Musique

Le cerveau des artistes

Ecrit par Martine L. Petauton le 07 novembre 2015. dans La une, Psychologie, Arts graphiques, Santé, Musique

Le cerveau des artistes

« Maître cerveau sur son homme perché » Colloque de l’académie des sciences et lettres de Montpellier, 22 et 23  Octobre 2015

 

Foule à l’Institut de botanique, bordé, en cet automne lumineux comme peu, par les vénérables branches roussissantes des arbres centenaires du Jardin des Plantes. Plus bel endroit de Montpellier ; faut-il le dire !

Le colloque si joliment intitulé « Maître cerveau sur son homme perché », organisé par l’Académie des sciences et lettres de Montpellier, offrait – c’est le mot – à tout un chacun, et en termes compréhensibles, un voyage unique et dépaysant : le cerveau, ses dernières découvertes, éclairé de ses imageries, toutes plus ébahissantes les unes que les autres, de ce que nous disent maintenant les Neurosciences, époustouflantes, s’il en est. Pêle-mêle, on y put écouter Catherine Dolto sur « le cerveau et la vie prénatale », s’interroger sur « le cerveau en ébullition de l’adolescent », voir en quoi on peut « agir sur la fonction cérébrale », ou frapper à la porte de « la neurochirurgie éveillée »… Et tant encore. Sachant – bonheur pas mince – que les intervenants, pour savants et pointus qu’ils aient été dans leur domaine, avaient tous cette qualité rare : savoir communiquer et passionner leur auditoire. Lequel, sage et silencieux comme au concert ou à l’église, prenait des notes. Moment suspendu du bonheur d’apprendre gratuitement…

C’est du « cerveau artiste » que j’ai eu envie de vous parler. Toute une après-midi d’une grande richesse. Organisé comme un concert ( et du reste animé en son milieu par le Duo à cordes en sol majeur violon /violoncelle de Mozart ),  la séquence nous donna d’abord les clés de « cerveau et littérature » (par Etienne Cuénant), amenant – sélection attendue – Dostoïevski, ses 440 crises d’épilepsie déclenchées par le surmenage et l’alcool, ses addictions au jeu, son goût pour la toute puissance exaltante ; ses personnages toujours en bipolarité ; envers/endroit ; bien/mal. « L’idiot » – épilepsie magnifique, s’opposant aux « Frères Karamazov », épilepsie maléfique. Proust, ensuite, sa mauvaise santé redondante, son hypocondrie, la répercussion de la maladie – et surtout de sa représentation – dans son œuvre. Il paraîtrait qu’on puisse lire Proust « médicalement » comme « Madame Bovary ». Et puis, bien sûr, Nietzsche, le psychotique, à épisodes (rapprochés) délirants. Point commun entre ces trois exemples : la perception de l’urgence de l’œuvre à bâtir ; une certaine façon de muscler la partie « créative » du cerveau pour dépasser la maladie. De l’espoir en fait, pour ces terribles maladies psychiques, qu’on connaît. La créativité est la carte gagnante de certaines pathologies handicapantes. Formidable message. Pour la bipolarité, par exemple, dont l’image de l’IRM projette – sidérés, nous sommes – sur l’écran coloré, cet excès de vitesse d’arrivée des émotions, face à un autre endroit du cerveau correspondant au frein sur leur contrôle, qui, là est trop faible ; ceci avant l’interprétation des émotions elles mêmes. Tout n’est-il pas ici dit ?

Reflets des Arts : Exro Rap, le meilleur contre le pire

Ecrit par Lilou le 31 octobre 2015. dans La une, Musique

Reflets des Arts : Exro Rap, le meilleur contre le pire

Exro Rap. Sept lettres reçues ce weekend sur ma boite à sms plus habituée à la douceur du temps qu’il fait plutôt qu’à la violence du temps qui passe. Exro Rap et son one shot : de la dynamite dans le cœur des uns et une dague dans l’âme des autres. Exro Rap enfin pour dire que le moins que l’on puisse ajouter juste avant d’aller voir sur youtube cette rencontre en forme de hachoir maori, est qu’on ne ressort pas indemne de cette rencontre suspendue au-dessus de certitudes pétries sur le même sol mais pas dans le même monde.

https://www.youtube.com/watch?v=WbC5BDPi-ak&feature=youtu.be

Ce serait compliqué d’expliquer pourquoi ces 2 minutes et des brouettes me touchent au moins autant que tout un stade irlandais psalmodiant comme un seul homme la culture profonde de Fields of Atherny, ou que Moments of Surrender découpant une à une la totalité des tribunes du stade de Wembley un soir d’aout 2010. De la musique, j’en suis resté à ce que j’en entends depuis toujours et à ce qui m’a construit, bercé par la croyance en un monde plus mélancolique que progressiste, en un monde plus juste aussi, davantage mozartien que varésien. Et même dans le style qui remue les foules dans ces stades immenses, il me semble que ce n’est que dans certains territoires des années 80 et 90 que vit l’âme du Pop. Quelques textes malgré tout dans mon pèlerinage de chansons aussi bien construites qu’interprétées et instruisant des images mentales fortes saupoudrées d’émotions éternelles. En un mot, mon univers musical est au moins aussi classique que les chapeaux de la reine d’Angleterre.

Pour moi le Rap est un univers de chausses trappes métalliques et inutiles destiné à beugler quelques vulgarités costumé de sale et habillé d’une pseudo révolte de fainéant. Le rap est tout ça, c’est sûr et je pouffe de comparer Schubert aux débiles en casquettes qui ne savent pas aligner 3 mots correctement. Je n’écoute d’ailleurs pas. Pourquoi le ferais-je, j’ai des principes suffisamment installés pour pouvoir m’asseoir sur l’illusion de mes certitudes. Mais bon, ce truc est arrivé et je dois avouer que tout au bout de ces 2 minutes, je dois maintenant conjuguer ma violence à l’imparfait et affirmer ici que le rap « était » pour moi cet univers de chausses trappes métalliques pour fainéants à 3 mots et casquettés de trucs qui brillent… Car depuis que mon téléphone m’a fait lire ces 7 lettres, depuis que cet exro rap a passé le diplôme de mes oreilles et de mon intérêt suffisant, je dois bien revenir sur certaines certitudes. Le rap est devenu une affaire de famille, un genre de truc où le sang parle avant la lumière et le son. Et le moins que l’on puisse dire est que le prochain repas de Noël pourrait être animé…

Musique d’abord. Je suppose qu’elle se situe davantage dans le style du rap que dans celle de la comptine pour enfant. Même si en écoutant entre les montées et descentes électroniques assez douces pour ce coup-ci, on devine des douleurs enracinées sur l’horizon des mémoires. En tout cas, la musique est moins forte et débilitante que j’imaginais. La base rythmique est assurée par une poignée de notes que je dirais jouées en arpèges sans trop savoir si ce mot existe dans la culture rap. Le tout permet d’accrocher la mélodie plus accélérée qui laisse à la voix assez d’espace pour l’écoute de mots se détachant parfaitement les uns des autres. La mélodie justement est assurée par une voix calée au plus juste, extrêmement touchante pour moi qui l’ai entendue venir au monde, et qui s’imbrique à la virgule près dans une batterie discrète articulant un ensemble que je ne puis autrement qualifier que « d’engageant ».

La gestuelle ensuite. Typiquement dans la culture entraperçue ça et là. Les bras balancent les mains que je souhaiterais davantage saluer que voir imprimer cette martialité que d’aucuns pourraient dire inquiétante. Mais je ne suis pas sûr des ombres. La lumière opaque ne permet pas de les considérer avec précision. Pourtant, c’est avec le soleil qui se lève que débute ce one shot mais la nuit tombe trop rapidement sur cette vie qui se lève et cette chanson qui déroule ses messages. Les mains balaient ensuite dans une parfaite symétrie les doutes qui consistaient à penser que cette chanson n’était que des mots mis les uns derrière les autres. Cette chanson est finalement un cri qui vient de loin et qui sort de sa grisaille par la gestuelle, heureusement, mais aussi par le regard du chanteur, le son et la révolte de l’être qui pudiquement sort de ses mots.

Ses mots, son lyrisme enfin. « Libre d’écrire ce que j’emprisonne », « Je prends tout le mal en patience », « on connaît que la défaite », « parce que cette vie m’a mis des gifles et que personne m’a défendu ». C’est comme pour Mozart ces phrases prises au hasard de ce qui est chanté ici, Exro a composé le silence qui suit l’écoute, le coup de poing si je puis dire.

Je n’avais jamais compris le sens du rap parce que je n’aime pas les casquettes et que forcément j’ai raison. Je ne l’ai toujours pas intégré. Mais ces mots me permettent de l’envisager et de me dire que ça carbure sous ces casquettes et ces regards sombres que propose Exro. La première chose que je me suis permis de dire après avoir repris mon souffle est que du talent dormait sous les cendres et qu’il n’était pas normal que cette explosion de créativité ne soit pas exploitée plus avant. Talent d’écriture certes, mais pas seulement. Talent de mise en scène aussi, talent musical, et le plus important d’entre tous, talent de création. J’ai des dictionnaires entiers de questions à poser à ce groupe avec la première d’entre elles qui agite mon bocal : pourquoi ne pas inverser cette énergie négative et douloureusement désespérante, des moines cisterciens devant une enluminure rarissime en un mot, pour en faire un truc qui permette d’asseoir un monde meilleur, votre fil des jours en un autre mot ?

La vie est compliquée, le vieil homme que je serai un de ces jours vous l’affirme et remplit son rôle de vieux singe vous apprenant à faire des grimaces. Je le sais et j’enfonce là une porte ouverte. Par contre, je sais aussi que si l’on ne regarde jamais autre chose que ce qui n’a pas fonctionné, y compris celle que l’injustice a de façon perverse laissée faire, alors on se construit uniquement dans l’impossibilité de se faciliter le chemin. Et quand on a du talent et l’envie de dire et de faire, c’est votre cas, cela devient un crime que de ne pas prendre en main les minutes qui conduisent à des heures, et les heures qui font des semaines, et les semaines qui façonnent le bonheur d’exister et de lancer des ponts vers l’avenir. C’est enfin un autre crime que de penser le néant avant l’être.

Sigo Siendo, « Sentir qu’ils continuent d’être »

Ecrit par Sabine Vaillant le 10 octobre 2015. dans La une, Musique

Sigo Siendo, « Sentir qu’ils continuent d’être »

Des chants quechuas aux rythmes endiablés afro-péruviens

Un documentaire musical de Javier Corcuera

Sortie nationale le 4 novembre

 

Saisir le sésame de la musique pour un voyage au cœur des terres péruviennes, de l’identité profonde du Pérou. Laisser la bewa, chant issu de visions ou de rêves, de Roni Waano « mère de l’eau », habiter l’oreille et vous conduire tout au long de Sigo Siendo. Car écouter Sigo Siendo, c’est faire vibrer son âme.

Ce voyage au fil de l’eau débute au cœur de l’Amazonie avec des paysages sublimes où même les plis des arbres semblent envelopper celle qui s’en approche. Il se poursuit des Andes à la Côte Pacifique avec l’identité plurielle du Pérou au travers de Maximo Damiàn Huamani, célèbre violoniste, Miguel Ballumbrosio, zapateo et musicien, Carlos Hayre, guitariste et compositeur, et de tous les autres.

Les artistes font comme l’anguille, le saumon… qu’importe la distance, l’âge, la fatigue, ils reviennent là où ils sont nés ainsi que leurs mélodies. Quoi qu’il se passe, la maison est là, gardienne des âmes.

Aller à la Source des Fées pour Andrés « Chimingos » Lares, violoniste, en une improbable caravane de musiciens pour qu’une jeune femme reçoive le baptême qui fera d’elle une danseuse de couteaux, c’est toucher l’essence de son art.

Attendre avec ses habitantes l’eau qui irriguera le village, et entendre leur chant répondre à celui de l’eau, apporte toute sa force aux paroles pour « caresser » l’eau si précieuse.

Pratiquer le zapateo, danser « c’est donner plus de vie à la vie » surtout quand le chant pour l’absent, qui l’accompagne, raconte : « celui qui n’est plus là est monté dans le ciel avec une échelle, et ça doit être une sacrée fête là-haut, car personne n’en n’est jamais revenu ».

Sur l’eau du lac, « la mère de l’eau » crée des ondes qui interfèrent avec celles de la musique des artistes. Arrivé à l’Océan Pacifique et à Lima, l’incessant déplacement des hommes, le bruit… changent le cours de ces interférences.

Mais du haut de sa colline, un jeune adolescent joue du violon avec à ses pieds la ville qui lui renvoie un habit de lumière, promesse d’un avenir où la musique est au cœur de la transmission des multiples expressions culturelles du Pérou.

 

 

Sigo Siendo, documentaire musical (1h48,) Péruvien/Espagnol, 2013, Javier Corcuera, sortie le 4 novembre 2015

 

Un enfant du pays…

Ecrit par Sabine Aussenac le 24 août 2015. dans La une, Musique

Un enfant du pays…

C’est un enfant du pays qui va chanter ce mercredi soir à Pause Guitare, le superbe festival d’Albi.

En effet, Hugues Aufray est un tarnais de cœur, puisqu’il a passé dans notre beau département les années de l’adolescence, celles qui fortifient l’âme et qui mettent la vie sur les rails.

« Comme un tout petit garçon », c’est en octobre 1941 qu’il arriva, à 12 ans,  à l’Abbaye-Ècole de Sorèze, puisque sa maman, Amyelle de Caubios d’Andiran, originaire du Béarn, s’était rapprochée géographiquement de la terre de ses aïeux. Et en chantant ce soir dans le grand théâtre d’Albi, Hugues aura sans doute une pensée pour ce lieu qu’il qualifie d’endroit magique, puisqu’il fut pour lui synonyme de paix au beau milieu d’une guerre…En effet l’abbaye, nichée au pied de la Montagne Noire, offrit au futur chansonnier des années réconfortantes, l’abritant des rumeurs et des bruits de bottes de ce siècle en feu. Lui, le gaucher dyslexique, s’y trouva soudain une vocation équestre, puisqu’il devint rapidement un cavalier émérite, gagnant tous les prix d’équitation sur quelque « Stewball » et s’intégrant ainsi dans l’école dont il vante encore aujourd’hui les valeurs.

Nous avons tous en tête la chanson phare des années 68, quand « Adieu, Monsieur le professeur » devient le tube que l’on sait, tout en faisant parfois passer Hugues Aufray pour un « réactionnaire », alors que lui-même se définit comme un « réactionniste », mot qu’il a é créé sur le modèle du terme « humaniste »…Car le chanteur l’a dit récemment à notre ministre de l’éducation auprès de laquelle il était assis lors d’un déjeuner officiel à Bacou, tout comme il l’avait déjà exprimé à l’ancien président Sarkozy : il ne faut jamais que les idéologies s’approprient les mots, et le mot « Humanité », d’après lui, représente bien plus qu’un journal communiste…Hugues pense sincèrement que la jeunesse doit retrouver des valeurs fondamentales de respect et de partage, ces valeurs-mêmes qu’il a découvertes à Sorèze, non loin de la scène où il se produira ce soir…

Voir Dylan

Ecrit par Sabine Aussenac le 15 août 2015. dans Souvenirs, La une, Musique

Voir Dylan

Longtemps, j’ai eu seize ans. J’entendais cette voix chanter dans le vent, qui parlait de tempêtes, de tambourins et de révoltes. Même si j’étais née trop tard pour avoir vécu mai 68, il me semblait avoir grandi « on the road », bercée par les vagues californiennes et par cette beat generation qui fit de moi une femme libre.

Bob Dylan est resté près de moi, toujours. À vingt ans, je le croyais, vraiment, qu’un jour « nous serions libres »… Il chantait We shall be released, et moi je l’espérais ; nous affrontions la police au gré des briques roses, nous marchions vers Garonne, étudiants insouciants, sans savoir encore que bien des rêves seraient brisés…

À trente ans, j’errais déjà « dans le souffle du vent »… J’allais divorcer, malgré nos deux princesses, car je levais les yeux sans jamais apercevoir la lumière, et je mourais chaque jour sous des canons et des larmes… J’écoutais Blowing in the wind et savais que je devais garder courage.

À quarante ans, j’ai frappé à la « porte du ciel », me remariant avec un homme que je pensais de Dieu. Anges noirs et mensonges m’entourèrent, pourtant, mais « j’y croyais encore ». Certes, mon Knock’in on heaven’s door était un échec, mais notre fils, ma lumière, sauvait tout le reste…

Aujourd’hui, j’ai un peu plus de cinquante ans, et me sens toujours comme cette « fille du Nord », essayant enfin d’être « une vraie femme », malgré les ouragans… Je continue à écraser une larme en écoutant Girl from the north country et je demeure Just like a woman, pérenne dans mes destinées…

Alors quand IL est apparu, au dernier soir de Pause Guitare, petit homme en costume coiffé de son chapeau blanc, que j’ai vu s’avancer depuis les loges non loin desquelles je me trouvais un peu par hasard, puisque j’attendais une interview d’une autre chanteuse tout en enrageant de manquer le début de SON concert, alors que justement Monsieur Dylan avait demandé que soit fait place nette, je peux vous l’assurer : j’ai eu la chair de poule.

Tout en moi s’est figé, de battre mon cœur s’est presque arrêté.

C’était comme si soudain ma vie entière berçait la mesure du temps, comme si cet homme venait réveiller l’enfant aux espérances, la jeune fille aux rêves et la femme aux désirs ; il marchait, à pas lents, vers la lumière de la scène, et vers ce public albigeois qui, même s’il était arrivé en masse, lui avait, en terme de statistiques, préféré les Fréro Delavega et Calogero… Je venais de parler avec deux personnes chargées de la sécurité, qui m’avaient dit « ne pas le connaître », et j’en étais restée bouche bée.

L’ailleurs de l’imaginaire lyrique wagnérien

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 10 juillet 2015. dans La une, Musique

L’ailleurs de l’imaginaire lyrique wagnérien

Cette chronique pourrait commencer par « Il était une fois les opéras wagnériens »… En effet, pourquoi ne pas utiliser l’été pour s’échapper de la grisaille voire du noir, « vendu » par la « sinistrose » de l’appareil médiatique ? C’est donc bien à un voyage à l’intérieur de l’imaginaire lyrique wagnérien que je vais vous inviter. Pour ce faire, nous allons parcourir tout un univers dramatique et musical à travers les deux grands thèmes récurrents qui ont obsédé Richard Wagner : avant tout celui de la rédemption de l’homme par la femme par l’amour et dans la mort (conçue comme une sorte de « renaissance » vers un ailleurs ou un au-delà) ; mais aussi celui, contradictoire, du renoncement à l’amour. En respectant l’ordre chronologique de la création des opéras de la maturité du « mage de Bayreuth » (comme on le surnomma), nous serons donc amenés à balayer un certain nombre de personnages et de situations dramatiques, de Der Fliegende Holländer (Le Hollandais volant, ou Le Vaisseau fantôme) jusqu’à Parsifal.

Pour le thème de la rédemption de l’homme par la femme par l’amour dans la mort (conçu comme une « renaissance »), envisageons d’abord le cas du premier opéra véritablement « wagnérien » de Richard Wagner : Der Fliegende Holländer (Le Vaisseau fantôme). Là, c’est la fille du marin norvégien Daland, Senta, qui délivre le « Hollandais » de la malédiction qui l’avait condamné à errer sur les mers et les océans jusqu’à ce qu’il rencontre une femme qui lui soit fidèle, prête à mourir pour sa rédemption. Consciente de son rôle, Senta devient ainsi effectivement rédemptrice, obtenant le « salut » du « Hollandais » ; une transfiguration les emmenant tous les deux dans un au-delà, au sein d’une vision pré-tristanesque. En ce qui concerne Tannhäuser, c’est Élisabeth, image du sentiment amoureux le plus pur, qui obtient en mourant le « salut » du chevalier Tannhäuser, qui avait passé un long séjour au « Venusberg » (avant et au début de l’opéra). Pour Lohengrin, nous avons une importante exception, puisque c’est au contraire « Le Chevalier au cygne » lui-même, fils de Parsifal (Roi des chevaliers du Saint Graal), qui tente d’aller au secours de la princesse de Brabant Elsa (accusée à tort) et de son frère Godefroy ; c’est certainement la fonction représentée par Lohengrin qui « perturba » l’obsession de Wagner en ce qui concerne la rédemption par la femme. A l’intérieur du drame de Tristan et Isolde, nous nous trouvons aussi dans une situation particulière. En effet, ce véritable « philtre » qu’est cet opéra, fondé sur des éléments de la littérature médiévale, apparaît comme une « rédemption à deux », puisque les deux amants ne peuvent pas s’aimer dans le cadre du « Jour » (le domaine du Roi Marke et sa cour), mais uniquement au sein du « Royaume de la Nuit » (conçu comme le principal « ailleurs », ou au-delà, wagnérien).

Pour La Tétralogie, nous nous trouvons face à un cas assez complexe en ce qui concerne la « rédemption par l’amour ». La walkyrie Brünnhilde n’obtient pas le « salut » de son amant Siegfried (qui est aussi son neveu, car l’inceste est présent dans ce monument de l’art occidental !). Mais, en se sacrifiant (pour le rejoindre dans la mort), son « Immolation » par le feu (avec son cheval Grane) provoque la fin du règne des Dieux (avec notamment le principal d’entre eux – son père, le Roi Wotan) et le remplacement par celui des hommes (illustré par le sublime leitmotiv de « La rédemption par l’amour » !). Toujours au sein de La Tétralogie, Wagner nous met en contact dramatique avec le thème du « renoncement à l’amour ». Le gnome Alberich (un des Nibelungen), dans L’Or du Rhin, a renoncé à l’amour pour l’or et l’Anneau (Der Ring) lui conférant le pouvoir, car il est impossible d’avoir les deux (contrairement à ce que veut Wotan, qui finira par le payer, poursuivi par une « malédiction »). Sieglinde et Siegmund (les « Wälsungen », sœur et frère incestueux issus du Roi des Dieux Wotan et d’une mortelle) seront touchés par cette malédiction, ainsi que Siegfried, puis Brünnhilde – comme d’autres avant eux (ainsi pour le Géant Fafner, déguisé en dragon, esclave de son tas d’or). Dans Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg, le personnage de Hans Sachs est assimilé à un moment précis au Roi Marke de Tristan et Isolde, qui finit par accepter de renoncer à celle-ci lorsqu’il apprend l’histoire du « Philtre d’amour » entre les deux amants ; de même, Sachs comprend en effet qu’il doit renoncer à la jeune et belle Eva au profit du chevalier Walther. En ce qui concerne Parsifal, on se trouve dans un cas de figure vraiment particulier, puisque ce personnage ne peut être – après son auto-initiation, favorisée par le doyen des Chevaliers du Saint Graal Gurnemanz – le « Rédempteur » du roi Amfortas et de la communauté qu’en restant « chaste » ; donc en renonçant à l’amour charnel : il doit rester Der Reine Tor (Le Chaste fol).

Dans les marais de l’être

Ecrit par Mélisande le 20 juin 2015. dans Ecrits, La une, Musique

Dans les marais de l’être

Il n’y a aucune alternative : il faut se taire et écouter, car la musique est en deçà du sens et découvre en nous des terres lumineuses, mais aussi des espaces obscurs : Ils se lèvent et drainent le sable d’or de fin de juillet, les mousses verdâtres de novembre, mais aussi la mort dans la lumière de décembre, avant de soulever comme le corps de l’amour les espérances blêmes de mars.

Et quand finalement la terre s’agite et tue promptement, avant de redevenir mère qui donne naissance, tout est dit pour qui sait voir, dans le silence absolu d’un langage lumineux de vérité. Quel être a accès au langage silencieux des tempêtes et aux tremblements du piano sous les doigts de celui qui lit la partition tragique du compositeur ? Il s’est tu finalement, mais les notes crient, hurlent, et blêmissent dans l’ardeur de son silence, quand dans le ciel les oiseaux y reconnaissent familier quelque départ de feu, et qu’ils répondent en chœur au fil suggéré de l’amour, mais aussi quand les esprits de la forêt se mettent à la portée de cette étrange voix qui leur rappelle que la vie était belle et pure, avant d’être déposée dans le creux historique des mains calleuses de l’homme.

Si bête dans son uniforme étriqué, si beau dans sa tragédie d’amour quand l’amour s’est absenté de son être et quand il cherche hagard ce qui pourrait lui ramener la pluie, l’arc en ciel gratitude extrême des nuages enfin accordés…

Là où l’humain, gnome poussif, est minoritaire, absent à lui-même, absent des esseités des saisons et déserteur du Beau-en-Tout

Mais qui sait lever l’ancre, n’importe quelle encre au sommet aigu de sa demande éperdue ? Sauvez-moi, qui que vous soyez, sauvez-moi, menez-moi à l’essentiel de ma voix de mon être, permettez-moi, Ô Dieu des vents contraires et de la musique, permettez-moi d’aimer, comme « Le bouquet qui se dénoue », dans le poème d’Aragon… Avant que la mort ne vienne, comme la délivrance, le passage dans l’autre pays, l’ultime frontière.

Voleront alors en éclat les frontières blafardes des humains qui pensent arrêter un désir avec un mur, un désir de vie, de liberté, un désir au risque de la mort, et ce pays où tout le monde est enfin convié, invité, pressé, ce terme frontalier qu’on appelle la mort, comme une égalité universelle enfin retrouvée, cette obligation cosmique, qui ramène chacun à reconsidérer et le temps et l’espace et l’Autre, mon frère, ma douleur, mon autre moi-même, ce pays qui me contraint comme un rayon de lumière, à enfin sortir des gonds de cet horrible égocentrisme, cette sécheresse de la mort en plein bocage de la vie, ennemi, hostile, flèche meurtrière dans le cœur de l’amoureux : un marécage noir où se décomposent et la beauté et l’être et l’amour…

Ce pays du silence où tout ne sera enfin que musique et amour, nous nous y pressons, frileux et déterminés.

A Berlioz, l’Art donne des ailes aux ados : Le Cygne // Signe

Ecrit par Sabine Vaillant le 13 juin 2015. dans La une, Education, Musique

A Berlioz, l’Art donne des ailes aux ados : Le Cygne // Signe

A l’ombre des arbres, Jean-Philippe Baldassari, compositeur et professeur de musique, raconte Le Cygne // Signe, création collective (1) sonore, musicale, visuelle et plastique en 5 tableaux, donné à l’auditorium de Vincennes.

Le spectacle repose sur Le Cygne, sculpture d’Henri Georges Adam, hôte discret depuis 1963 du jardin du collège-lycée Hector Berlioz. Il porte sur ses ailes ce parcourt d’Art, résonance de sons et influences de la flûte de pan évoquée par la forme de la cité scolaire.

En un éclair de temps, toute la passion et l’énergie de ce musicien déferlent par vagues puissantes. J-Ph Baldassari convoque la scène où 80 jeunes du collège et lycée Hector Berlioz ont libéré leur énergie créatrice. Appuyés par sa force de conviction et l’accent puissant de ses montagnes corses, les tableaux prennent vie. Ils défilent en farandole légère, mains dans la main avec les muses et les artistes qui ont présidé à leur naissance.

Par ordre d’apparition sur scène Le Passeur Times, un film sonorisé. Puis Le Lac où l’électroacoustique est à l’honneur avec transformation du son, travail des voix, à l’aide de micros connectés à la Méta-Malette : un logiciel interactif permettant de jouer et de créer de la musique tout en produisant des images en 3D, en relief et en temps réel. O Beautiful Swan, un texte de création sur fond d’orchestre pop lui succède. L’oiseau de feu, danse avec modules, hommage à Stravinski, s’invite ensuite sur scène. Et pour finir Orients,célébration de l’orientalité.

La magie de ce projet, porteur de références culturelles, marqué par l’interdisciplinarité, la transversalité, a fédéré un vivier d’élèves de « l’atelier images » (2), de la section cinéma, du cours de danse (3), de musique, des professeurs des options artistiques (4), et du vidéaste Fabian Beaulieu.

Le public enthousiaste ne s’est pas trompé, la qualité a résonné et illuminé l’auditorium. Jean-Philippe Baldassari porte ses élèves, les dope à l’émotion, la passion au travers de la musique. Il réalise ce tour de force de les amener à la culture de leur plein gré, avec toute leur sensibilité en intégrant tous les niveaux de pratique.

La liberté structurante apportée par des objets culturels est la clé de voûte de sa pratique de professeur. Il l’a expérimentée à ses débuts avec des élèves des banlieues, parfois non francophones, avec la musique. C’est par la voix, l’expérimentation et la manipulation des sons que les élèves constituent leur boite à outils culturelle. Et ça fonctionne encore et à Vincennes aussi !

Alors en ces temps de réforme, l’avenir pourrait se conjuguer avec culture… Se saisir de l’opportunité de cultiver l’imagination, tout un programme que portent déjà les ateliers.

Reflets des arts : Le sort du monde

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 21 mars 2015. dans La une, Musique

Reflets des arts : Le sort du monde

Daniil Trifonov vient de fêter ses vingt-quatre ans. C’est déjà un pianiste chevronné. Il a remporté de nombreux prix dont le 1er prix du concours Tchaïkovski de Moscou où il a fait ses études ainsi qu’au Cleveland Institute of Music. Il parle couramment l’anglais et le russe. Il compose à ses heures perdues. Il est acclamé dans le monde entier. Martha Argerich dit de lui : « Il possède tout et plus encore. Ce qu’il fait avec ses mains est techniquement incroyable. Je n’ai jamais entendu quelque chose de semblable ». Et si c’est la grande Martha Argerich qui le dit, vous pouvez le croire. D’ailleurs vous pouvez vérifier vous-même sur You Tube. Par exemple, pour commencer, dans le troisième concerto de Rachmaninov. Mais attention, âmes sensibles prudence ! Pour certains c’est insupportable. Au début, on devine à peine ses grimaces sous sa grosse boule de cheveux qui lui cache la moitié du visage. Une belle tête ovale de garçon sage. On l’oublie pour ne regarder que ses belles mains blanches qui ont l’air de se bruler les doigts sur un clavier chauffé à blanc. Mais au bout de quelques mesures, ça devient plus inquiétant. Il commence à sauter sur son tabouret, à se coucher sur le piano, le dos cassé, les épaules voutées. Dans la cadence du premier mouvement on croit que sa perruque va s’envoler ; il fronce le nez, il mange ses lèvres, il roule des yeux furieux et, deux notes plus loin, il distille un sourire angélique. On ne sait pas bien s’il souffre le martyre ou s’il est au bord de l’orgasme. On voudrait fermer les yeux pour n’entendre que la musique qui sort de ce garçon fou. Musique simplement sublime. Mais on ne peut pas le quitter des yeux. On reste fasciné devant ce grand adolescent pâle qui commence à transpirer méchamment. Une goutte perle au bout de son nez. Bientôt ce sera un déluge. Ses beaux cheveux seront trempés, son visage aura passé par tous les rictus depuis la souffrance la plus intolérable jusqu’à l’extase béate avec le répit de quelques instants de pure sérénité. Rachmaninov avait-il vraiment mis dans sa partition une telle palette d’émotions, de sensations, de douleurs et de bonheurs ? Certainement ! Mais avait-il jamais rêvé qu’un de ses jeunes compatriotes pourrait les vivre aussi intensément ? Ça j’en doute. Lors de cet enregistrement, Trifonov avait vingt ans. Au même âge (toujours You Tube) il joue la trente-deuxième sonate de Beethoven. Plus exactement, il la vit, de tout son être, avec une énergie et une délicatesse indescriptibles. Et toujours sur son visage bouleversé et bouleversant de vérité, cette alternance de rictus hideux et de mines séraphiques, des moues d’enfant et des émerveillements de mystique, des regards hallucinés qui ressuscitent Beethoven lui-même filmé en train d’improviser. Qu’un garçon de vingt ans puisse avoir cette sensibilité en plus de sa technique phénoménale et de sa maturité artistique, moi ça me fait littéralement pleurer de bonheur. Oui, ce type me fait réellement pleurer de joie. Pas tant parce que c’est évidemment un génie du piano comme il n’y en a que quelques uns par siècle, mais parce que seul sur scène ou au milieu de l’orchestre, pour un public en apnée, pour l’humanité entière, il donne tout, sa force, sa jeunesse, il offre sa vie, son âme, sans retenue, sans pudeur comme si le sort du monde en dépendait. Puisse le sort du monde ne dépendre que de jeunes gens aussi vrais que Daniil Trifonov !

Révolution chez les Bach

Ecrit par Agnès Boucher le 15 novembre 2014. dans La une, Musique

Révolution chez les Bach

Le scoop est tombé voilà quelques jours. Un documentaire soutiendrait la thèse que plusieurs œuvres de Jean-Sébastien auraient en fait été composées par sa seconde épouse, Anna-Magdalena. Oui ! Madame Bach herself serait à l’origine, notamment, des Variations Goldberg et des Suites pour violoncelle, voire du premier prélude du Clavier bien tempéré !
J’entends déjà les conservateurs puristes pousser des cris d’orfraie. Comment ? une simple « ménagère », certes suffisamment bonne musicienne pour être la copiste des œuvres de son cher et tendre époux, serait à la source de partitions aussi géniales ?
Ils se sont mis à trois pour apporter les preuves quasi incontestables de leur thèse, sur laquelle ils travaillent depuis plus de dix ans : Martin Jarvis, professeur de musique de l’Université de Darwin en Australie, Sally Beamish, compositrice britannique et Heidi Harralson, experte américaine en examen légal de documents. Parmi les éléments apportés pour étayer leur conclusion : la structure musicale des pièces concernées serait très différente d’avec le reste de l’œuvre de Jean-Séb ; une inscription figurerait sur une page des partitions, indiquant en Français « écrit par Mme Bach » ; enfin, ce qui ne veut pas dire grand-chose, rien ne prouve que ces œuvres soient de Bach lui-même.
Et finalement, aurais-je tendance à demander, sans doute trop audacieuse pour les conservateurs puristes cités un peu plus haut, pourquoi pas ?
Anna-Magdalena, seconde épouse du grand Bach, avait pour père un trompettiste et était petite-fille par sa mère d’un organiste. Elle travailla comme soprano à la cour du Prince Léopold d’Anhalt-Köthen où elle rencontra son futur époux, alors maître de chapelle dudit prince. Elle a donc reçu une véritable éducation musicale. Les deux époux eurent en commun leur amour des notes et portées, ainsi qu’une tripotée de marmots (cela me rappelle d’ailleurs quelque peu le couple Clara et Robert Schumann, eux-mêmes parents d’une grande fratrie). Anna-Magdalena fait donc partie du cercle trop fermé de ces épouses mélomanes et musiciennes, qui accompagnaient leur génie de mari, s’effaçaient derrière leur nom, leur apportaient soutien et accessoirement géraient la logistique du ménage. Ses copies seraient rédigées de la main alerte et fluide d’une compositrice – coulant de source, en somme – et n’auraient pas la lenteur laborieuse d’une simple copiste.
La réelle question sous-jacente à cette mini-révolution n’est pas de savoir si Anna-Magdalena a bel et bien composé les œuvres incriminées. Certes, si c’est le cas, il semble impensable de lui refuser cette maternité magnifique. Cependant, je crains fort que la postérité ne balaie très vite ce séditieux documentaire, même s’il ne nuit en rien à la postérité du grand homme. N’a-t-on pas déjà évoqué ce type de situation avec Fanny et Félix Mendelssohn, certaines des Romances sans Paroles du frère ayant pu être commises par la grande sœur ?

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