Indonésie/Trinidad de Ricker Winsor

Ecrit par Jean-François Vincent le 06 octobre 2012. dans La une, Notre monde, Voyages

traduction : Jean François Vincent

Indonésie/Trinidad de Ricker Winsor

Il y a autant de distance entre l’Indonésie et Trinidad qu’il peut y en avoir entre deux points situés sur cette latitude. Elles sont aux antipodes l’une de l’autre, éloignées de quelques 19.000 kilomètres. L’Indonésie est le plus grand pays musulman du monde, un archipel d’environ 17.500 îles. Je me demande si tant est qu’on les ait jamais comptées. Les indonésiens parlent 350 dialectes, mais ils se sont mis d’accord sur une langue commune, le « Bahasa Indonesia », qui signifie simplement la langue indonésienne. L’Indonésie est peuplée depuis la nuit des temps. On a découvert récemment un petit humanoïde nommé Flores Man, le « Hobbit », mesurant à peu près un mètre. Il a survécu jusqu’à il y a environ 12.000 ans, après quelques 80.000 ans de résidence en ces lieux. Nous ne savons pas grand-chose de notre passé sur cette planète. Les hommes ont le cerveau et l’apparence que nous avons depuis 150.000 ans ; mais nous ignorons tout de ce qu’ils faisaient. Je ne pense pas qu’ils se contentaient de taper sur le sol avec un bâton. L’Indonésie a été bouddhiste et hindoue, et le reste dans une certaine mesure ; mais, en fait, comme dans beaucoup d’endroits, l’Islam a pris le relais. Pourquoi cette expansion si rapide ? Et pourquoi le Christianisme semble-t-il disparaitre ?

J’ai vécu et enseigné en Indonésie il y a quelques années, et j’y ai rencontré ma femme. C’est une Chinoise indonésienne. Les Chinois furent amenés dans le pays pour y exploiter, avec d’autres, ses riches ressources naturelles. Ils excellèrent dans cette tâche, suscitant jalousie et haine, et, à l’occasion, des explosions de violence entre communautés. Actuellement les gens vivent en paix ; mais les Chinois, bien qu’ils ne représentent que 10% de la population, monopolisent pas loin de 95% du commerce et de la richesse. Ils sont nerveux et sous pression, parce que noyés dans la masse d’une majorité parfois hostile. Ils tirent leur force de leur identité culturelle et de leur don pour les affaires. Les Chinois n’hésitent pas à se sacrifier pour les générations suivantes ; et, avec le temps, les PME se transforment en de très grosses entreprises.

Une fois terminée cette année scolaire à Trinidad, nous déménagerons pour nous installer à Bali, une île d’Indonésie qui est restée hindoue. C’est un bel endroit, comme Trinidad, avec une riche civilisation – entre autres – en matière de religion, de musique et de gastronomie. Il y a de nombreux musées, des festivals, et des temples partout. Les plages sont parmi les meilleures du monde. La culture balinaise atteint des sommets grâce un cosmopolitisme croissant, qu’alimentent quelques 50.000 expatriés, venus du monde entier à Bali, en raison de sa beauté, de ses prix raisonnables, et, en premier lieu peut-être, en raison de son peuple. Les Indonésiens sont, en général, amicaux, polis et accueillants. L’intérêt que leur portent – à eux et à leur culture – les occidentaux les flatte. Ils admirent les prouesses des économies occidentales, et également celles des Chinois du continent dont l’influence s’accroît de bien des manières, y compris par le tourisme. Après les Australiens, ce sont eux – et de plus en plus – les principaux touristes à Bali. Des expatriés de tous horizons contribuent à la prospérité économique en ajoutant le dynamisme lifté des occidentaux (1) à l’expérience des Balinais : plutôt que de changer la culture locale, ils préfèrent l’assimiler et se faire changer par elle. Cela résulte à la fois du type de personnes qu’attire la vie à Bali, et de la beauté de la culture balinaise.

Toutes les villes indonésiennes, y compris Denpasar, sur l’île de Bali, ont une circulation très chargée, avec environ 100 motos pour une voiture et des milliers de voitures. Ça roule lentement, mais tout le monde laisse de la place aux autres. Tout ralentit, on prend son temps ; on rentre dans la rivière de l’humanité comme un saumon dans son immémoriale migration annuelle. Une telle densité, une telle proximité les uns des autres : on évite le conflit par une patience infinie en laissant constamment de la place. A-t-on vraiment le choix ? Que se passerait-il autrement ? On frémit en l’imaginant. Il n’y a qu’une seule règle : « ne heurtez personne » : un modèle de bonne volonté et de politesse généralisée. Les gens sont amicaux et polis même lorsqu’ils sont frustrés ou déçus. La rage routière, la violence ou la menace sont inconnues. Tout cela est palpable et fait chaud au cœur. Tout ne marche pas toujours comme il faut, comme dans tous les pays en voie de développement ; mais les indonésiens s’accommodent de ces difficultés avec grâce et patience.

Dans le voisinage, ici, à Trinidad, dans les Westmoorings, il y a 5 ou 6 compagnies de vigiles qui patrouillent dans les rues et inspectent les maisons 24 heures sur 24. On ne se déplace pas beaucoup au-delà des environs immédiats à cause du stress que l’on éprouve en conduisant. On a vécu des incidents terrifiants sur la route. C’est la seconde année que nous sommes ici, et un an d’expérience, ça compte pour être capable d’accepter certaines choses. « Bon, la route, c’est pas fait pour les touristes ». Il faut faire attention. C’est peut-être une bonne chose, comme faire des mots croisés pour prévenir la maladie d’Alzheimer. Rouler un an ici en gardant sa carrosserie intacte est un objet de fierté ; et se sentir à l’aise, alors que vous manquez d’emboutir le véhicule à moins d’un mètre devant vous, mérite bien un brevet de courage ! À côté de cela, les larges routes des Etats-Unis, c’est rien du tout : des routes pour mauviettes ! Il y a une chose ici qu’on ne voit nulle part ailleurs, c’est la courtoisie avec laquelle les gens vous laissent rentrer sur la route ou tourner. Si vous faites des appels de phare, ils répondent de la même manière et vous laissent l’accès ; la chaleur d’un sentiment d’amour fraternel alors vous envahit. Si vous ne faites pas d’appels de phare et si vous vous contentez de passer en force, ils klaxonnent et sortent leur fusil ou leur machette, toujours à portée de main. Coupe coupe !

Nous allons souvent à Chaguaramas, un parc avec un parcours de golf. On s’y mêle avec des hommes et des femmes du cru. Ils sont en général bon enfant et drôles ; beaucoup d’entre eux sont d’excellents golfeurs. Trinidad est réputée pour ses sportifs. Brian Lara compte parmi les meilleurs joueurs de cricket de tous les temps ; et  maintenant il y a aussi Keshorn Walcott, champion olympique au javelot, qui a été la fierté du pays pour le cinquantième anniversaire de son indépendance. Il est touchant de voir à quel point les gens de Trinidad sont fiers de leur pays, en dépit des problèmes que tout le monde connaît. Le premier ministre a décrété un jour férié spécial pour fêter l’exploit de Walcott. Trinidad a une culture spécifique, en particulier pour ce qui est de la langue, et pour tout ce à quoi les habitants attachent de l’importance : la nourriture, les festivals, la musique et la race. Sur le plan ethnique, on trouve 45% de descendants d’africains, 45% de descendants d’indiens, et seulement 3% de blancs. J’ignore d’où viennent les 7% restant.

Samedi dernier, le soir, à l’église, je regardais autour de moi, en étudiant les gens. Ils avaient tous l’air bronzés. Je les considérais tous comme des blancs ; mais j’ai commencé à avoir des doutes, et j’ai interrogé mon amie, la bibliothécaire, sur la composition raciale des fidèles. « Je pense » dit-elle « que ce sont tous des métis, il n’y a que 3% de blancs ». Cela m’a ouvert les yeux, mais pas autant que la nuit où tous les parents viennent à l’école pour rencontrer les professeurs. Un de mes élèves avait un nom français, et je le prenais pour un « Français de souche », comme disent les Français, ce qui, dans leur esprit, signifie un pur Gaulois, si tant est que cela ait jamais existé. Les Français sont des experts des mots ; ils adorent faire des distinctions de toute sorte entre les peuples. Bref, lors de la nuit des parents, une belle femme, noire comme la nuit, vint se présenter comme étant la mère de cet élève « Français de souche ». J’ai un autre élève, Henry von Bornbrummer, qui ressemble à un viking ; et – vous l’avez deviné – son père ressemble à un Zoulou ! Mon amie, Debbie, la bibliothécaire, est devenue une « indigène », bien qu’étant née juive dans l’Ohio, aux Etats-Unis. Elle vit ici depuis 40 ans, parle comme une Trinidadienne, et a consacré son existence aux livres, à l’écriture, et à l’éduction des jeunes – des adolescents – incarcérés pour crimes de sang. C’est une source irremplaçable pour tout ce qui concerne cette culture si compliquée. Face à mon étonnement devant cette diversité de couleurs dans une même génération, elle dit : « tu sais, ils sont comme ça dans une même famille », Mince ! On dirait la boîte de chocolats de Forrest Gump, « tu sais jamais ce que tu vas avoir ». Je trouve tout ça chouette et fascinant ; on conçoit alors la notion d’intégration à un tout autre niveau. Pour ma prochaine petite recherche, je me pencherai sur les expériences de Mendel concernant les plantations de petits pois et les abeilles, afin de comprendre les mathématiques génétiques et de voir ce que l’on peut en tirer. Ça, c’est Trinidad.

Je joue au tennis avec des Trinidadiens « blancs ». La plupart ne sont pas blancs, mais seulement plus clairs que les descendants d’africains. Je joue au golf avec des Trinidadiens noirs et aussi avec des bronzés. Ils sont gentils et amicaux à partir du moment où ils ont compris que vous n’allez pas les heurter – vous l’étranger, blanc comme le lait, en général chiant, snob, aux airs supérieurs – sinon consciemment par votre comportement, du moins vos gestes et votre langage corporel. Je m’efforce de ne pas me tenir les mains sur les cuisses ou bien les bras croisés comme si je guettais quelque progrès dans la manière d’être des autres.

Je n’oublierai jamais cette fois où, il y a des années, j’ai rencontré mon rival en amour. C’était une situation bordélique, du genre de celle qui accompagne la folie de l’âge mûr. Nous étions là devant une boulangerie, en train d’essayer de nous parler sans en venir aux mains. On se tenait debout sur le trottoir, les bras croisés, dans une attitude autoritaire d’agression passive. Compte tenu des circonstances, notre conversation restait dans les limites du raisonnable. Nous nous trouvions à New Paltz, à New York, pas loin de la city, un endroit plaisant où les newyorkais ont des résidences secondaires où ils passent leur retraite. Une femme juive entre deux âges, à l’air décidé, habillée en gauchiste avec bracelets, les cheveux en bataille, et peut-être une épingle ornée d’un slogan plantée dessus, vint nous trouver et nous dit : « vous vous croyez malins, tous les deux, droits comme des i, comme si la rue vous appartenait ? » Nous restions sans voix, ricanant d’un petit rire nerveux. Tel est la puissance de la communication non verbale.

Est-ce que vous savez tout ce vous pouvez connaître d’une personne sans même lui adresser la parole ? A une certaine époque, j’allais tous les jours dans un centre de yoga, à Catskills, à 150 kilomètres de New York, pour y pratiquer cette discipline. J’avais une petite boutique d’armoires et de mobilier ; et je partais de bonne heure le matin au centre avant de passer le reste de la journée dans mon commerce au premier étage d’un hangar qui en comptait trois. En ce temps-là, je ne dormais que quelques heures chaque nuit, et je me rendais au centre pour méditer avant que la séance ne commence, à 5 heures du matin. Je voyais les mêmes gens jour après jour, semaine après semaine, année après année. Parfois il se passait des années avant que nous ayons l’occasion de nous dire quelques mots. Mais quand nous avions enfin une conversation, c’est comme si nous n’avions jamais cessé de nous parler et que nous étions bons amis. Nous en savions tellement les uns sur les autres, silencieusement.

Mon ami, ici à Trinidad, Stuart, est issu d’une famille trinidadienne depuis plusieurs générations, et bien que je ne lui aie jamais posé la question, il est visible qu’il n’a aucune ascendance africaine ou indienne, comme beaucoup ici. Lui-même et les gens comme lui sont le vestige du passé colonial de la culture locale, lié à l’époque des plantations et de l’agriculture, avant que le pétrole ne devienne un dieu, avant le nationalisme et l’indépendance, avant les 500 meurtres par an, les fusils, les drogues et la rage sur la route. « On a des problèmes, Rick, mais quand on sait ce qu’il faut éviter, c’est encore un endroit où il fait bon vivre ».

Il semble que les gens s’adaptent à n’importe quoi. Il me revient en mémoire une expérience où l’on place – cruellement – une grenouille dans une poêle remplie d’eau dont la température monte tout doucement jusqu’à ce qu’elle bouille. Du fait que tout cela est graduel, avec le temps, la grenouille, pour ainsi dire, ne se rend compte de rien ; elle ne remarque même pas sa propre mort. William Burrows fait une observation analogue dans l’une de ses histoires. C’est à propos d’un restaurant qui a une réputation fantastique pour l’excellence de sa cuisine. Mais le changement de direction aboutit à ce que progressivement, par petits bouts, la qualité baisse, et baisse encore, jusqu’à ce que la clientèle en vienne à manger des ordures avec joie. Quand je suis de mauvais poil, je fais le parallèle avec les propos de mon ami, quand il dit que Trinidad est « un endroit où il fait bon vivre ». Et pourtant, une fois qu’on a fini de grogner, on prend conscience de la beauté du lieu et de l’intérêt qu’il y a à y vivre, à côtoyer ce peuple bariolé à l’accent inimitable en anglais, et aux manières de communiquer à la fois drôles et aimantes ; sans oublier l’exquise noblesse de la minorité vieux jeu, et la fierté féroce, la colère, des écrivains et des artistes au sang neuf.

 

(1) « spin », en anglais, désigne l’effet de rebond que l’on donne à une balle pour qu’elle aille plus haut et plus loin. En tennis, on l’appelle aussi « lift », ou « effet lifté ».

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    06 octobre 2012 à 18:11 |
    merci, à vous JF pour votre traduction fluide, et à R Winsor, pour ces tranches de voyage, et d'ailleurs, toujours si précieuses. Ce qui est amusant, en plus, c'est que je retrouve dans ce texte et sa description de Bali, ce que je déplore dans ma chronique de cette semaine " le guerrier et le temps", qu'on n'ait pas en France : le souci des autres et de leur place, donner du temps au temps, se glisser dans les autres et " laisser sa place aux autres", bref, du collectif, du solidaire !

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