité à toucher, à « réveiller la force d’agir qui sommeille dans d’autres âmes », qui disparaît peu à peu dans le crépuscule profane du XXIème siècle.

J’ai véritablement commencé à trembler devant la disparition de David Bowie. Parce que Bowie, c’était la voix de mon adolescence, la voix qui hantait mes nuits du fond de ces rythmes lointains, la poésie au fond de la folie, cette envie irrésistible de vous entraîner à des années lumières d’ici. Dans la toile lumineuse qu’il construisait lui-même, loin du monde corrompu qui se dressait autour de lui, sa disparition laisse une marque inaltérable.

Ce lundi soir, à l’annonce du décès de Michel Tournier, j’ai pris l’encre et la plume. Sans savoir quoi écrire si ce n’est l’angoisse face à cette dernière génération d’artistes qui s’enfuit, face à l’Art qui nous tourne le dos. Ceux qui s’en vont sont les derniers de ce cortège de génies. Le monde pleure ses artistes parce qu’il sait que l’art véritable disparaît à petit feu.

C’était bien, c’était chouette - Hommage à Michel Delpech

Ecrit par Sabine Aussenac le 09 janvier 2016. dans La une, Musique

C’était bien, c’était chouette - Hommage à Michel Delpech

Il est parti la veille de mon anniversaire, et je lui en sais presque gré, puisque tout au long du jour j’ai pu faire découvrir à mon fils les sourires de Laurette, les folies de l’île de Wight et les brumes du Loir-et-Cher. Les larmes aux yeux mais le sourire aux lèvres.

Bien sûr, nous le savions tous. Au gré d’un mot de son ami Drucker ou de quelque reportage, nous tous, oui, nous le savions : que les jours ici-bas de notre ami Michel étaient comptés. Et pourtant je fais partie de ces innombrables anonymes qui, aujourd’hui, sont brusquement orphelins d’un frère.

Un frère malgré tout quelque peu incestueux… Je dois à Michel mes premiers émois d’adolescente, lorsque ses chemises blanches et son sourire ravageur me faisaient voler loin, loin de mes carcans embourgeoisés et que je rêvais à ce garçon à la beauté désarmante comme à un Prince Charmant…

Il était de tous les samedis chez Maritie et Gilbert Carpentier, ses pattes d’eph’ et ses jabots virevoltant sur scène, entre les neiges du Lac Majeur et les complaintes de Mike Brant, son charisme rivalisant avec sa jovialité, en ces temps bénis où les Français se contentaient des cuisses des Clodettes en guise de Journal du Hard, et où les jeunes, le samedi soir, ne brûlaient ni joints ni voitures, se contentant des baloches où, justement, Marianne n’était pas conspuée, simplement « jolie »…

Je n’étais qu’une enfant aux joues innocentes, en ces seventies débutantes, mais je percevais l’effervescence apaisée de cette époque où, dans mon souvenir, les adultes savaient rire, se détendre, comme en apprenance de vie après les années gaulliennes… Ces grandes tablées champêtres au hameau près de « notre campagne », quand on écoutait C. Gérôme ou Dave, et puis les fêtes de village et les concerts de province, et, toujours, les paillettes, annonciatrices des années disco…

Il est là, le Michel de mon enfance, celui que mon premier mari, le cégétiste, m’interdirait, des années plus tard, d’écouter, parce que cette « variétoche » n’était plus de mise, et qu’il était de bon ton, chez les post soixante-huitards de n’idolâtrer que les grands chansonniers et les rockeurs engagés… Il fallait s’enivrer de Led Zep et brûler Julien Clerc, renoncer à la télé et ne lire que des BD… Oh triste, triste est la dictature du prolétariat…

Musicales d’hiver

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 19 décembre 2015. dans La une, Musique

Musicales d’hiver

Voici donc l’hiver, qui va nous apporter ses vents, ses pluies, ses neiges, ses températures plus basses, mais aussi, parfois, son soleil avec un ciel presque sans nuages (du moins, espérons-le), et – bien entendu – ses fêtes de fin d’année tournant avant tout autour de celle de Noël. L’hiver, occasion de faire renaître du feu dans la cheminée et d’en profiter en même temps pour réécouter – ou découvrir – des œuvres de plusieurs époques que certains génies de l’histoire de la musique classique lui ont consacrées. Parmi celles-ci, qui ne connaît L’Hiver, extrait des célèbres Quatre Saisons de Vivaldi ? Et, toujours pour la période baroque, pourquoi ne pas en profiter éventuellement pour élargir son plaisir en écoutant La Scène du froid, tirée du masque (ou semi-opéra) Le Roi Arthur de Purcell, ou bien encore le Concerto pour la Nuit de Noël de Corelli. Et puis, en ce qui concerne la période romantique, pourquoi ne pas faire de même avec Le Voyage d’Hiver de Schubert et la Symphonie n°1, dite Rêves d’hiver, de Tchaïkovski. Enfin, pour la musique du XXe siècle, pourquoi ne pas se replonger dans la page de La Bataille sur la glace, cet extrait parmi les plus connus de la musique du grand film Alexandre Nevski composée par Prokofiev.

L’Hiver est l’une des plus belles parties des Quatre Saisons du compositeur italien, qui vécut essentiellement à Venise, Antonio Vivaldi (1678-1741), surnommé – en tant qu’ecclésiastique et en raison de la couleur de ses cheveux – « le prêtre roux ». Souvent accusé par d’autres musiciens et des musicologues d’avoir « composé 600 fois le même concerto », on sait que cette partition des Quatre Saisons datant de 1725 est à la fois la plus connue de ses productions et une des plus célèbres de toute l’histoire de la musique. Il faut pourtant signaler que cette œuvre, et plus généralement beaucoup d’autres compositions du grand musicien de La Sérénissime, tombées en désuétude durant le XIXe siècle et la première moitié du XXe, ne furent redécouvertes qu’à partir des années 1950-1960… Pour en revenir au concerto L’Hiver – comme d’ailleurs pour les trois autres constituant le total des Quatre Saisons –, la façon dont Vivaldi a su rendre, par sa musique, l’atmosphère hivernale, est extrêmement convaincante ; certains musicologues sont même allés jusqu’à rapprocher cette page concertante (ainsi que les trois autres) de ce l’on appelle « la musique à programme » – ce qui est évidemment très exagéré.

La Scène du froid est un superbe et très novateur extrait du semi-opéra Le Roi Arthur du compositeur anglais Henry Purcell (1659-1695), créé à Londres en 1691. Incluant de nombreux passages parlés (comme pour une pièce de théâtre), alternant avec d’autres chantés, il fut conçu en langue anglaise à une époque où, dans pratiquement toute l’Europe, l’art lyrique se donnait en italien (pensons ainsi au succès des opéras de Haendel ou de Porpora en Angleterre). Cette impressionnante Scène du froid, fondée sur une voix d’homme développant un rythme très saccadé avec des sortes de trémolos pour la ligne de chant, fut mise en valeur par le chanteur de rock new-wave expérimental et d’opéra allemand des années 1980, Klaus Nomi, dont la voix était exceptionnelle par l’étendue de sa tessiture et son timbre particulier. Comment oublier par ailleurs la façon dont la grande Ariane Mnouchkine sut illustrer le moment de la mort de Molière dans le film génial (sorti en salle en 1978) qu’elle consacra à l’homme de théâtre le plus connu de notre pays, et qui portait tout simplement un titre homonyme ! L’acteur Philippe Caubère accompagnait ce chant par un jeu dramatique d’une présence et d’une force quasi insoutenables sur le plan émotionnel !

Le cerveau des artistes

Ecrit par Martine L. Petauton le 07 novembre 2015. dans La une, Psychologie, Arts graphiques, Santé, Musique

Le cerveau des artistes

« Maître cerveau sur son homme perché » Colloque de l’académie des sciences et lettres de Montpellier, 22 et 23  Octobre 2015

 

Foule à l’Institut de botanique, bordé, en cet automne lumineux comme peu, par les vénérables branches roussissantes des arbres centenaires du Jardin des Plantes. Plus bel endroit de Montpellier ; faut-il le dire !

Le colloque si joliment intitulé « Maître cerveau sur son homme perché », organisé par l’Académie des sciences et lettres de Montpellier, offrait – c’est le mot – à tout un chacun, et en termes compréhensibles, un voyage unique et dépaysant : le cerveau, ses dernières découvertes, éclairé de ses imageries, toutes plus ébahissantes les unes que les autres, de ce que nous disent maintenant les Neurosciences, époustouflantes, s’il en est. Pêle-mêle, on y put écouter Catherine Dolto sur « le cerveau et la vie prénatale », s’interroger sur « le cerveau en ébullition de l’adolescent », voir en quoi on peut « agir sur la fonction cérébrale », ou frapper à la porte de « la neurochirurgie éveillée »… Et tant encore. Sachant – bonheur pas mince – que les intervenants, pour savants et pointus qu’ils aient été dans leur domaine, avaient tous cette qualité rare : savoir communiquer et passionner leur auditoire. Lequel, sage et silencieux comme au concert ou à l’église, prenait des notes. Moment suspendu du bonheur d’apprendre gratuitement…

C’est du « cerveau artiste » que j’ai eu envie de vous parler. Toute une après-midi d’une grande richesse. Organisé comme un concert ( et du reste animé en son milieu par le Duo à cordes en sol majeur violon /violoncelle de Mozart ),  la séquence nous donna d’abord les clés de « cerveau et littérature » (par Etienne Cuénant), amenant – sélection attendue – Dostoïevski, ses 440 crises d’épilepsie déclenchées par le surmenage et l’alcool, ses addictions au jeu, son goût pour la toute puissance exaltante ; ses personnages toujours en bipolarité ; envers/endroit ; bien/mal. « L’idiot » – épilepsie magnifique, s’opposant aux « Frères Karamazov », épilepsie maléfique. Proust, ensuite, sa mauvaise santé redondante, son hypocondrie, la répercussion de la maladie – et surtout de sa représentation – dans son œuvre. Il paraîtrait qu’on puisse lire Proust « médicalement » comme « Madame Bovary ». Et puis, bien sûr, Nietzsche, le psychotique, à épisodes (rapprochés) délirants. Point commun entre ces trois exemples : la perception de l’urgence de l’œuvre à bâtir ; une certaine façon de muscler la partie « créative » du cerveau pour dépasser la maladie. De l’espoir en fait, pour ces terribles maladies psychiques, qu’on connaît. La créativité est la carte gagnante de certaines pathologies handicapantes. Formidable message. Pour la bipolarité, par exemple, dont l’image de l’IRM projette – sidérés, nous sommes – sur l’écran coloré, cet excès de vitesse d’arrivée des émotions, face à un autre endroit du cerveau correspondant au frein sur leur contrôle, qui, là est trop faible ; ceci avant l’interprétation des émotions elles mêmes. Tout n’est-il pas ici dit ?

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