Le passé composé

Ecrit par Yasmina Mahdi le 15 juillet 2017. dans Souvenirs, La une

Le passé composé

Du pays d’où le père est parti, un exil sans retour, des années après, le voile se lève. Première image, celle du douar accoté courageusement à la montagne. Deuxième vision, la sensation aigue de l’ombre de ma grand-mère qui mâchonnait dès l’aube un piment aussi piquant et léthifère que du venin. Des treilles de piments tressées en colliers coloriaient le haut de la réserve. Ce drôle de légume orange comme du bétel. L’aïeule et ses sœurs étoffées de tissus éclatants, protégées d’amulettes, tatouées. Depuis, enfouies près d’une mosquée chaulée, au dôme microscopique, ouverte pour les esprits de nuit, les vagabonds, les égarés. Carré des morts anobli par le figuier centenaire qui abrite les restes de mon grand-père. Le récit au passé composé, c’est mon unique lien avec ce continent chauffé à blanc.

Je reviens dans une patrie qui flambe, où des impacts de balles trouent encore les façades des villages. Avec comme bagage, le martèlement des mots du père, en écho la scansion du père sur la guerre de libération, avec en réserve son silence face à la guerre civile. Accompagnée du grand mythe, de la fable de mon géniteur, moi, la seule dépositaire de ce secret de déshérité à qui l’on a volé les titres, les biens, que l’on a expédié chez les pauvres, chez l’ennemi, j’affronte le grand retour comme une nutation. Une précession sur moi-même. Face à la plainte sourde, blessure inaudible des milliers de chairs cadavérisés, membres, corps démantelés, âmes, engloutis par le limon algérien, ragréés par d’autre terre, d’autre limon, une marne purpurine combinée à l’aggloméré, à la communauté de rescapés.

Le long de la corniche il y a encore de vieux bonhommes solitaires, un pêcheur, les balcons bleus qui rêvent, les immeubles clairs qui penchent vers la mer et près des côtes, des blocs de béton d’où se détachent comme des grains de chapelet, des jeunes vêtus à l’américaine, un peu honteux, un peu dévoyés, des étrangers. Toujours là, le réel des longues distances, du soleil dévorant, des figuiers de barbarie et leurs excroissances bulbaires, des maisons aux tuiles orangées, certaines maintenues par des pierres, de gros cailloux ; à l’horizon, les mêmes collines violettes et broussailleuses, un astre doré en demi-cercle qui s’éteint dans le soir si brusque. Il y a du nouveau, un magasin, une supérette qui vend des parapluies, des bus Univers pour les enfants les jours de neige.

Et pareillement, les hommes emmitouflés de burnous, de djellabas, calottés de blanc, s’arc-boutent, profèrent et chantent à l’unisson, en rythme, en transe. Tifrit, la grande Kabylie, les ancêtres, les clans, le mont Tamgout. Une peuplade de dos, qui se présente en ronde, une sphère de dos qui s’abaisse, se relève, touche terre. Hommes d’un côté. Femmes séparées, bijoux d’argent, la coupure. La faction en deux, ma deuxième famille.

Refaire à rebours le parcours en moto, les bras serrés fort autour du frère défunt, son torse, son odeur de vie, l’asphalte qui fond, traverser les villages éclaboussés de chaleur, dans un sfumato de poussière, un été de choléra, avec les infirmiers le long des routes intimant l’arrêt immédiat, munis de seringues, aiguilles pointées vers le ciel, menaçantes. Éblouissante violence de ce lieu prélevé du désir tendu de ceux restés en arrière, au bled. Jamais venus en France. Grand-père inconnu. Si M’Hand.

Des moutons paissent au pied des cités, des enfants magnifiques emplissent l’air de leurs clameurs, quelque chose du temps arrêté embrigade la ville, l’étire vers le mystère. Dans la nuit d’août, cinq femmes respirent, cinq souffles de dormeuses, cinq présences allongées entièrement habillées dans la pénombre suffocante, cheveux défaits, une draperie capillaire, un ruissellement de beauté dans la nuit au sequin de lune – la nuit de la grande valeur, jusqu’à l’apparition de l’aube.

À travers les herbes chevelues du rocher, la lune éclairait ta tête. Femmes de Sem, vous parlâtes babylonien, chaldéen, phénicien. Vingt voyages sans vous trouver, avec chaque soleil flottant sur l’île verte, le dôme en deuil. Les rats porteurs de peste, les Samaritains, Hébreux, Arabes, le lait et le sable. L’un caillé, l’autre sous les ongles, dans les maillages, les fibres. Expatriés.

Dans la vallée, des singes, de petites guenons, quémandent, se cachent dans les feuillages, beiges, délicatement rosés par endroits. Une fourmilière arpente patiemment son morceau de sol, hyménoptères rampants, besogneux.

Il y eut des étés consécutifs dans le Lot-et-Garonne, au pays maternel, quand les mûriers bombillaient de guêpes en colère, où les ballots de foin lacéraient et piquaient au sang les mollets. Le pays du plaisir, des baignades dans le Lot, surtout éviter les trous d’eau, peur d’y disparaître, l’ennui de la sieste, des corvées, écosser les haricots, choisir la base couplée du quinté gagnant, un numéro pour l’hippodrome d’Agen ; voler les prunes d’ente, s’enfuir et marcher, marcher vers les coteaux, rentrer à l’improviste dans les fermes, fouler les champs, les sillons, en courant.

L’Algérie, ce sera l’année prochaine !

Une moitié pour le père, l’autre partie, le Sud-Ouest.

– Vous êtes mixtes, un point c’est tout !

Les soies des épis de maïs nous faisaient fabriquer des poupées étranges. Moitié-moitié. Trois filles, trois garçons, les jambes écharpées par les tiges sèches des maïs-fourrages, des blés coupés.

Un bâton à la main, la badine qui siffle. Un, deux, trois, un éléphant, ça trompe, ça trompe…

L’un, périple bizarre ; les femmes aux cheveux carotte, nos tantes, mes cousines. Des filles belles comme des fleurs en bourgeons. Les sauterelles géantes du cimetière européen avec leurs mandibules qui mordent le cou, s’accrochent aux bras. Les ponts de fer – celui d’El Harrach, celui de Roussanes. La radio qui grésille les pronostics du turf.

– Porte moi-chance. Choisis un numéro.

La foule du vendredi contre celle des dimanches, l’appel du muezzin, le blanc porcelaine et le vert de l’Islam par-dessus les cloches, l’église, le temple, le Paris-Brest au café, le saucisson sec, l’interdit. L’œil vert fixe dessous la barbe drue, moitié-moitié ; et les promenades, les chutes sur les bas-côtés boueux du verger de la France. Moitié-moitié, les cris et la peur. Soudain ça siffle là-bas, une couleuvre, ici, une vipère, quelque chose de chtonien en partage, sur laquelle on jette de l’eau. Le chuintement des mois d’été, les oueds à secs contre la fertilité du Lot vert de gris. Les présences dans les bois des animaux, ici apprivoisés, là-bas, indomptés ; la brassée muette de la mer. La voix de Warda qui recouvre le parc municipal, les fils sans racines là-bas, de retour une fois par an, la plupart plus jamais, les fleurs odorantes des jeunes filles là-bas. Et maintenant, la modernité, la solitude, les liens défaits, l’horrible bacchanale de la mort qui a fauché le berger de trois ans et son troupeau, la boiteuse pas mariée et les bêtes du village. Moitié-moitié, Laure Élisabeth et Mohammed. L’histoire reconstituée. Le mythe recouvert de cendres, de résidus, de scories au passé simple. Il reste à se déprendre, à s’affranchir. C’est sans doute ceci la réconciliation, cela le grand pardon.

2 juillet 2017

A propos de l'auteur

Yasmina Mahdi

Rédactrice

Yasmina MAHDI, plasticienne d'origine franco-algérienne, titulaire d'un DNSAP des Beaux-Arts de Paris et d'un DEA d'Etudes Féminines de l'Université de Paris 8 ainsi que d'un corpus de 4 années de thèse sur le cinéma français

A dirigé la Revue universitaire Parallèles et Croisées

Dernières expositions : Faculté des Lettres de l'Université de Limoges, MJC La Souterraine Achat 2009 de l'Artothèque du Limousin (FRAC)

Dirige un atelier d'Arts plastiques à l'Université de Limoges

 

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