Deuil public

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 15 novembre 2014. dans La une, Souvenirs, Actualité

Deuil public

La mort d’Abdelwahab Meddeb et celle de Manitas de Plata, le même jour, pour moi, ça fait beaucoup ! Pas pour tout le monde, bien sûr, parce que l’un, à quatre-vingt-treize ans était un peu oublié et l’autre, n’était malheureusement pas aussi médiatique que certains barbus sanguinaires.
Je me souviens d’avoir écouté en pension sur mon petit transistor clandestin, le 11 octobre 1963, les émissions consacrées à Cocteau et celles en hommage à Edith Piaf, morts tous deux le même jour. Je ne savais pas si je devais être deux fois triste ou si, dans le fond, ce n’était pas une bonne chose de grouper les mauvaises nouvelles pour ne pleurer qu’une fois. Piaf laissait tout de même des disques, comme le fabuleux guitariste flamenco et Cocteau une œuvre artistique et morale comme le grand intellectuel qu’était Abdelwahab Meddeb. Avec cinquante ans de plus, je ne sais toujours pas ce que la disparition de grandes et belles figures publiques signifie pour le commun des mortels qui les a admirées. Est-ce que la notion de deuil public signifie quelque chose de plus ou de moins que celle de deuil privé ? Savoir que cinquante ans après, Cocteau et Piaf existent toujours pour des millions de gens alors que ma grand-mère, morte l’année suivante, ne vit plus que dans le souvenir d’une dizaine de personnes encore vivantes qui l’ont connue, est-ce là une consolation ou, au contraire, matière à s’étonner davantage de la magnifique absurdité de la condition humaine ? Je n’en sais rien.
Manitas avait l’âge d’aller gratter sa guitare chez Saint-Pierre. Et puis sa vie n’était plus très belle. Lui qui avait vendu des dizaines de millions de disques, qui avait flambé dans des voitures de luxe et dilapidé des fortunes avec des jolies filles, n’avait plus maintenant qu’une petite vie étriquée de grand vieillard ruiné. Je l’avais approché du temps de sa splendeur, dans les années quatre-vingt, un soir, où, par je ne sais quelle faveur spéciale, nous avions été autorisés à prolonger une soirée dans l’auberge de Camargue que son clan avait réquisitionnée pour la nuit, après le pèlerinage des Saintes-Maries-de-la-Mer. Quand sa bande a investi les lieux – une trentaine d’hommes plus noirs que la nuit et quelques femmes d’une beauté provocante – devant les mines patibulaires des gitans, les dîneurs de l’auberge se sont éclipsés. Le patron a dû négocier l’autorisation pour notre tablée de rester discrètement un moment. A-t-il fait valoir que nous étions des juges ou s’en est-il bien gardé ? Quand Manitas a fait son entrée, après que quelques jeunes guitaristes et danseuses eurent chauffé l’ambiance, nous avions fait la preuve de notre silencieuse fraternité. Nous avons même eu la faveur d’un sourire bienveillant de l’homme aux petites mains d’argent. Ensuite, il a pris sa guitare, les femmes ont dansé, les hommes ont frappé des mains et ont chanté et j’ai su que je vivais une des plus belles nuits de ma vie.

Il y avait chez ce petit homme aux cheveux gris en bataille plus que de la vie, plus que de la musique, il y avait la puissance et la responsabilité, la joie et la douleur que lui conférait le double rôle de porte-drapeau d’un peuple maudit et d’idole mondialement adulée ; il y avait surtout l’étonnement radieux d’être l’un et l’autre. Et tout cela et bien d’autres choses qui devaient avoir un rapport avec le temps, avec la misère et la fortune, avec le passé et l’avenir, la foi et le doute, se traduisaient par un feu d’artifice de notes comme lui seul pouvait en faire jaillir d’une simple guitare. Il n’y a pas de mots pour traduire cette communion impossible que sa virtuosité flamboyante et sa voix déchirée établissaient entre les siens et le monde. Le même monde qui l’acclamait debout à Carnegie Hall et qui veut que tous les Manouches soient des voleurs de poules, sinon des voleurs d’enfants.
Après minuit, nous avons compris que nous ne pouvions rester plus longtemps. C’était leur soirée et nous les avons remerciés humblement de nous en avoir offert quelques heures. Dehors, garées près de nos bourgeoises Renault ou Peugeot, il y avait la Rolls de Manitas, des Mercédès neuves et des Cadillac hors d’âge, des guimbardes et des camionnettes avec leurs crochets pour tirer les roulottes.
On enterre Manitas de Plata  samedi à Montpellier. Il y aura du monde !
Abdelwahab Meddeb, lui, n’avait pas l’âge de partir. Ou alors, je l’ai aussi. Il n’en avait pas l’intention non plus car son combat n’était pas terminé. Aura-t-il jamais une fin ? Avec lui, comme des milliers d’auditeurs de France Culture, j’avais rendez-vous tous les vendredis à quinze heures pour l’écouter me parler de cet autre monde beaucoup plus grand et plus inquiétant que celui des Gitans. Grace à la radio on entendra encore son bel accent tunisien, sa voix qui passait si élégamment du rauque arabe classique au français le plus parfait, sa voix tout récemment altérée par la maladie… Mais son combat contre l’intégrisme, qui va le reprendre avec cette force et cette obstination ? Le combat d’un poète, d’un intellectuel d’une érudition vertigineuse, d’un essayiste intransigeant, qui dénonçait la maladie de l’islam (la religion) et défendait la grandeur de l’Islam (la civilisation). Jeune universitaire tunisien, il avait choisi la France pour y compléter sa formation, y enseigner, y publier ses livres et ses poèmes et, depuis quinze ans, y inviter à son émission, Culture d’Islam, tous ceux ou celles, quel que fût leur domaine de compétence, de la philosophie au cinéma, de la psychanalyse à l’architecture, de la poésie soufie dont il était lui-même un représentant majeur à l’exégèse coranique pour laquelle il pouvait se prévaloir d’une longue tradition familiale, tous interlocuteurs avec lesquels il conversait avec la simplicité et la courtoisie d’un grand sage, afin que l’on retînt de ces moments de haute culture une autre image de l’Islam que celle, caricaturale et abjecte qu’en donnent ceux qui assassinent la religion de leurs pères en prétendant la faire renaître.
Manitas de Plata a redonné au Flamenco un essor mondial qui n’a visiblement pas suffi à inspirer beaucoup plus de respect envers le peuple gitan. Abdelwahab Meddeb a œuvré toute sa vie pour réhabiliter une civilisation en grave déclin et la disputer à des fous incultes qui la discréditent. Tous deux ont été célébrés comme ils le méritaient. Ont-ils été entendus ? Ils sont partis le même jour comme jadis le poète et la chanteuse. Quel a été l’apport d’un Cocteau dans l’évolution des mœurs dont nous pouvons nous féliciter ? Quel rôle a joué la voix de cette artiste passionnée qu’était « La Môme Piaf » dans le combat des femmes du vingtième siècle ? Marginal sans doute dans les deux cas, mais exemplaire certainement.
Ceux dont nous entamons le deuil public aujourd’hui n’auront pas changé le monde, l’un avec sa guitare, l’autre avec ses livres et son micro, l’un avec son art, l’autre avec sa culture. Mais ils auront, le trop court instant d’une vie, tenu la barbarie en échec.
Oui, marginal… mais exemplaire !

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    15 novembre 2014 à 22:34 |
    Vous avez raison de poser ce titre là, et sa problématique ; la mort frappe en privé et tout autant, mais avec des modalités différentes impacte les inconnus ; j'ai dans ce mag, salué le souvenir de celle de Montand d'un titre proche du vôtre " à l' ami inconnu", et s'il ne fallait revoir que quelques images, ce seraient celles de ce considérable et étonnant deuil public de Mitterrand

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