Souvenirs

Le poste de papa

Ecrit par Sabine Aussenac le 02 mars 2013. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Le poste de papa

Le poste de papa était un Grundig, qui avait sans doute transité au nez et à la barbe des douaniers, en cette époque bénie d’avant Schengen, lorsque mes frères et sœur et moi, dormant à l’arrière de la 404 familiale, cachions les trésors teutons rapportés par mon père de cette Allemagne florissante des Gründerjahre, durant les longs trajets entre notre Sud-Ouest et la Rhénanie de maman…

Le soir, le poste grésillait. Mon père nous appelait parfois pour nous faire écouter quelque émission de la Deutsche Welle, voire même « Voice of America » ; les yeux brillants, il montait le son en nous faisant rêver à ces terres lointaines qui, soudain, envahissaient dans notre petit salon de province. Bien avant internet, le monde toquait ainsi à notre porte, merveilleux et si vaste, puisqu’il suffisait de tourner un bouton… Plus tard, lorsque papa fit des essais de CB, nous franchîmes encore une étape, admirant ce père radio amateur, qui savait franchir toutes les frontières…

Chez mes grands-parents français, on écoutait « le poste », une minuscule radio à piles. Et mon grand-père, parfois, entre deux extractions de son bon miel de montagne, d’évoquer le Général, et puis les camarades du maquis, avant de monter le son si Mireille chantait…

D’un ange à l’autre

Ecrit par Sabine Aussenac le 23 février 2013. dans Souvenirs, La une, Ecrits

D’un ange à l’autre

Ulrike, ma poupée, prenait l’avion. C’est du moins ce que prétendait ma mère, car je retrouvais toujours ses sourires de porcelaine dès notre arrivée à Duisbourg : en fait, une même Ulrike existait des deux côtés de la ligne bleue des Vosges… Quant à nous, entassés dans la quatre-cent-quatre familiale comme si nous partions vers Alger, couchés à l’arrière sur des valises dans lesquelles mon père faisait passer en douce les dernières nouveauté de la « hi fi » allemande au nez et à la barbe de la douane pourtant tatillonne, nous regardions défiler la campagne française dans un délicieux voyage vers l’un de ces pays où on n’arrive jamais, qui se répétait d’été en été.

Après avoir quitté la douceur lauragaise, nous faisons une première étape chez des cousins germains, dans un petit pays du Berry, à Sancoins. Bien avant ma découverte de la Fête étrange et des Sablonnières, je percevais les mystères de ces forêts profondes, et ce n’est pas Pierre qui me contredisait ; mon taciturne cousin, que nous emmenions afin qu’il progresse dans sa connaissance de la langue de Goethe, jouait les Meaulnes désabusés et dormait jusqu’à notre passage en terre flamande.

Ce sont les maisons qui nous mettaient la puce à l’oreille. De la brique flamboyante d’Albi la Rouge, nous passions au rouge sombre des façades souvent noircies par les scories ; les murs d’enceintes grandiloquents de la fierté française faisaient place à de petits croisillons de bois, tandis que les jardins s’ornaient de toutes les couleurs que le soleil semblait refuser à ces terres qui, à nos yeux de « sudistes », paraissaient presque boréales.

Les autoroutes aussi nous faisaient rire, lorsqu’elles semblaient s’éclairer comme par la magie d’un allumeur de réverbères. Oui, à n’en pas douter, nous approchions de ces Nords où le rapport à la lumière se joue sur de nouveaux tableaux. Le ciel de nos étés continentaux n’arrivait jamais à la cheville des illuminations méridionales, mais qu’importe, nous en aimions les caprices, les nuages soudains qui nous permettaient de jouer dans le grand sous-sol de nos grands-parents ou de nous réfugier dans la caravane installée dans le jardin.

Le Pontic, Terre de souvenir

Ecrit par Jean-François Joubert le 19 février 2013. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Le Pontic, Terre de souvenir

Quand je regarde cette image, je vois que la pose était de rigueur, que l’on soit modèle au centre ou témoins sur les côtés, chacun fixe l’objectif avec un peu d’enfance, et de curiosité, ce qui, à l’ère numérique, est une gageure, euh plus habitué aux galures. Au niveau des maisons, il est incroyable de voir le peu de changement, le granite tient la route des dépressions, ces petits gavroches portent presque tous coiffes, bérets ou chapeaux, tête nue, doit montrer d’évidence que l’apparence et l’appartenance à sa condition sociale marquent un clivage, mais aussi de la déférence due à chacun. Sur le plan gauche, qui est cet enfant qui rêve de cap Horn, de gabarre, d’oiseaux migrateurs, de tramontane et de mousson ?

Bamako 2000

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 11 janvier 2013. dans Monde, Souvenirs, La une, Société, Voyages

Article de Bernard Péchon, publié en juin 2012 dans l’édition n°21 du Journal de Léo (Association Léo, 66, rue Saint Raymond, 84380 Mazan, www.orphelin-handicape-mali.org)

Bamako 2000

Bamako, son nom trop plein, trop rond, promet déjà plus qu’il ne peut tenir. Savoir qu’il fait allusion au fleuve nonchalant et aux caïmans que l’on n’y voit pas, ne fait qu’aggraver le malentendu. Une ville qui mue lentement, qui s’étire dans le prolongement des avenues coloniales. Un chaudron ou une calebasse de boue rouge et de poussière fine comme un vent d’épices.

C’est la ville de nos trois enfants. Est-ce que cela veut encore dire quelque chose, douze ans après ? L’aîné y a vécu un peu plus de deux ans, la seconde, dans l’ordre de l’adoption, n’y est pas restée trois mois et le troisième nous y a attendus sept ans. Aujourd’hui, il en a presque quatorze. Quand nous l’avons vu pour la première fois, nous venions chercher le petit Sidi de deux ans et demi que nous attendions depuis des mois et des mois. Sidi, notre garçon, était une merveille avec ses grands yeux noirs étonnés et sa démarche décidée sur ses petites jambes frêles et ses chaussures trop grandes. L’autre n’avait pas encore de nom. Il était accroupi dans une caissette et se poussait des mains sur le sol de la pouponnière, traînant sous lui sa caisse sans roues avec une agilité atroce. Je me souviens de sa tête trop grosse pour ce petit corps atrophié, et d’un regard dur ; il nous tendait les bras, comme à tous les adultes sans doute. On se blinde contre la pitié. On se détourne. Que pouvions-nous faire pour lui. Du mal puisque nous lui enlevions son copain Sidi. Et il nous l’a rendu par la culpabilité que nous allions porter pendant des années.

(Best of 2012) GASTRONOMIE: Le "presque couscous" de ma mère

Ecrit par Gilberte Benayoun le 22 décembre 2012. dans Souvenirs, La une, Gastronomie, Notre monde

(Best of 2012) GASTRONOMIE: Le

 

« Cette fois c’est décidé ! je fais le couscous de ma mère ! ».

J’avais dit ça. Je l’avais décidé, comme ça, un soir.

Mais ça, c’était dans le silence de la nuit, quelques jours avant mon anniversaire, quand soudain, comme une évidence et comme un éclair de lumière dans l’ombre de la nuit, ce soir-là, enivrée de mots – de jolis mots – après lectures et relectures de textes à corriger, encore vive et toute éveillée, passant du mot à la chose et du rêve au rêve, je décidai, faisant un peu ma crâneuse, toute seule, dans un coin de ma tête, que le menu de mon anniversaire serait – et il fallait que ce soit ! – « le couscous de ma mère ».

Le décor était planté, et ma trentaine d’invités allait se régaler…

Et je l’ai fait. Enfin… j’ai essayé… Même si… Fallait-il oser ?… Car… longtemps je n’ai pas voulu faire le couscous de ma mère, le « sacré couscous de ma mère ». Je ne toucherai pas au sacré…

Une sorte de bleu (Kind of blue, Miles Davis)

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi le 17 novembre 2012. dans Souvenirs, La une, Ecrits, Actualité, Notre monde

Une sorte de bleu (Kind of blue, Miles Davis)

Je poussai la porte, l’appartement était vide. Vidé plutôt, comme on dirait d’un gibier de chasse à courre. J’avais passé des jours à choisir : garder, donner, jeter.

Tes affaires, tes vêtements, les choses que tu avais conservées de moi et que j’ignorais, tout ton univers devait passer entre mes mains, comme eau qui coule.

J’ai traversé ce moment, et je n’avais pas imaginé pouvoir le faire. Jusqu’à ce matin où, dans le temps suspendu, j’avais attendu le camion des compagnons d’Emmaüs qui allaient emporter les meubles, les habits tricotés par toi, la vaisselle, les peluches (les miennes), les petits objets simples de ton quotidien, bien rangés, les mouches de plumes que confectionnait papa pour la pêche, et son matériel ; sur ta table de chevet, il y avait une petite Tour Eiffel sur laquelle tu avais accroché un angelot doré, je l’ai prise sur mon cœur… L’appartement baignait dans une forme d’éternité, figé comme un musée bientôt disparu. Je n’ai jamais été autant dans le présent. Quand j’ai vu arriver le camion, j’ai su que tout était terminé.

Le "presque couscous" de ma mère (suite et fin)

Ecrit par Gilberte Benayoun le 10 novembre 2012. dans Souvenirs, La une, Gastronomie, Notre monde

Le

Vendredi, la veille du « grand bal » du presque couscous de ma mère, mes paniers de vraie ménagère dans le coffre de ma twingo, ma liste de courses griffonnée en un clin d’œil sur une feuille blanche sur un coin de table, et nos rires et fous rires en bandoulière, nous voilà, mes deux copines sous le bras, et moi, en route pour la tournée des emplettes. Surtout ne rien oublier !

On commence par mon marchand de primeurs préféré, je le connais bien, il est de « chez nous », je sais que dans son échoppe, accueillante, fleurant bon les senteurs d’épices aux parfums d’orient, où fruits et légumes en relief sur des étals joliment garnis ont l’air gorgés du soleil de mon enfance, je vais trouver mon bonheur. A lui aussi, j’annonce que je fais un couscous pour mon anniversaire ! le couscous de ma mère… Enfin le même… ou presque… Il me raconte le couscous de « sa » mère… quels légumes, quels épices (par cinq aussi), quelle semoule, quelle viande… Mais c’est le même ! Je saute de joie !

Le premier livre...

Ecrit par Martine L. Petauton le 10 novembre 2012. dans La une, Souvenirs, Education, Culture, Notre monde, Littérature

Le premier livre...

Belle recension, la semaine passée, dans Reflets du Temps : Le dernier lapon d’Olivier Truc. Parfums de glace, lumière si particulière à la banquise ; silences bourdonnants des grandes solitudes de début, ou de fin du monde…

« Madeleine », pour moi, d’un coup ! Projetée quelques temps en arrière – enfin, si peu !

Cinq ans, à peine ; cheveux coupés de frais, au bol, grosse frange, à la garçonne (ma mère avait osé sacrifier les boucles longues de sa fille, au nom, inavoué, de quelque féminisme tempêtant en elle). La campagne bourbonnaise ; village perché surplombant les gorges du haut Cher ; brumes assurées dès la Toussaint passée. L’école, en haut du bourg ; deux « maisons d’école » ; celle des petits, et, accolée à la mairie, celle des grands. Je me souviens d’avoir vu passer un curieux équipage, parfois : les « bonnets d’âne » coiffés d’un simulacre de papier, allant lentement de l’une à l’autre école, comme dans l’Ancien Régime, les femmes adultères et autres voleurs, attachés sur les ânes…

Le "presque couscous" de ma mère

Ecrit par Gilberte Benayoun le 27 octobre 2012. dans Souvenirs, La une, Gastronomie, Notre monde

Le

 

« Cette fois c’est décidé ! je fais le couscous de ma mère ! ».

J’avais dit ça. Je l’avais décidé, comme ça, un soir.

Mais ça, c’était dans le silence de la nuit, quelques jours avant mon anniversaire, quand soudain, comme une évidence et comme un éclair de lumière dans l’ombre de la nuit, ce soir-là, enivrée de mots – de jolis mots – après lectures et relectures de textes à corriger, encore vive et toute éveillée, passant du mot à la chose et du rêve au rêve, je décidai, faisant un peu ma crâneuse, toute seule, dans un coin de ma tête, que le menu de mon anniversaire serait – et il fallait que ce soit ! – « le couscous de ma mère ».

Le décor était planté, et ma trentaine d’invités allait se régaler…

Et je l’ai fait. Enfin… j’ai essayé… Même si… Fallait-il oser ?… Car… longtemps je n’ai pas voulu faire le couscous de ma mère, le « sacré couscous de ma mère ». Je ne toucherai pas au sacré…

Salonique

Ecrit par Marcel Alalof le 13 octobre 2012. dans La une, Souvenirs, Culture, Notre monde, Histoire

Salonique

Je me souviens de mon grand-père, allongé tout habillé dans la pénombre de sa chambre à coucher, les yeux fixés au plafond, à la recherche des images de sa famille disparue, tandis que dans le salon, sa deuxième femme recevait ses amies pour le thé.

Je me souviens, enfant, d’une de ses disputes avec mon père, qui l’avait tenu éloigné de nous pendant des années. De l’avoir croisé à plusieurs reprises, embarrassé, dans la rue, où il m’avait donné un bonbon ou une pièce.

Je me souviens de lui, habituellement si colérique, observant un silence pour moi incompréhensible, devant le neveu de sa femme qui vantait les mérites de l’armée américaine au Vietnam.

Je me souviens de lui, plus tard, dans un hôpital parisien. Il divaguait, me demandant, alors que j’allais partir, si je ne lui avais pas pris quelque chose : sa vie se dérobait.

Je n’ai pas connu la famille de mon grand-père, entière effacée par la guerre, et mes jeunes années se passaient dans ma famille maternelle qui vivait dans le même immeuble que lui, au même étage, en face.

J’appris ensuite que j’avais la stature des frères de mon grand-père, tous très grands pour l’époque et donc très repérables. D’ailleurs, j’ai eu longtemps l’impression d’être le point de mire.

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