Une saison de cousinades

Ecrit par Martine L. Petauton le 09 septembre 2011. dans Vie quotidienne, Souvenirs, La une, Voyages

Une saison de cousinades

Certes, il y a les « sardinades » du pays de l’étang de Thau, entre Sète et Bouzigue ; odeur de brazero ; sardines et huile d’olives ; lumière des grands tableaux de Philippe Pradalié à l’ombre noire des grands pins…

Ma « cousinade » à moi se niche plutôt en cœur de France, dans ces campagnes, vidées, en leur temps, par l’exode rural ; il lui faut le vert et l’air puissant des plateaux limousins, le bleu du soir auprès des tendres charolaises, dans les vallées bourbonnaises… La « cousinade » est une partie de campagne avec cousins. Il vous faut ratisser large, le but étant de rassembler en un seul pot le plus de collatéraux possibles ; vous ne les connaissez pas tous ! Tant mieux ! Ils sont de votre branche, de votre arbre… « tout cousin reconnaîtra les siens », comme a dit un féroce dans la lointaine nuit médiévale de Carcassonne…

L’arbre a perdu ses branches, il y a plusieurs générations de ça ; les campagnes surpeuplées des cartes postales anciennes – un charron, trois cafés rien qu’au coin de mon chemin – ont basculé dans quelque chose qui a bien dû sonner aussi triste en son temps que la mondialisation sauvage d’aujourd’hui.

Eux, c’était la Révolution Industrielle, qui, en mécanisant, a – plus que l’autre, la grande – mangé ses enfants. Plus besoin d’autant de main d’œuvre dans les blés, et, là-bas, à la ville, l’appât du travail qui « libère ? » à l’abri des hauts fourneaux… L’exode a dispersé – arraché, diront certains. Et comme ces flopées d’étourneaux qui, un soir, s’effougaillent bruyamment, on est parti et, du coup, on ne sait plus trop qui est cette dame en noir qu’on rencontre à la Toussaint, au bord des tombes…

Alors la cousinade peut commencer dans le « second jardin », une sorte de verger-fouillis attenant au potager, derrière la maison de la grand-mère ; tuiles rouges, toit pentu du fenil au-dessus de l’étable, perchée, encore bien fière, avec vue lointaine sur les gorges du Cher, là-bas…

Son époque, à la cousinade, c’est Août – la deuxième moitié – quand les orages, dans ces pays continentaux, font « basculer le temps », qu’il faut rentrer les chaises de jardin, le soir, que quelque chose, dans la lumière et dans le frisottis jaunissant de certaines feuilles, annonce la fin imminente de l’été… Un rien de mélancolie douce, de silence imperceptible scandant les conversations, un livre – de Colette, de préférence – oublié sur le banc avec l’étole du soir ; voilà bien l’atmosphère qu’il faut à une cousinade réussie… Quand on plisse les yeux, on se croirait presque dans un beau Renoir – le « déjeuner sur l’herbe », peut-être ; oui, c’est ça, ça s’entend même à ce mélange doux de bourdonnement d’insectes – « qu’est-ce qu’il y a comme guêpes, cette année ! » – et de conversations feutrées…

On ne sait qui est qui, dans la cousinade ; c’est à vous d’avancer à l’estime, votre verre à la main, de rencontrer l’autre ; tout est mélangé, à la façon de la potée de mon enfance ; cri de ce vieux monsieur – le gros René, le grand René, lui, est là-bas, sous ce tilleul – : « Andrée ! mais tu n’as pas changé ! » me confondant avec ma mère. Son regard – gris, « bleu d’ailleurs » des très vieilles personnes – s’embue devant ma réponse ; « avec ta mère, on allait à vélo, chercher de la laine à la foire de Chambon, c’était juste avant la guerre ». Il repart, du coup – content, déçu, on ne sait – décalé, sûr, et va s’asseoir un peu à l’écart, replié – on le sent – l’espace d’une paire d’heures chaudes, dans l’avant-guerre…

Les générations mélangées sont l’épice de la cousinade ; ce sont elles qui nous valent ces cris et ces rires : « pas possible ! mais je me rappelle… c’était hier ! Tu te rappelles, bien sûr, quand… ». Il faut se rappeler dans la cousinade, c’est même l’ingrédient essentiel !

C’est que l’affaire ne se range pas facilement, comme dans les dessins pyramidaux produits par les chercheurs en généalogie familiale qui sont devenus le fonds de commerce des archives départementales, et, là, il faut dire que les conjoints occupent une place à part dans le casting ; ce sont les « bouts rapportés », un peu gauches, un peu ailleurs, pas tout à fait d’ici : « alors, tu es le mari de… ? » et je ne vous dis pas les familles recomposées : « je suis le second » s’escrime à expliquer, défendant farouchement sa place, ce jeune homme… Le mien, de mari, continue – le pauvre – plus de 40 ans après, de devoir assumer que « non, il n’est toujours pas pêcheur ! », « le gendre de Dédé, pas pêcheur !! », mais que, par contre, il trouve des champignons en Corrèze ; ce qui lui vaut, généralement, un rattrapage de deuxième semaine…

Certains échangent leurs adresses mails, mais mollement ; se voir fréquemment n’est pas dans la musique de la cousinade ; c’est tellement autre chose !

Çà et là, sous le vieux poirier, sur le banc de la grange qui résonnait tant, dans mon enfance, de tous les bruits de la batteuse, de petits groupes se sont formés ; des têtes se penchent ; on parle – en souriant – des disparus, et – préoccupés – de l’avenir des enfants ; le chômage et la crise frappent en toute équité, on dirait… Un petit réseau s’esclaffe bruyamment – assiette de pâté aux pommes de terre à la crème, à la main, froid, c’est encore meilleur. La politique régale ; Ségolène ou François – pas trop Nicolas – se sont invités dans ces terres de gauche…

Le soir tombe ; myriade d’oiseaux piailleurs ; nuages à l’horizon « ça pourrait nous apporter l’orage, ça vient du côté de la Creuse ; tu te rappelles quand… » ; les grands chênes ont un parfum mélangé à celui des chaumes ; rien qu’en fermant les yeux, on entend encore la fête de la batteuse…


Martine L. Petauton


A propos de l'auteur

Martine L. Petauton

Martine L. Petauton

Rédactrice en chef

 

Professeur d'Histoire-Géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)

 

Commentaires (2)

  • Ficus Lissant

    Ficus Lissant

    13 septembre 2011 à 12:36 |
    Chère Madame, me permettez-vous de vous dire d'abord à quel point j'ai apprécié votre chronique, toujours si bien construite et évocatrice de sentiments humains, de perceptions diverses (couleurs, odeurs, présences, etc.).
    Ah ! Ces "cousinades" ! Vous m'avez appris qu'elles n'avaient(n'ont) rien à voir - bien sûr ! - avec ces "veillées" qui, en hiver, regroupaient les parents et les voisins, dans la grande salle commune : différence des saisons et différence sociale, en fait.
    J'ai aussi bien "capté" vos allusions à certains faits (ou structures) historiques. D'abord pour "Béziers", avec les terribles propos du Cardinal Duèze (si ma mémoire est bonne), futur pape, appelant au massacre de toute la population de la ville, qui pourtant ne faisait qu'abriter quelques cathares : "Dieu reconnaîtra les siens... !".
    Ensuite, pour cette région bourbonnaise, viscéralement "terre de gauche", comme vous le rappelez si justement, et de la meilleure façon. Avec "Montluçon la Rouge", pas si loin de Limoges (longtemps considérée comme "la Rome du socialisme"). Avec aussi cet ancien "communisme rural" du département de l'Allier, ressemblant tellement à cette autre exception socio-politique que fut la Corrèze, en Limousin.

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  • bernard Péchon-Pignero

    bernard Péchon-Pignero

    11 septembre 2011 à 22:02 |
    Et puis, ce qui est terrible et délicieux à la fois, c'est que ce dont se souviennent les cousins, nous l'avions complètement oublé. Au point qu'on se demande s'il n'y a pas malentendu, si le cousin n'a pas un peu forcé sur ce petit vin blanc... Terrible et délicieux, comme votre évocation de ce passé qui est si présent pour qui sait encore le vivre. Le temps jamais retrouvé; Hélas ou heureusement ?

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