Souvenirs

LES DURIN, LA SAGA - 4 -

Ecrit par Patrick Petauton le 17 février 2018. dans Souvenirs, La une, Histoire

LES DURIN, LA SAGA  - 4 -

Déjà la polyculture et l’élevage

 

Concernant le Domaine de La Garde, l’ancien cadastre de 1814 nous montre une certaine irrégularité au niveau des parcelles. Si elles sont petites et très morcelées autour des bâtiments d’exploitation, on trouve cependant de grandes prairies sur le plateau, et même assez près de la rivière, ce qui n’est pas le cas dans le bourg de Lignerolles qui surplombe un véritable ravin pourtant entièrement planté de très petites vignes établies sur des terrasses.

« Au pays des chênes et du raisin », telle est la devise de Lignerolles. Bénéficiant d’une bonne exposition sur le versant le plus ensoleillé des Gorges du Haut-Cher, le pampre y prospère avec succès depuis très longtemps et, en ce début de 19è siècle, les vignerons demeurent encore nombreux ; certains d’entre eux se limitant même à cette unique culture que le phylloxéra allait éradiquer à partir de 1880.

Aussi, rien d’étonnant à ce qu’on trouve à La Garde un important vignoble nommé le « Clos de La Garde ».

Inventaire assez précis, le séquestre du domaine datant de l’an V nous apporte quelques renseignements. On y apprend qu’on y cultive du blé, de l’avoine, du seigle et des pommes de terre.

L’élevage quant à lui comprend plusieurs bœufs, taureaux, vaches, de très nombreux moutons des volailles et des cochons. Sans doute cela ne changera guère durant le siècle. Utilisé comme moyen de transport par le riche propriétaire, le cheval ne sera employé pour les travaux des champs que beaucoup plus tard ; pour l’heure on lui préfère le bœuf ou pour les moins fortunés, deux vaches couplées sous un joug un peu plus court. Économique, l’âne sera presque indispensable pour descendre le blé aux moulins du Cher et en remonter la mouture.

Bien présente à Lignerolles, la culture du chanvre est très pratiquée et d’un bon rapport. Destinée surtout à la marine pour la confection des voiles et des cordages, la demande de ce textile est constante mais on l’utilise également localement car les peigneurs de chanvre et les tisserands sont bien représentés même à La Garde. Un peu plus tard, le chanvre sera concurrencé par le coton d’importation et sa culture finira par disparaître.

La mécanisation n’arrivera que bien plus tard, début XXe siècle. Les travaux nécessitent donc de nombreux bras et chaque membre de la famille, quel que soit son âge ou son sexe, se doit d’y participer. N’importe qui ne fait pas n’importe quoi toutefois et selon un code bien établi et quasi ancestral, chacun a une tâche bien définie. Ainsi, vers sept ans, le jeune garçon se verra confier la garde de quelques cochons puis plus tard accédera à la fonction de berger ; ce ne sera que vers quinze ans qu’il apprendra à tracer dans la terre son premier sillon, âge à partir duquel il travaillera comme un adulte.

Sans doute Jean Durin dût-il franchir toutes ces étapes incontournables.

Nullement épargnées les femmes collaborent pour les foins, les moissons, les vendanges et même les semis ; elles devront en plus nourrir les volailles, fabriquer les produits laitiers et gérer les travaux ménagers. L’office religieux dominical sera souvent leur seul moment de repos.

Si le récent chemin de fer, arrivé à la fin du XIXe siècle, fait déjà partie du décor de Jean Durin, il représenta certainement un grand bouleversement pour son père Baptiste qui ne vit sans doute pas d’un très bon œil ce colossal chantier dirigé par la Compagnie d’Orléans ; de nombreux ouvriers y participèrent et plusieurs furent logés à La Garde.

Ce nouveau moyen de transport participera à désenclaver progressivement les campagnes mais entraînera à Lignerolles la disparition de la culture de la vigne, car du vin de meilleure qualité en provenance d’autres régions concurrencera rapidement la piquette locale.

LES DURIN, LA SAGA – 3 -

Ecrit par Patrick Petauton le 10 février 2018. dans Souvenirs, La une, Histoire

La famille, une communauté patriarcale

LES DURIN, LA SAGA – 3 -

Les premières feuilles de recensement de la population de 1836 montrent pour la famille Durin, à La Garde, la composition suivante :

Le père et la mère : Gilbert Durin et Marie Mye.

Le fils Jean Durin, sa femme Marie Jouannet, et leur fils Gilbert, 15 ans.

La fille Marguerite Durin et son mari Joseph Parrot Marguerite Durin une autre fille.

Ce schéma qui est le même dans toutes les fermes ou métairies, et demeurera longtemps en usage, peut se résumer ainsi :

Les Anciens, leurs enfants non mariés, leurs enfants mariés ainsi que leurs maris ou femmes, et leurs propres enfants.

Sept ou huit personnes vivent ainsi sous le même toit, y compris un ou deux domestiques. En 1841, 35 personnes vivent à La Garde dans les deux métairies réparties sur cinq maisonnées.

Les places sont cependant limitées dans la famille, ou règne déjà une sévère promiscuité, et plusieurs Durin devront s’installer au bourg de Lignerolles ou dans une métairie voisine. Les enfants épousent assez souvent un voisin ou une voisine ; le domaine deviendra ainsi rapidement une grande communauté quasi familiale, et sera bientôt constitué des familles Durin, Parrot, Michard et Gominet, toutes unies par des alliances successives.

On pourrait penser que cette exploitation familiale est régie par une redistribution équitable des bénéfices ; il n’en est souvent rien. Seul le père chef de famille dispose de la trésorerie des ventes et des achats et les gère comme il l’entend, ses enfants étant considérés comme ses employés. Très rarement contestée, son autorité en matière de gestion de la métairie est totale. Vers la fin du siècle, dans certaines familles, elle aura cependant tendance à s’assouplir.

Les grands sentiments ne sont pas de rigueur, car le mariage est avant tout une nécessité incontournable pour le bon fonctionnement de l’entreprise. Peu de place pour le coup de foudre ; le choix de la future ou du futur est mûrement réfléchi, souvent davantage par les parents que par le principal intéressé, qui du reste s’aligne généralement sur leur décision. Difficile de convoler en justes noces sans le consentement des parents, lorsqu’on sait que la majorité matrimoniale est à cette époque à 25 ans pour les garçons*.

LES DURIN, LA SAGA 2

Ecrit par Patrick Petauton le 03 février 2018. dans Souvenirs, La une, Histoire

LES DURIN, LA SAGA 2

Avant La Garde, les origines

Encore bien présent de nos jours dans les régions de Montluçon et Commentry, le nom fut extrêmement répandu, et on en compte dans de nombreuses branches et familles.

Déjà au XVe siècle, des Durin sont présents dans les Combrailles, comme l’atteste un document signalé par Perrot des Gozis, dans lequel Gilbert Durin en 1494 reconnaît devoir un cens annuel au Duc de Bourbon comme copropriétaire d’une terre située à La Celle sous Montaigut. Raison pour laquelle il ne faut peut-être pas sous-estimer un arbre généalogique, un peu fantaisiste, présenté sur Internet, nous révélant entre autres un Jehan Petauton décédé durant la guerre de cent ans (1390) dont le petit fils Pierre aurait épousé une Pasquette de Montendraud (famille peu connue de noblesse incertaine retrouvée au XVIIIe dans le village de Montvicq, et qualifiée à cette époque de bourgeoise). Malheureusement ces éléments, dénués de sources précises, ne peuvent être retenus de façon objective et nous appellent à la plus grande prudence.

Nous nous bornerons donc à retenir comme notre plus lointain ancêtre Blaize dit l’Ancien, né vers 1540 et décédé en 1622 dans le village de Beaune d’Allier. Nous ne possédons aucun renseignement concernant Marie Beaune, son épouse.

Vers la même époque, des Durin sont également présents dans d’autres villages proches, dont La Celle et Hyds ; Beaune ne fut donc pas le seul berceau des ancêtres. Le couple Blaize/Marie aura deux fils connus : Sylvain né en 1622 et décédé en septembre 1692 à Louroux-de-Beaune, et Blaize le jeune (1590-1654) qui sera maréchal-ferrant à Beaune. Il faut noter que cette profession sera reprise par de nombreux fils et petits-fils, véritable dynastie de taillandiers jusqu’au XIXe, et que ceux qui ne l’exercent pas sont le plus souvent laboureurs. Les nombreux descendants donneront naissance à de multiples branches car les familles de huit enfants ou plus ne sont pas rares à l’époque.

Concernant Gabriel, petit-fils de Blaize le Jeune, nous savons seulement qu’il fut laboureur et épousa Marguerite Dubeuf née en 1677 et décédée en 1722 à Chamblet. Le couple aura trois fils, dont Jacques, né vers 1707 à Louroux-de-Beaune, marié avec Marie Boudignon (1707-1787) à Hyds en 1736. Jacques meurt jeune à quarante ans et Marie épouse en secondes noces la même année Jacques Saunier. C’est donc en compagnie de son beau-père et de sa mère que son fils Gilbert Durin partira à Prémilhat vers 1750 pour y être laboureur ; son frère Antoine quant à lui fondera une famille à Saint Victor.

François Durin, un cousin, les rejoindra quelques années plus tard, fils – encore ! – d’un maréchal-ferrant, il apportera son savoir-faire et s’installera dans le village de Ouches ; un second François, son fils, lui succédera à la forge.

LES DURIN, LA SAGA-1

Ecrit par Patrick Petauton le 27 janvier 2018. dans Souvenirs, La une, Histoire

LES DURIN, LA SAGA-1

« Le tombeau des morts est dans le cœur des vivants »,J. Cocteau… et dans les souvenirs.

 

Durant plusieurs semaines, un petit feuilleton vous sera proposé : autour de ces Durin de La Garde, en pays bourbonnais, plus largement en terre de très petits paysans, tenaces et taiseux, du XVIème siècle aux bords du XXème entrant… famille, travail de la terre, usages et façons d’occuper ces territoires de part et d’autre du Haut Cher…

Mais au-delà, l’intérêt de l’histoire posée au coin de la toile est plus vaste : richesse du tissu, entre chaîne des trouvailles généalogistes, trame recoupée des savoirs historiques, et couleurs – inégalables – des bribes de récits de Pépé Jean, le fanion de l’enfance de l’auteur – lui, étant le fil cousant l’ensemble…

Ce que vous dit cet ensemble de chroniques d’un temps retrouvé, comme un cadeau d’hiver ? Qu’attendez-vous, amis lecteurs, pour reproduire la démarche, de la Bretagne à la Franche Comté, du Languedoc aux terres de Gascogne ; à vous !! et venez ensuite nous en parler…

 

La rédaction

 

PARTIE  1

HIER ET BIEN AVANT

 

* 10 avril 1960, Teillet Argenty – Allier / limite Creuse

A vrai dire je n’y croyais plus beaucoup et pensais que ces bons mots lancés par Jean Durin mon grand-père, l’année dernière au cours d’un repas, n’étaient en fait qu’une plaisanterie :

« L’année prochaine tu seras en âge de semer, je t’apprendrai »

Entre le fromage et le dessert, toute la famille en avait bien ri. Quelle bonne blague !

J’avais grand tort de douter, car ce matin d’Avril c’est du sérieux, comme le prouvent les petites bottes noires en caoutchouc achetées spécialement par maman. Demain je sèmerai le blé…

Encore mal réveillé, je retrouve grand-père à la ferme ; tout est prêt.

Généalogie

Ecrit par Patrick Petauton le 16 décembre 2017. dans Souvenirs, La une, Histoire

Généalogie

Un sport, bien autant qu’une passion. Bien française, dit-on. Passés les 60, on généalogise – parallèlement souvent à quelque rituel de rando – presque automatiquement comme en se retournant sur le chemin, tendant le cou pour en voir le début : déjà, tout ça !

Je me souviens que chaque fois que j’ai fréquenté les Archives – mémoire de maîtrise universitaire, quelques menus recherches en vue d’architecturer de petits livres sur la Corrèze – bruissait, telle ruche en pleine activité, le petit peuple génélogisant en salle de travail, ouvrant avec un respect sacré le grimoire poussiéreux derrière lequel se cachaient quelques-uns des siens. Que seraient les Archives sans ces amateurs passionnés, me confiait récemment l’issu de l’école des Chartes de mon coin. Quoique, là comme ailleurs, la dure concurrence du net se fasse sentir. Sites dévolus à la généalogie foisonnent sur la toile ; certains de haut niveau – on y perd vite son enthousiasme – d’autres, plus pédagogiques, vous guident comme recette de cuisine – d’abord, ensuite, enfin – images et schéma à l’appui. Et puis – pièges d’Internet – là-aussi, il y a les fausses pistes, les arnaques, les rêves… Il en sera question, vous verrez.

Comme un peu tout le monde, mais à la mesure de compétences informatiques, qui ne sont pas celles du chacun de base, ce Patrick, que je connais un peu, enfourcha lui aussi les chemins de qui est derrière qui, aboutissant à des paysans-vignerons aux très petits biens, sautant d’une rive à l’autre du Cher, avant que d’aller épauler en Montluçon l’ouvrière, les débuts de la grande industrie, et même – fleuron ! – de marcher aux côtés de Jean Dormoy aux temps du premier socialisme. Dans cette randonnée, de saison en saison – de pépite, disait-il, en chou blanc – la poursuite, non du diamant vert, mais du nom de Petauton, le tint sur le métier un grand pan d’heures. C’est de cela qu’il vous entretient ici, en deux ou trois tours de Reflets du Temps.

Martine L Petauton /RDT

 

Petauton, quel drôle de nom ! (1)

Patrick Petauton

 

« Le nom du père » a dit un Lacan…

Rare, presque inconnu, d’origine incertaine, quasi louche, ce nom posait problèmes, à moi, d’abord, à mes camarades d’école ravis d’une telle aubaine de récré méchantisante.

Ingrate ou simplement négligente, ma marraine la fée avait oublié de se pencher sur mon berceau pour me renommer ; j’aurais pourtant donné n’importe quoi pour être débarrassé de ce fardeau ; mon fidèle canif, mon lance-boulettes préféré et même beaucoup de ces savoureux caramels qui faisaient mon bonheur, mais hélas je dus faire avec.

J’eus droit à toutes les déclinaisons possibles ignorées de la grammaire latine : Peton, Petanton, Pito, Petiteton,sans parler du terrifiant et incontournable Peticon qui revenait bien trop souvent, et l’instituteur lui-même ne voulant pas demeurer en reste en rajoutait parfois, et de meilleures. J’étais l’unique gamin de l’école et même du quartier à porter ce nom maudit et sans doute étais-je moi-même maudit.

Généalogie et légende familiale

Ecrit par Patrick Petauton le 25 novembre 2017. dans Souvenirs, La une, Société, Histoire

Généalogie et légende familiale

Ce n’était que lorsque le soleil disparaissait derrière les collines, et qu’une douce quiétude vespérale s’installait dans sa maison ouvrant sur le haut cher, qu’elle nous parlait de son passé, Marie-Louise notre grand-mère.

Lorsqu’elle naquit en décembre 1893 dans le petit village d’Epineuil-le-Fleuriel, à la limite du Cher et de l’Allier, la bonne fée des berceaux devait être retenue ailleurs, car sa vie ne fut pas un long fleuve tranquille bordé de miel et autres fils de soie.

Fille de Louis, journalier agricole, et d’Eugénie, elle épousa en novembre 1911, à 18 ans, son voisin Sylvain Denizard, qui trois ans plus tard devait tomber sous les balles allemandes quelque part dans la Meuse, et comme tant de ces jeunes poilus, y demeurer, où, on ne sait, loin des siens jusque dans la mort…

Ne pouvant représenter une charge supplémentaire dans une famille pauvre, elle dut envisager de trouver un emploi loin de sa terre natale. L’occasion lui fut fournie parHenry Guilhomet, riche propriétaire et employeur de son père, alors son garde particulier, qui la prit à son service comme domestique dans sa maison parisienne. C’est surtout de cela qu’elle nous parlait.

« Dame ! j’en ai vu du beau monde chez les Guilhomet ! »

Elle évoquait alors des souvenirs chargés à la fois de plaisir, de fierté et de mélancolie. Les somptueux dîners des Guilhomet fréquentés par nombre de princes, princesses russes, duchesses et comtesses ! résonnaient à nos oreilles enfantines comme autant de contes de fée.

L’argent ne manquait pas, disait-elle. Accompagnés des domestiques, Henry et son épouse partaient chaque année hiverner au soleil et partager leur vie entre spectacles et réceptions mondaines, c’est ainsi que Marie-Louise, petite paysanne, aurait eu l’opportunité de vivre à Nice plusieurs fois.

Elle nous confia plusieurs anecdotes.

Un matin où elle coiffait Madame Guilhomet, elle fut intriguée par un tableau suspendu au-dessus du miroir et n’hésita pas à demander à sa patronne ce qu’il représentait. Celle-ci lui expliqua qu’il évoquait une scène de la vie paysanne en Russie ; un ouvrier agricole était knouté pour avoir mal travaillé. Profondément choquée par de telles méthodes, notre grand-mère qui n’avait pas sa langue dans sa poche fit part à sa maîtresse de son peu de respect pour ce pays bien peu civilisé à ses yeux, et la conversation aurait pu s’envenimer si Madame Guilhomet n’avait eu une parole forte pour couper court : « Marie-Louise ! Espèce de bolchevique ! » dit-elle en lui arrachant la brosse à cheveux des mains.

Le passage des grues…

Ecrit par Martine L. Petauton le 25 novembre 2017. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Le passage des grues…

A peine quelques jours après Toussaint. Un temps hésitant entre quelques gelées blanches saupoudrant au matin les jardins délaissés, et – sur le coup de Midi-nouvelle heure – des éclats bleus incroyablement tendres en ciel bourbonnais. Encore l’automne ; c’est ce que disent tous les feuillus du vieux Massif Central, dans l’arrogance de leur parure été indien – le plus beau de la France, en ce moment, est là. Pour autant, depuis peu, la douceur nous quitte, comme à regret ; dans les rues du village de mon enfance, les manteaux, quand ce n’est pas bonnets, haussent du col.

Cimetières, ce matin – la « tournée », comme on en sourirait presque – Deux cimetières, à peine éloignés d’une petite dizaine de kms ; les deux familles, paternelle, là, maternelle, ici. Les parents – nous attendraient-ils ? – dans du granite rose…

Elle m’accompagne, ma si jeune tante d’à peine 20 ans mon aînée, si pleine de rires et de mémoires impeccablement convoquées, si alerte qu’elle est définitivement ma contemporaine, mon amie, ma copine ou pas loin, jamais un bout – un reste – de famille qui marcherait loin devant… Enfin, par moments fugaces et face au temps qui passe, ça me traverse que peut-être, hélas, si ; elle est aussi cela.

On a redressé quelques pots de ces fleurs si particulières que sont les chrysanthèmes, ceux des riches ou voulant le paraître, ceux, modestes, d’une présence émouvante. Un rite, une société, ses liens, son sens.

Elle a donné sur le côté, en parlant d’autre chose, un coup de balayette ; on a constaté que de la mousse attaque – à peine – « mon » caveau, et une fois de plus elle a demandé : « ça fait combien de temps, déjà, ton père ? ».Puis on a tourné de tombe en tombe, de celles d’anciens du clan familial, dont elle ne se lasse pas de me retracer la chronologie, de voisins, d’amis qu’on avait perdus de vue, et qu’on retrouve là, dessous, comme une mauvaise plaisanterie qu’ils nous feraient encore, si loin des bancs des petites écoles, où nous étions ensemble dans l’autre bout du siècle dernier.

On baisse le ton, sans chuchoter pourtant ; la voix des vivants dans ce champ de morts est totalement étrange ; il y a le silence, et il y a celui-ci…

Elle, elle a un autre cimetière, là-bas, en bordure de Berry ; son mari et son fils, le garçon si vivant dont la jeunesse fut fauchée un soir sur la route. Elle m’avait dit un jour, comme vérité sur laquelle on ne reviendrait plus : « tu sais, tant qu’on n’a pas franchi les portes du cimetière pour ses enfants, on n’a rien traversé ».

Une déambulation en chemin de fer

Ecrit par Didier Ayres le 15 juillet 2017. dans Souvenirs, La une, Voyages

Une déambulation en chemin de fer

6H06, Limoges-Bénédictins

La nuit est encore vive dans mes yeux. Le matin, cette déambulation organique, et mon esprit, sous l’emprise des sommeils, sont des coupes vitreuses un peu enivrées, un peu enfiévrées. Mon corps n’existe quasiment pas, et je suis suspendu et vide, comme une pierre. Il n’y a donc que mon regard qui fonctionne et définit une impression de la matière matinale de la gare. Je suis comme percé par une gangue nocturne, étourdi, sur le quai. La nuit a été elliptique, petite et noire. J’ai récité un chapelet solitaire qui me faisait une occupation intérieure pour ne pas disparaître complètement à moi-même. J’ai juste la conscience de mes yeux qui brûlent et qui crépitent. Puis le train entre en gare. Je rejoins le wagon 4 et la place 22 de la réservation. J’ai froid, et soudain c’est un goût semblable à celui des somnifères qui m’entête brutalement.

 

Vierzon

Je regarde mes mains. Le dos de mes mains où se dessinent des connexions veineuses en forme de feuillages, et qui me rappellent le système sanguin de mon père. D’ailleurs la couleur de mes mains a changé. Autant la paume reste une intrigue – avec cette prophétie véridique qui m’a été faite en Amérique –, autant le revers de mes mains m’étonne. Oui, le temps y danse à la fois miraculeux et plein de désespoir. Et le train alors cesse d’exister. Il ne reste que la trace granuleuse d’un état de demi-sommeil, dans le demi-jour de 7h30 dans l’hiver ordinaire de 2017. Il n’y a aucune lutte possible contre les espaces qui se déroulent derrière la fenêtre du train, ni contre la forme floue que prennent les arbres lumineux et les champs emblavés et sévères.

 

9H18, Paris-Austerlitz

C’est le moment où la ville bondit en moi, surgit en moi comme une herbe de braise. Et je ressens cela par le néant liquide de ma sensibilité, ce qui reste inexplicable, ce qui reste d’un ordre métaphysique et presque impersonnel. Le surgissement, c’est cela. Une espèce d’étoile froide qui me guide au hasard des quais, qui me fait prendre le rythme de Paris, cette sorte de nouveau nouveau-né de toujours, Paris et son ivresse.

 

Même lieu, même jour, 19h41

C’est maintenant la nuit. Il n’existe décidément rien d’autre que la lampe du plafonnier du wagon 14, sorte d’épée de glace qui m’épingle. Tout est devenu fugitif. Les heures qui me précèdent sont une énigme, qui ont la qualité d’un mystère religieux, un rite d’Eleusis. Et le train s’ébranle, se défait de ses chaînes imaginaires, monte en apesanteur dans mon esprit et traverse l’habit nocturne de Paris et sa banlieue. Il n’y aura que Étampes pour dernier signe de la capitale.

 

22H41, Limoges

Montée de l’escalator mécanique. Gare à moitié déserte et cependant animée d’une langueur. Dehors, il fait froid, il faut remonter l’avenue, il faut respirer grandement l’air de la province, qui est une unité à lui seul, un concept. L’atmosphère a une épaisseur particulière et fait l’avers des airs parisiens. Je traverse donc les artères solitaires de Limoges. J’ai faim, j’ai soif, je suis endormi et torpide. Mes mains sont mes seules compagnes réelles. Oui, cette prophétie se réalisera, oui, comme ces corneilles de la nuit d’orage de Van Gogh.

Souvenirs de voyages « In Africa »

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 15 juillet 2017. dans Souvenirs, La une, Voyages

Souvenirs de voyages « In Africa »

Je n’avais « pas une ferme en Afrique, au pied des collines du Ngong… », selon cette formule inoubliable que beaucoup d’amateurs de littérature (La ferme africaine, Karen Blixen) et de cinéma (Out of Africa, Sydney Pollack) connaissent tellement ! Et pourtant… Je suis fortement attaché à l’Afrique noire, ayant pu y faire plusieurs voyages, en compagnie de mon épouse et de mon fils, durant les années 1990, et précisément dans la seconde moitié. Pas pour un très grand nombre de pays, ni une très grande durée, car ils se limitèrent au Sénégal (par deux fois, dont un en Casamance), au Kenya et à la Tanzanie. De plus, lorsque je cite ces pays, il ne peut s’agir bien sûr que de certaines régions, mais qui me marquèrent à jamais, telles des « expériences ». Je ne pourrais ici que rapporter des anecdotes, tout en faisant le maximum afin qu’elles puissent illustrer des aspects précis (sociologiques, culturels, etc.) de ces voyages « In Africa ».

Au Sénégal, dont au sud, la Casamance, ce fut, comme le plus souvent, dans le cadre d’un voyage semi-organisé, puisqu’il nous arrivait d’être avec un petit groupe – fait pas forcément désagréable, au demeurant. Mais, nous pouvions faire aussi très librement de nombreuses escapades à trois… Le nombre d’enfants fut un des premiers phénomènes qui nous frappèrent (comme au Kenya et en Tanzanie, bien évidemment) ! Un des villages que nous avions visités, avec l’instituteur-directeur de son école primaire, fut extrêmement émouvant. En effet, après avoir vu la classe unique (avec plus d’une soixantaine de jeunes élèves), nous avions décidé tous les trois de remettre la somme de 300 Francs (c’était avant l’Euro) au directeur, qui nous déclara alors : « Avec cette somme, je vais pouvoir acheter toutes les fournitures de mes élèves pour une année entière ! » ; et il nous remercia chaleureusement. Il décida alors de nous faire rencontrer les anciens du village (aux visages burinés et à la courte barbe grisonnante), sous « l’arbre à palabres ». Il faut savoir que l’éducation y était un droit et non une obligation, et que, dans ces conditions, les parents payaient pour une partie importante des études de leurs enfants, dont la discipline était exemplaire… Une année, nos visites se concentrèrent sur la région du Sine Saloum (« entre les fleuves »), située au sud de la Petite-Côte du Sénégal et au nord de la Gambie, avec delta aux eaux saumâtres, dans le cadre d’un parc national. L’écosystème local présente avant tout des mangroves et des palétuviers ; ce fut un voyage en barque… un grand souvenir ! Une autre visite inoubliable correspondit à celle de la ville portuaire de Ziguinchor, donnant sur le fleuve Casamance et située à environ 70 km de l’Océan Atlantique, avec surtout les odeurs (en plein soleil) des poissons vendus à ciel ouvert sur de grandes tables par des petits marchands d’un autre siècle. A l’hôtel, nous avions pris le goût d’un petit-déjeuner avec jus d’agrumes, un peu plus copieux que celui que nous prenions d’habitude en France ; depuis, nous avons gardé cette habitude. Lors de notre voyage en Casamance, la température n’était pas très élevée, en tout cas à l’époque où nous y étions allés. « Il fait 21° ! Y caille ! », avait déclaré un employé de l’hôtel… Toujours en Casamance, des gardes étaient présents autour de l’hôtel, armés de machettes et d’armes de guerre, car il y avait eu plusieurs fois de graves troubles politiques dans cette zone du Sénégal, dont une organisation exigeait l’indépendance (avec des combats mortels durant les années précédentes). Et puis, il y eut cet « épisode » que nous avions appelé « Tu me vexes ! » (réaction outrée de la vendeuse devant notre refus d’acheter des babioles disparates et censées valoir artisanat local) avec les femmes en « boubous » (robes de toutes les couleurs), le boubou étant aussi porté par des hommes et même des enfants. Quoi qu’il en soit, lorsque nous avions quitté les lieux, plus aucun de nous trois n’avait le moindre argent local sur lui… et le fameux marchandage africain n’avait visiblement été « parlé » par aucun d’entre nous.

U2, ça fait Dublin par où ça passe…

Ecrit par Lilou le 15 juillet 2017. dans Souvenirs, La une, Voyages, Musique

U2, ça fait Dublin par où ça passe…

dedicated to Eric, Alain and Jeff

 

Le romantisme de se promener de nos jours à Dublin conduit à parcourir au pas du bonheur des rues autrefois grises et révolutionnaires s’étant aujourd’hui parées de la marche en avant d’une Irlande définitivement émancipée de son curieux Briton de grand frère. Dublin dressée face à Londres, c’est la brute qui a fini par dévorer son dompteur, c’est l’agneau qui a fait fuir le loup, c’est la patate de 1845 qui germe des sourires enfin revenus sur le million de cadavres abandonnés de la grande famine. Dublin partagée en deux par la Liffey jetant à la mer ses tonneaux d’eau douce vers la toute proche Liverpool, c’est tous les rouquins tachetés aux yeux clairs et les millions de moutons peuplant ses vertes collines merveilleuses et magiques qui d’un seul homme offrent à Molly Malone les reliefs bouleversants d’une terre de géants et de houblons toujours en fête. Dublin, c’est la ville port regardant sans cesse son autre moitié engloutie par la mer d’Irlande mais toujours peuplée par des millions de migrants tremblotant d’effroi à l’idée de traverser l’Atlantique à la recherche d’un monde meilleur et surtout plus juste. « In Dublin’s fair city, where the girls are so pretty, I first set my eyes on sweet Molly Malone, As she wheeled her wheel-barrow, Through streets broad and narrow, Crying, “Cockles and mussels, alive alive” ».

Sur Dublin la verte brûlent toujours les incandescences musicales portées par les tin whistles qui nous rappellent en permanence qu’écouter battre ainsi le cœur de l’Irlande profonde, c’est s’adresser directement à l’âme des hommes avec toute la gaucherie d’un enfant pauvre devant le proviseur d’un lycée prestigieux. A la sortie de son port, quand les hommes normaux prennent la mer, les Irlandais accompagnés par tous les Romantiques du monde rejoignent quant à eux cette fameuse terre ferme de la moitié soi-disant engloutie mais pourtant soutenue par les piliers d’une littérature bordant les songes de tous les amoureux de l’univers. William Butler Yeats nous le dit :

Si je pouvais t’offrir le bleu secret du ciel, brodé de lumière d’or et de reflets d’argent, le mystérieux secret, le secret éternel, de la vie et du jour, de la nuit et du temps, avec tout mon amour je le mettrais à tes pieds. Mais moi qui suis pauvre et n’ai que mes rêves, sous tes pas je les ai déroulés.

Marche doucement car tu marches sur mes rêves.

James Joyce nous le confirme :

L’air frais de la chambre le fit tressaillir. Il se glissa sous les couvertures et s’allongea à côté de sa femme. Un par un, tous devenaient des ombres. Plutôt passer hardiment dans cet autre monde, dans la gloire sans tache de quelque passion, que flétrir et dépérir misérablement avec l’âge. Il pensa à la façon dont la femme couchée près de lui avait gardé enfermée dans son cœur pendant tant d’années l’image des yeux de son amant lui disant qu’il ne souhaitait pas vivre. Des larmes généreuses emplirent les yeux de Gabriel.

Dublin, même traversée par de si lointains souvenirs, reste accrochée à la constance d’un « reviens-y sans attendre » et recommence indéfiniment tes pas sur Grafton street en n’oubliant pas de tourner vers Windmill Lane où tu en sauras plus de tes goûts et de tes couleurs qu’en parlant pendant des siècles avec des savants du monde entier. Dublin ? Il en faudrait des pages et des pages pour produire des litres et ratures dont la vocation première serait d’ébaucher le commencement du début. Dublin est une magie, une éternité qui se joue perpétuellement des recommencements comme des renonciations, Dublin est l’espoir toujours vert en bandoulière, Dublin est la ville ne vivant jour et nuit que pour offrir des rêves en forme de trèfles toujours à quatre feuilles à condition de garder grands ouverts ses yeux aussi ronds qu’un calligramme d’Apollinaire. Dublin c’est la porte de l’Irlande.

Mais Dublin c’est aussi et enfin la porte d’entrée de ma génération. Dublin c’est toi, Dublin c’est moi, Dublin c’est nous…

Et tout au bout, Dublin est U2.

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