Antananarivo XX Le 28 février, il était une fois à l’Ellis Park de Johannesburg

Ecrit par Lilou le 24 mai 2014. dans Souvenirs, La une, Ecrits

Antananarivo XX Le 28 février, il était une fois à l’Ellis Park de Johannesburg

J’ai marqué une pénalité et un drop à l’Ellis Park de Johannesburg. Je le jure. J’ai marqué une pénalité et un drop avec le maillot de l’équipe de France sur le dos dans le stade mythique de Johannesburg. Comme bouquet final de cette semaine si intense en Afrique du Sud, je ne pouvais rêver mieux. Même dans les contes à dormir debout les histoires ne se terminent pas comme ça. Et c’est pourtant ce qui s’est produit…

Johannesburg est une ville immense qui chante depuis 1958 aux oreilles de tous les sportifs du monde entier une chanson douce de forme ovale. Ce n’est pas là qu’a été inventé le rugby, mais c’est là qu’il y a acquis quelques unes de ses plus belles et plus célèbres pages servies parfois sur un canapé de gifles, rôtie aux châtaignes, agrémenté de mâchoires et molaires à servir chaudes. Et je n’oublie pas dans l’inventaire gastronomique de la pratique du rugby sud-africain les pruneaux, les poires, les marrons et les choux fleurs qui sont autant de signes, s’ils sont bien distillés, que le match fut viril mais correct.

Jouer au rugby ici, ou le toucher de quelque manière que ce soit, en d’autres termes s’adonner à la tambouille de la soupe de phalanges, fait naître les mêmes effets chez le fidèle ovale que les trémolos de la mitre du pape lorsqu’il prie à Bethleem, que les larmes du retour chez eux des exilés politiques, voire même le changement de couleur des saumons sauvages quand ils rentrent sur leurs rivages après avoir navigué sous tous les océans du monde tous plus dangereux les uns que les autres. On se sent apaisé de retour chez soi après un long voyage. On peut virer les pompes, s’affaler dans le canapé et regarder autour de soi pour demander ce qui a changé dans le quartier.

Ce rugby-là, cette Eglise-là peut-on même avancer sans blasphémer plus avant, possède ses basiliques sous lesquelles dorment pour toujours dans leurs cryptes souterraines interdites aux non initiés de vieux ballons de cuir, des chaussures couvertes de boues anciennes, des tableaux d’affichage hors d’état de marche. Dorment aussi des souvenirs longs comme des pipelines transcontinentaux et des moments de bravoure beaux comme les regrets d’Alfred de Musset.

L’Ellis Park est un point central dans cette carte de la géographie de la noblesse. Comme Twickenham à Londres, l’Eden Park à Auckland, Lansdowne road à Dublin, Le Parc des Princes de Paris. On y pratique avant tout le culte des anciens et du sport, la glorification de la victoire par-dessus tout en sachant que la défaite n’est qu’un moment. Un jour que les sociétés auront disparu, ces cathédrales seront toujours debout pour dire aux générations futures quelque chose qui commencera par « il était une fois le rugby ».

Etant à Johannesburg, et pour ne pas avoir à faire le pèlerinage de Saint-Jacques, je pèlerine donc vers un des lieux saints de ce jeu de rugby, vers l’Ellis Park… Et en plus j’ai de la chance, un match de super 14 oppose deux équipes sud-africaines. Bref, je vais pouvoir en plus assister au culte avec tout ce que cela comporte de rites à mettre en place à commencer par l’habillement. Il faut rester fidèle à ses principes et à la peau de son clan. Comme je m’en sépare jamais, je m’habille donc en tenue de ma horde, celle des gaulois frappés au cœur non pas par la pintade mais par le coq fier comme Vercingétorix à Alésia. On a beau être des dizaines de milliers, il faudra que l’on puisse se reconnaître. Dans une foule d’anonymes c’est à la peau que l’on porte que l’on reconnaît les siens. Et dans ce monde de fidèles du rugby du bout du monde, il n’y a pas d’Apartheid. Au contraire, les couleurs de ces peaux-là commencent par s’observer, pour mieux se comprendre, puis se mélangent et aiment le faire, parfois brutalement, mais toujours correctement, avec fraternité musculaire en quelque sorte…

Taxi et marche un peu fébrile vers l’Ellis Park. Au loin j’aperçois le sommet du stade, plus haut qu’un gratte-ciel. Enfin presque, ça y ressemble en tout cas. Et puis les premières hordes de bleu, les bulls de Pretoria avec les rouges, les Lions de Johannesburg. Quelques taches jaunes passent de mains en mains. Certainement la bière qui servira à la célébration du culte. Vu ce qui est bu sur le parvis, il doit y avoir une usine pas loin qui fournit ces milliers de supporters façon chauffage central : directement !

On m’interpelle, j’ai été reconnu, ma peau plutôt. C’est un rouge massif et dense planté derrière la fumée d’un barbecue sur le trottoir, qui me dit « Vive la France » ! Ils sont un groupe de Cinq gaillards comme tout un pack de brutes épaisses avec 40 mots de vocabulaire chacun. Un contre cinq c’est jouable. N’oublions pas ce que mes ancêtres ont joué et surtout gagné comme parties ici, je ne peux reculer, pas ici en tout cas, pas maintenant.

C’est la première poignée de main qui fait mal. Il faut imaginer une masse longue et crochue aussi lourde qu’une plaque d’égout qui se referme sur l’avant-bras dans un bruit de gâteau qu’on écrase. Anesthésié, je n’ai pas senti les quatre autres poignes de ces paysans aux coutumes aussi féroces qu’ancestrales. Par contre j’ai bien senti le litron de bière qu’on me tendait avec une réelle fraternité du regard. On a beau en découdre sur le pré, on n’en parle pas moins la même langue de l’amitié et du rugby. Un petit quart d’heure à bavasser sur le France-Galles de la veille, sur les victoires françaises en terre springbok, sur les défaites néo-zélandaises contre les bleus, sur l’essai manqué de Benazzi en 1995 à Durban en demi-finale de coupe du monde. Sur ce sujet, j’ai bien défendu la cause tricolore au péril majeur d’un digestif de première catégorie offert par mes hôtes et constitué de fonte et d’esprit partisan de mauvaise foi. Bref de vrais rugbymen et un excellent moment. Pour le départ on ne se serre pas la main, juste une tape sur l’épaule qui manque de me déboiter dès la troisième jusqu’aux rotules. Et encore, je ne parle pas de la tape que j’ai donnée au plus grand de tous, une montagne de chaire élevée en plein air et aux kilos de viande sauvage. Je ne suis pas arrivé aux omoplates, j’ai dû taper une côte flottante.

Mais bon, je finis par quitter l’apéro et par pénétrer dans le stade. Enorme ! Magnifique ! A la hauteur de ce que le pèlerin attend. J’ai peine à croire que j’y suis. Le terrain vert, les poteaux, les lignes, la foule, les équipes qui entrent sur le terrain. Un moment de sport à vivre depuis l’intérieur parce qu’il n’est des joies qui ne parlent qu’en-dedans. Les chants des uns et des autres, pas de chants africains, juste des blancs dans le stade car même si des stars du rugby springbok sont noirs, le supporter reste un white. Certainement un souvenir de l’Apartheid où les noirs n’avaient pas le droit d’y jouer. Ou alors un amour plus intense des blacks pour le foot. Le match passe trop vite, c’est déjà la mi-temps. Là aussi ma peau fait fureur autour de moi et c’est vers la buvette qu’on m’invite. La police a demandé à ce que ne soient servies que des quantités inférieures à un litre. C’est une bonne nouvelle. Ce sera donc une toute petite invitation à boire un coup que j’accepte. Là aussi on refait tous les matchs et enfin mes compagnons du litre du rituel reconnaissent ce que je défendais tout à l’heure, les bleus ont perdu en 1995, mais méritaient de gagner. Ce sont d’étranges et ridicules pensées pour le profane, mais pour des fidèles présents en terre sainte au-dessus de la crypte, ce sont des paroles qui remettent en place les idées et qui auront valeur de témoignage de première main quand le retour sur ses propres prés aura été consommé.

La deuxième mi-temps reprend et se poursuit sur le même rythme. Des drapeaux partout qui s’agitent y compris dans les suites qui occupent tout un côté du terrain où l’on boit du champagne (certainement français) à gogo ainsi que des hectolitres de bière. Les spectateurs y sont assis dans des fauteuils en cuir, sous des toiles de tissus rappelant les grandes chasses autour de Windsor. On reconnaît de loin ces spectateurs parce qu’ils ne portent pas la peau du culte. Et en plus paraît-il, mais je n’ai pas pu vérifier, ils ne savent même pas qu’un essai crucial a été raté à Durban en 1995 par un troisième ligne centre de Cahors et qu’on en parlera encore pendant des décennies. Ces suites sont largement critiquées par mes voisins mais aussi par d’autres spectateurs qui participent à notre conversation. Elles leur sont reprochées de servir avant tout de communication aux entreprises sud-africaines qui donnent des places à leurs clients. Il me semble avoir entendu quelque chose comme ça à propos de beaucoup de tickets du stade de France… De ce fait, et ça fait enrager mes compagnons aussi brutaux que généreux, une partie des spectateurs ne comprend pas le jeu. Ça énerve ! D’autant qu’avec la place gagnée me disent-ils on pourrait agrandir le stade encore un peu plus et porter sa capacité à près de 100.000. Ça en fait combien ça des hecto de bière et des kilomètres de saucisses à griller sur les trottoirs alimentant l’Ellis Park ?

Fin du match. Les rouges ont tordu les bleus. A moins que ce ne soit le contraire. Quelle importance pour moi ? La fusion s’est réalisée, le culte a été célébré dans la grande tradition sud-africaine : trois jaunes, un rouge, un peu sévère, une mâchoire s’est juste trouvée entre la main du talonneur et le ballon, je ne crois pas que le geste eût été intentionnel, mais bon dans le doute, le referee ne s’est pas abstenu. C’est alors que le miracle se produit, les portes qui donnent sur le terrain s’ouvrent et c’est une marée humaine qui déferle sur le pré. J’en suis, et je suis même parmi les premiers à courir sur le pré de légende aussi célèbre et mythique pour la mémoire populaire que les forêts de Verdun, les bois d’Azincourt ou les sables d’El-Alamein. Je fais chauffer mon téléphone pour dire la nouvelle au monde entier à commencer par mon pré à moi. « Maman je cours sur l’Ellis Park ». Je sais que ça sonne ensuite immédiatement à Nogaro, à Vic, à Toulouse. Dans mes chapelles qui font de suite sonner le tocsin pour prolonger la nouvelle et avertir jusqu’aux plus petites autres paroisses de prés verts qu’un membre du clan est en terre promise.

Qu’est-ce qui se passe pour faire sonner comme ça un samedi soir ?

Rien, c’est que le petit est à l’Ellis Park…

Ah bon, mais il joue au moins ?

Oui. Et il m’a même dit qu’il était dans les 22 adverses.

Il était une fois le rugby !!! Inimaginable de fouler cette pelouse. Une foule de plusieurs centaines de personnes y tient salon aux quatre coins du terrain, tout le monde sourit d’un bonheur intense de se savoir au cœur de ce sport, à fouler le même champ que les autres qui ont leur nom et leurs exploits dans les livres. Je marche du centre du terrain, aux 22, en effleurant les poteaux, en regardant les tribunes. En touchant chaque chose de tous mes doigts et de toute mon âme. Des noms me sautent à la mémoire, Boniface, Crauste, Spangherro, Tordo, Ondartz. Des dizaines de gamins et de moins jeunes jouent avec leurs ballons, construisant ici des mêlées comme on bâtirait la maison du ballon, tentant là des pénalités, ou se plaquant là-bas avec toute la violence que le bonheur peut parfois faire monter.

Je n’en peux plus. Face aux poteaux du côté de la pénalité victorieuse de la finale de 1995, je prends un ballon et tente le drop. 22 mètres face aux poteaux. Je crois que c’est parce que j’en ai tremblé d’émotion que j’ai trouvé la touche en ayant manqué de décapiter ma voisine de terrain. Comme je suis joueur, je cours chercher le ballon comme si ma vie en dépendait et retente un coup. Cette fois une pénalité. De l’autre côté un gamin d’une quinzaine d’années attend son ballon pendant que j’attends mon exploit.

Je prends l’élan, pense à l’autre de ma horde qui enfilait en 1995 les pénalités comme d’autres comptent les perles du chapelet (Thierry Lacroix), je prends mon élan, je tape dans le cuir cette fois-ci en visant mieux… La balle s’élève, poursuit sa route droit comme une torpille, prend son temps devant la tribune ouest de l’Ellis Park et… passe !!! Yes !!!!!!!!! Un ballon tapé par moi a franchi les poteaux de l’Ellis Park !!!! Il faut que je confirme !!! Le gamin me renvoie la balle, on joue les dernières minutes du temps réglementaire, la police évacue le coin Est du terrain. Vite, les clarines ont sonné l’Arastre et la musique des Dandy de l’Armagnac se prépare pour jouer Vino Griego… Ça sent la fin. Vite ! Je prends quelques pas d’élan après la ligne des 22, légèrement côté gauche, je fais tomber le ballon par terre et frappe comme un mulet vers les poteaux. Le ballon s’élève, poursuit son chemin vers le poteau droit, c’est la dernière seconde de cette finale !!! Miracle, c’est un poteau entrant. Poteau entrant !!!!! Miracle, c’est le coup de pouce de la Madone qui s’est rangée cette fois-ci du côté des coqs. J’entends depuis Johannesburg la rue nationale de Nogaro se lever comme un seul homme. Le nogarolien a marqué le drop de la victoire face aux Springboks… Enorme !!! De la plage des basques au clocheton de Saint-Sernin en passant par les contreforts de la Chalosse et la chapelle de Bouit, c’est tout le pays qui vibre au si violent contact du cuir sur le fer de l’Ellis Park. Il paraît même qu’un vol de palombes est parti d’un seul coup d’ailes annoncer depuis les arènes de Mont De Marsan ce prodige aux quatre coins d’une Europe à évangéliser au rugby de Varsovie à Athènes en passant par Malmö et Saint Petersburg… Sainte vierge que c’est beau le rugby me souffle depuis le ciel l’abbé Pistre en me raccompagnant vers la sortie.

6 points à moi tout seul face aux Bocks. 6 points que je suis le seul à avoir chaudement applaudis puisque je suis seul à les avoir vus. Le réveil est glorieux et je souhaite à tous mes compagnons restés au pays de le connaître. Car des points pareils, de solitaire, sont de ceux qui ont plus de poids que tous les essais, même les faux essais comme en 1995, marqués dans toutes les basiliques du monde… Plus tard dans ma campagne gersoise, on en fera même une chanson de geste… Je mange un bout pour m’alimenter dans le quartier de Hillbrow qui est un des endroits les plus durs du monde pour ce qui est de sa violence urbaine. Finalement je n’y pense pas, je viens de marquer une pénalité et un drop à l’Ellis Park…

J’écris ces derniers mots sur un banc de l’aéroport de Tananarive où je viens d’atterrir. De l’autre côté de la route défoncée, un homme pousse son vélo en sifflotant une rengaine mille fois répétée. Les nouvelles de la ville ne sont pas bonnes, et le coup d’état à Madagascar traîne en longueur au détriment de toute cette population malgache qui poursuit sa route le plus souvent dans la misère. Je rentre là où je travaille. Je sais que les palombes poursuivent leur travail d’évangélisation. J’en souris à ce chaud soleil de la fin de l’été de l’hémisphère sud. Plus au nord, auprès de ma horde, je sais qu’on parle encore de ces 6 points de Johannesburg. Je suis rassuré.

Ainsi va la vie ici et ailleurs… Ainsi fut un 28 février 2009 entre l’Ellis Park et Tananarive…

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A propos de l'auteur

Lilou

grand voyageur, arpenteur du monde, donc découvreur.

 

Professeur d'histoire géographie, donc, passeur.

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