Voyages

Aux alentours…

Ecrit par Martine L. Petauton le 27 septembre 2017. dans Ecrits, La une, Voyages

Aux alentours…

Comme une expression un peu surannée. On va si vite à présent jusqu’au bout du monde : – ah oui ! elle revient de New-York ; je ne sais qui me l’a dit…, ponctuait, d’un revers de mémoire, pas plus tard qu’hier, une bobo à l’accent d’ici, chez ma coiffeuse.

Les alentours, cet autour, de voyage presque chiche, sentant son pas de diligence. Cette merveille, fine comme sel réservé à l’aristocratie de ceux qui savent le goûter, tenant dans si peu de kms-compteur. J’en reviens tout juste.

 Chaque début septembre, nous avons pris cette douce habitude, une amie et moi ; butiner, pas seulement à pied – trop sportif –, en voiture, mais la carriole à cheval serait probablement l’idéal. Quelques kms entre cette étape et l’autre ; on se perd un peu, tant mieux, on se promène, on a le temps, et tout le sens de nos jours de retraitées, de se révéler là, dans ces moments alanguis, contemplatifs – un vague guide vert un peu usé à la main – dans ce temps qu’on se donne, précieux évidemment à l’aulne de la fin de la pelote… Chacune a quelques voyages à convoquer pour l’autre, et de communes émotions, naguère, dans des criques grecques, par exemple. Mais le mode de communication est économe, parcimonieux – on se connaît si bien, et de tellement longtemps – juste ce qu’il faut pour ne pas effaroucher ce bonheur simple, au ras de terre, d’être là, aujourd’hui, de savoir « profiter », ce mot tant usité.

Le Nord-Est de Montpellier, la métropole suractive, était au menu de ces grands-petits jours. De petits cercles guère éloignés de 15 à 20 km de la place de la Comédie. Une étrangeté de paysages, passés les premiers tournants : plis calcaires endormis en vrac, foutoir de pierres, garrigues desséchées, « oueds » attristants, tel le bébé Lez parti je ne sais où ! Chênes kermès, moins sensibles au feu que le cousin liège – se réjouissent les habitants - cystes, thym, romarin… odeurs de Pagnol. Quel été sec encore cette année ! planait dans ces bouts du monde presque peureux, la menace de l’incendie, loup du Gévaudan des temps modernes, aussi imprévisible, menaçant, sautant d’une colline à l’autre, que celui du fond de l’Histoire, à moins que des légendes. Silence – non, silences – ceux des insectes murmurants, et des souffles de vents difficiles à identifier : une pointe de tramontane, un zeste de mistral, un rien de marin égaré ? c’est vrai que la mer est à trois coups d’ailes de mouettes. Par instants – les soirs surtout – un oiseau, mais lequel ?

On a tourné autour – on n’a pas grimpé ; mon amie, chevrette de haute valeur, doit le regretter encore à cette heure – de ce Pic Saint-Loup, veillant du haut de ses 600 et quelques mètres sur la plaine. Immense et massif – un quasi Mont Blanc - quand on le recherche depuis la mer, ou les étangs, les rues de la ville, les chemins d’oliviers. Un phare pour tout le pays montpelliérain ; une mémoire, une assise et maintenant un vin plus que renommé. En s’en approchant, c’est son côté pierreux, solitaire, même avec le flot des vignes à ses pieds, rébarbatif, qui rebute ou fascine (moi, c’est clairement rebute). Comme on lit dans les revues touristiques, la nature domine, prend le dessus. Une mâle montagne, qu’imaginer l’hiver fait presque frissonner en cette fin d’été.

Finding Indonesia

Ecrit par Ricker Winsor le 06 septembre 2017. dans Ecrits, La une, Voyages

Finding Indonesia

After four years as an expat here in Indonesia, with permanent residence status and no idea of turning back, I might be able to say a few things about this extraordinary country, a country made up of seventeen thousand islands stretching three thousand miles. It is the biggest Muslim country in the world.

Seven years ago, during a long-distance call, I said yes to a school director in Surabaya, and, within three weeks, packed up my house, found some tenants, sent a parcel ahead with books and art supplies, and got on the plane. I think I had just enough time to look at my atlas to see that, yes, Indonesia did exist, and, yes, it was « over there », wherever that was, in Asia.

It is worth mentioning that this happened in the afflicted year of 2009. Like so many other people, I was affected by the greedy worshipers of Mammon having stolen everything in sight by selling junk bonds, phony mortgages, and things of that nature at the expense of the helpless citizenry. My job as a part-time college administrator was eliminated so « Indonesia here I come ».

I wrote extensively about my initial year here in my first book, Pakuwon City, Letters from the East. I only stayed a year at that time due to many things including homesickness, tenants in my house deciding not to pay, things like that. But the fine woman I had met in Surabaya followed me several months later and that autumn, on a crisp October day, we were married in Vermont, in a field belonging to the justice of the peace. After a year in the snow and two more teaching in Trinidad, we came back to Indonesia, first to Bali for two years, and then to Surabaya, my wife’s home town.

Now I have a Chinese Indonesian wife, an extended family, two language teachers who teach me twice a week, a teaching job twice a week and full life in all ways. I am on the East side of Surabaya, the old side, and not the side where one might find other foreigners. I go months without seeing another bule, (pale face), which is fine with me. I speak Indonesian and have an Indonesian driver’s license and a Kitap Visa, permanent residence status. This is not so easy to obtain since they, perhaps wisely, and perhaps as a reaction to three hundred and fifty years of colonial life under the Dutch and three under the Japanese, don’t want foreigners involved here too much. Makes sense to me.

That being said, there are plenty of foreigners if you look for them, mostly in Jakarta or in Bali, and they pay their visa fees and enjoy a fine life. All this is a very brief introduction to what I want to say, that Indonesia may be the best place in the world to live at this time, perhaps at any time. And that is not because of the cost of living or the excellent cuisine. It is because of a culture of non-aggression, non-confrontation, a culture « sopan dan rama » which means polite and friendly. The subtlety of this goes down levels deeper than I can venture yet. Even the beginners’ depths are astoundingly different from what I am used to as a product of a violent, competitive culture, America.

Trouver l’Indonésie

Ecrit par Jean-François Vincent le 06 septembre 2017. dans Ecrits, La une, Voyages

Texte de Ricker Winsor (Finding Indonesia), traduit de l’anglais par Jean-François Vincent

Trouver l’Indonésie

Après avoir passé quatre ans ici en Indonésie, en tant qu’expatrié avec un statut de résident permanent, je suis en mesure de parler un peu de ce pays extraordinaire, composé de 1700 îles qui s’étendent sur plus de 300 km. Il s’agit du plus grand pays musulman du monde.

Il y a sept ans, au cours d’un appel téléphonique venant de très loin, j’ai dit « oui » au directeur d’une école de Surabaya, et, dans les trois semaines, j’ai vidé ma maison, trouvé des locataires, emballé et envoyé à l’avance mes livres et mon matériel artistique, puis j’ai pris l’avion. Je crois bien que j’ai juste eu le temps de regarder dans mon atlas pour voir que – oui ! – l’Indonésie existait et que – oui ! – c’était « par là », peu importe où, en Asie.

Il faut dire que ça se passait en 2009, de triste mémoire. Comme beaucoup d’autres, j’avais subi la voracité des adorateurs de Mammon : ceux-ci, en effet, avaient volé tout ce qu’il y avait à voler, en vendant des obligations pourries, des prêts hypothécaires bidon, et des trucs du même ordre, sur le dos des citoyens démunis. Mon boulot administratif à mi-temps dans une université passa ainsi à la trappe. C’était : « Indonésie, j’arrive ! ».

J’ai beaucoup écrit sur ma première année ici dans mon premier livre, Pakuwon ville, Lettres de l’Est. Je ne suis resté qu’un an à cette époque, à cause de plein de choses : la nostalgie du pays, les locataires de ma maison décidés à ne pas payer, des trucs comme ça. Mais la jolie femme que j’avais rencontrée à Surabaya me suivit quelques mois plus tard et, cet automne-là, par un jour d’octobre frisquet, nous nous sommes mariés, dans le Vermont, dans un champ appartenant au juge de paix. Après un an dans la neige et deux autres passés à enseigner à Trinidad, nous sommes retournés en Indonésie ; d’abord deux ans à Bali, puis ensuite à Surabaya, dans la maison de ma femme.

Maintenant j’ai une femme indonésienne d’origine chinoise, une famille élargie, deux professeurs de langue qui m’enseignent deux fois par semaine, un boulot d’enseignant également deux fois par semaine et une vie bien remplie de toutes les manières possibles. Je vis du côté Est de Surabaya, le côté ancien, pas celui où l’on trouve les autres étrangers. Je passe des mois sans voir un autre « bule » (visage pâle), ce qui me convient très bien. Je parle indonésien et j’ai un permis de conduire indonésien ainsi qu’un visa Kitap, c’est-à-dire un statut de résident permanent. Ce n’est pas facile à obtenir, car ils ne veulent pas que les étrangers se mêlent trop de leurs affaires ici, peut-être à raison, peut-être en réaction contre 350 ans de colonisation hollandaise.

Cela dit, à bien y regarder, il y a des tas d’étrangers, la plupart à Bali. Ils payent les frais de visa et ont la belle vie. Voici donc une brève introduction à ce dont je veux parler : l’Indonésie, qui est, à l’heure actuelle – et peut-être de tout temps – le meilleur endroit au monde pour y passer sa vie ; et pas à cause du coût de la vie ou de l’excellence de la cuisine, mais en raison de la culture de non agression, de non confrontation, une culture « sopan dan rama », ce qui signifie « poli et amical ». La subtilité de cette culture va bien au-delà de ce que je peux m’aventurer à raconter pour l’instant : même pour un nouvel arrivé, la différence frappe par rapport à ce dont je suis habitué, le produit d’une culture de violence et de compétition, celle de l’Amérique.

Les indonésiens sont prêts à beaucoup de choses pour éviter une confrontation directe et, d’une manière générale, tout ce qui est désagréable. Je l’ai appris aujourd’hui, via Skype, de Djoni, mon professeur : les Javanais placent toujours l’autre au-dessus d’eux-mêmes ; au fait, Djoni est javanais et musulman. Nous sommes sur l’île de Java (autrement dit, pour nous occidentaux, le café), et Jakarta est la plus grande ville, la capitale. Surabaya est la seconde plus grande ville, une ville d’affaires, où l’on fabrique les choses, où l’on fait de l’argent.

Une déambulation en chemin de fer

Ecrit par Didier Ayres le 15 juillet 2017. dans Souvenirs, La une, Voyages

Une déambulation en chemin de fer

6H06, Limoges-Bénédictins

La nuit est encore vive dans mes yeux. Le matin, cette déambulation organique, et mon esprit, sous l’emprise des sommeils, sont des coupes vitreuses un peu enivrées, un peu enfiévrées. Mon corps n’existe quasiment pas, et je suis suspendu et vide, comme une pierre. Il n’y a donc que mon regard qui fonctionne et définit une impression de la matière matinale de la gare. Je suis comme percé par une gangue nocturne, étourdi, sur le quai. La nuit a été elliptique, petite et noire. J’ai récité un chapelet solitaire qui me faisait une occupation intérieure pour ne pas disparaître complètement à moi-même. J’ai juste la conscience de mes yeux qui brûlent et qui crépitent. Puis le train entre en gare. Je rejoins le wagon 4 et la place 22 de la réservation. J’ai froid, et soudain c’est un goût semblable à celui des somnifères qui m’entête brutalement.

 

Vierzon

Je regarde mes mains. Le dos de mes mains où se dessinent des connexions veineuses en forme de feuillages, et qui me rappellent le système sanguin de mon père. D’ailleurs la couleur de mes mains a changé. Autant la paume reste une intrigue – avec cette prophétie véridique qui m’a été faite en Amérique –, autant le revers de mes mains m’étonne. Oui, le temps y danse à la fois miraculeux et plein de désespoir. Et le train alors cesse d’exister. Il ne reste que la trace granuleuse d’un état de demi-sommeil, dans le demi-jour de 7h30 dans l’hiver ordinaire de 2017. Il n’y a aucune lutte possible contre les espaces qui se déroulent derrière la fenêtre du train, ni contre la forme floue que prennent les arbres lumineux et les champs emblavés et sévères.

 

9H18, Paris-Austerlitz

C’est le moment où la ville bondit en moi, surgit en moi comme une herbe de braise. Et je ressens cela par le néant liquide de ma sensibilité, ce qui reste inexplicable, ce qui reste d’un ordre métaphysique et presque impersonnel. Le surgissement, c’est cela. Une espèce d’étoile froide qui me guide au hasard des quais, qui me fait prendre le rythme de Paris, cette sorte de nouveau nouveau-né de toujours, Paris et son ivresse.

 

Même lieu, même jour, 19h41

C’est maintenant la nuit. Il n’existe décidément rien d’autre que la lampe du plafonnier du wagon 14, sorte d’épée de glace qui m’épingle. Tout est devenu fugitif. Les heures qui me précèdent sont une énigme, qui ont la qualité d’un mystère religieux, un rite d’Eleusis. Et le train s’ébranle, se défait de ses chaînes imaginaires, monte en apesanteur dans mon esprit et traverse l’habit nocturne de Paris et sa banlieue. Il n’y aura que Étampes pour dernier signe de la capitale.

 

22H41, Limoges

Montée de l’escalator mécanique. Gare à moitié déserte et cependant animée d’une langueur. Dehors, il fait froid, il faut remonter l’avenue, il faut respirer grandement l’air de la province, qui est une unité à lui seul, un concept. L’atmosphère a une épaisseur particulière et fait l’avers des airs parisiens. Je traverse donc les artères solitaires de Limoges. J’ai faim, j’ai soif, je suis endormi et torpide. Mes mains sont mes seules compagnes réelles. Oui, cette prophétie se réalisera, oui, comme ces corneilles de la nuit d’orage de Van Gogh.

Souvenirs de voyages « In Africa »

Ecrit par Jean-Luc Lamouché le 15 juillet 2017. dans Souvenirs, La une, Voyages

Souvenirs de voyages « In Africa »

Je n’avais « pas une ferme en Afrique, au pied des collines du Ngong… », selon cette formule inoubliable que beaucoup d’amateurs de littérature (La ferme africaine, Karen Blixen) et de cinéma (Out of Africa, Sydney Pollack) connaissent tellement ! Et pourtant… Je suis fortement attaché à l’Afrique noire, ayant pu y faire plusieurs voyages, en compagnie de mon épouse et de mon fils, durant les années 1990, et précisément dans la seconde moitié. Pas pour un très grand nombre de pays, ni une très grande durée, car ils se limitèrent au Sénégal (par deux fois, dont un en Casamance), au Kenya et à la Tanzanie. De plus, lorsque je cite ces pays, il ne peut s’agir bien sûr que de certaines régions, mais qui me marquèrent à jamais, telles des « expériences ». Je ne pourrais ici que rapporter des anecdotes, tout en faisant le maximum afin qu’elles puissent illustrer des aspects précis (sociologiques, culturels, etc.) de ces voyages « In Africa ».

Au Sénégal, dont au sud, la Casamance, ce fut, comme le plus souvent, dans le cadre d’un voyage semi-organisé, puisqu’il nous arrivait d’être avec un petit groupe – fait pas forcément désagréable, au demeurant. Mais, nous pouvions faire aussi très librement de nombreuses escapades à trois… Le nombre d’enfants fut un des premiers phénomènes qui nous frappèrent (comme au Kenya et en Tanzanie, bien évidemment) ! Un des villages que nous avions visités, avec l’instituteur-directeur de son école primaire, fut extrêmement émouvant. En effet, après avoir vu la classe unique (avec plus d’une soixantaine de jeunes élèves), nous avions décidé tous les trois de remettre la somme de 300 Francs (c’était avant l’Euro) au directeur, qui nous déclara alors : « Avec cette somme, je vais pouvoir acheter toutes les fournitures de mes élèves pour une année entière ! » ; et il nous remercia chaleureusement. Il décida alors de nous faire rencontrer les anciens du village (aux visages burinés et à la courte barbe grisonnante), sous « l’arbre à palabres ». Il faut savoir que l’éducation y était un droit et non une obligation, et que, dans ces conditions, les parents payaient pour une partie importante des études de leurs enfants, dont la discipline était exemplaire… Une année, nos visites se concentrèrent sur la région du Sine Saloum (« entre les fleuves »), située au sud de la Petite-Côte du Sénégal et au nord de la Gambie, avec delta aux eaux saumâtres, dans le cadre d’un parc national. L’écosystème local présente avant tout des mangroves et des palétuviers ; ce fut un voyage en barque… un grand souvenir ! Une autre visite inoubliable correspondit à celle de la ville portuaire de Ziguinchor, donnant sur le fleuve Casamance et située à environ 70 km de l’Océan Atlantique, avec surtout les odeurs (en plein soleil) des poissons vendus à ciel ouvert sur de grandes tables par des petits marchands d’un autre siècle. A l’hôtel, nous avions pris le goût d’un petit-déjeuner avec jus d’agrumes, un peu plus copieux que celui que nous prenions d’habitude en France ; depuis, nous avons gardé cette habitude. Lors de notre voyage en Casamance, la température n’était pas très élevée, en tout cas à l’époque où nous y étions allés. « Il fait 21° ! Y caille ! », avait déclaré un employé de l’hôtel… Toujours en Casamance, des gardes étaient présents autour de l’hôtel, armés de machettes et d’armes de guerre, car il y avait eu plusieurs fois de graves troubles politiques dans cette zone du Sénégal, dont une organisation exigeait l’indépendance (avec des combats mortels durant les années précédentes). Et puis, il y eut cet « épisode » que nous avions appelé « Tu me vexes ! » (réaction outrée de la vendeuse devant notre refus d’acheter des babioles disparates et censées valoir artisanat local) avec les femmes en « boubous » (robes de toutes les couleurs), le boubou étant aussi porté par des hommes et même des enfants. Quoi qu’il en soit, lorsque nous avions quitté les lieux, plus aucun de nous trois n’avait le moindre argent local sur lui… et le fameux marchandage africain n’avait visiblement été « parlé » par aucun d’entre nous.

U2, ça fait Dublin par où ça passe…

Ecrit par Lilou le 15 juillet 2017. dans Souvenirs, La une, Voyages, Musique

U2, ça fait Dublin par où ça passe…

dedicated to Eric, Alain and Jeff

 

Le romantisme de se promener de nos jours à Dublin conduit à parcourir au pas du bonheur des rues autrefois grises et révolutionnaires s’étant aujourd’hui parées de la marche en avant d’une Irlande définitivement émancipée de son curieux Briton de grand frère. Dublin dressée face à Londres, c’est la brute qui a fini par dévorer son dompteur, c’est l’agneau qui a fait fuir le loup, c’est la patate de 1845 qui germe des sourires enfin revenus sur le million de cadavres abandonnés de la grande famine. Dublin partagée en deux par la Liffey jetant à la mer ses tonneaux d’eau douce vers la toute proche Liverpool, c’est tous les rouquins tachetés aux yeux clairs et les millions de moutons peuplant ses vertes collines merveilleuses et magiques qui d’un seul homme offrent à Molly Malone les reliefs bouleversants d’une terre de géants et de houblons toujours en fête. Dublin, c’est la ville port regardant sans cesse son autre moitié engloutie par la mer d’Irlande mais toujours peuplée par des millions de migrants tremblotant d’effroi à l’idée de traverser l’Atlantique à la recherche d’un monde meilleur et surtout plus juste. « In Dublin’s fair city, where the girls are so pretty, I first set my eyes on sweet Molly Malone, As she wheeled her wheel-barrow, Through streets broad and narrow, Crying, “Cockles and mussels, alive alive” ».

Sur Dublin la verte brûlent toujours les incandescences musicales portées par les tin whistles qui nous rappellent en permanence qu’écouter battre ainsi le cœur de l’Irlande profonde, c’est s’adresser directement à l’âme des hommes avec toute la gaucherie d’un enfant pauvre devant le proviseur d’un lycée prestigieux. A la sortie de son port, quand les hommes normaux prennent la mer, les Irlandais accompagnés par tous les Romantiques du monde rejoignent quant à eux cette fameuse terre ferme de la moitié soi-disant engloutie mais pourtant soutenue par les piliers d’une littérature bordant les songes de tous les amoureux de l’univers. William Butler Yeats nous le dit :

Si je pouvais t’offrir le bleu secret du ciel, brodé de lumière d’or et de reflets d’argent, le mystérieux secret, le secret éternel, de la vie et du jour, de la nuit et du temps, avec tout mon amour je le mettrais à tes pieds. Mais moi qui suis pauvre et n’ai que mes rêves, sous tes pas je les ai déroulés.

Marche doucement car tu marches sur mes rêves.

James Joyce nous le confirme :

L’air frais de la chambre le fit tressaillir. Il se glissa sous les couvertures et s’allongea à côté de sa femme. Un par un, tous devenaient des ombres. Plutôt passer hardiment dans cet autre monde, dans la gloire sans tache de quelque passion, que flétrir et dépérir misérablement avec l’âge. Il pensa à la façon dont la femme couchée près de lui avait gardé enfermée dans son cœur pendant tant d’années l’image des yeux de son amant lui disant qu’il ne souhaitait pas vivre. Des larmes généreuses emplirent les yeux de Gabriel.

Dublin, même traversée par de si lointains souvenirs, reste accrochée à la constance d’un « reviens-y sans attendre » et recommence indéfiniment tes pas sur Grafton street en n’oubliant pas de tourner vers Windmill Lane où tu en sauras plus de tes goûts et de tes couleurs qu’en parlant pendant des siècles avec des savants du monde entier. Dublin ? Il en faudrait des pages et des pages pour produire des litres et ratures dont la vocation première serait d’ébaucher le commencement du début. Dublin est une magie, une éternité qui se joue perpétuellement des recommencements comme des renonciations, Dublin est l’espoir toujours vert en bandoulière, Dublin est la ville ne vivant jour et nuit que pour offrir des rêves en forme de trèfles toujours à quatre feuilles à condition de garder grands ouverts ses yeux aussi ronds qu’un calligramme d’Apollinaire. Dublin c’est la porte de l’Irlande.

Mais Dublin c’est aussi et enfin la porte d’entrée de ma génération. Dublin c’est toi, Dublin c’est moi, Dublin c’est nous…

Et tout au bout, Dublin est U2.

Ville rêvée, ville de rêve : vivere venezia

Ecrit par Jean-François Vincent le 15 juillet 2017. dans La une, Voyages

Ville rêvée, ville de rêve : vivere venezia

Vivere Venezia, probablement le plus beau recueil d’images qui ait été conçu au sujet de la Sérénissime, œuvre du génial photographe Fulvio Roiter ; mais aussi un condensé de sa philosophie et de ses contradictions : vivre !

La sérénité légendaire du lieu ne saurait être d’ailleurs que façade ; Venise a, en effet, de tout temps, été menacée : par l’eau (l’aqua alta) qui l’inonde périodiquement ; par les Turcs, défaits à la bataille de Lépante ; par les Autrichiens qui l’ont occupée longtemps et qui ont failli la réinvestir après le désastre de Caporetto, en 1917. Et maintenant par les touristes ! Sur le ponte della paglia, parallèle au ponte dei sospiri, le flot ininterrompu des visiteurs empêche de voir la célèbre passerelle qui reliait le tribunal à la prison. De là son nom : nostalgie d’un dernier regard porté sur la mer. Désormais, les soupirs, ce sont ceux des foules qui se pressent et se compressent pour apercevoir le célèbre monument entre deux épaules.

La vie contre la mort, la mort contre la vie ; telle semble être l’éternelle scansion vénitienne.

D’un côté la vie. Venise la joyeuse : fêtes, carnavals, défoulement, liberté (cf. le quasi maçonnique « viva la libertà ! » de Don Giovanni), les gondoliers chantent, Hemingway sirote un Bellini (cocktail de jus de pêche et de champagne) au Harry’s bar (du nom de Harry Cipriani qui inventa aussi le Carpaccio, fatigué qu’il était de voir le Gi’s dévorer de vulgaires steaks tartares), les amoureux s’embrassent (ou se disputent, tels Georges Sand et Alfred de Musset dans le célèbre hôtel Danieli)…

De l’autre, la mort, der Tod in Venedig. Les gondoles – encore elles – partout la rappellent : c’étaient, en réalité, des corbillards servant à transporter les victimes de la grande peste, au XVIIème. D’où leur couleur : le noir. Joseph Losey a probablement exagéré cet aspect des choses en habillant le héros de son film, Ruggiero Raimondi, des tonalités du deuil : ou le blanc ou le noir. Mais il n’est qu’à se promener dans le cimetière de San Michele (une île dans la lagune) un soir d’automne pour ressentir presque physiquement le couperet glacial de la grande faucheuse… A Venise, toutefois, la mort n’a jamais le dernier mot ; toujours la vie renaît. Son fameux théâtre, ne s’appelle-t-il pas La Fenice, le phénix ?

L’automne, saison idéale pour se rendre dans la cité lacustre, les paillettes de la Mostra n’étant plus et celles du carnaval n’étant pas encore. Il y fait froid (le climat vénitien, ne l’oublions pas, est continental et non méditerranéen) et un brouillard fantomatique revêt alors les palais gothiques, leur conférant ainsi un caractère irréel, presque spectral.

Malheureusement – ou heureusement – moi, j’y vais cet été, début juillet. Occasion de voir la lumière frapper et irradier, à travers les petites fenêtres de sa coupole, les mosaïques d’or de San Marco. Cette splendeur byzantine avait d’ailleurs stupéfait Gustav von Aschenbach, le personnage principal du roman de Thomas Mann. Observant les fidèles se pressant dans une petite église dorée, il s’était écrié intérieurement : « Sie gehen ein in die Wohnung Gottes, das ewige Licht leuchte ihnen » : Ils entrent dans la demeure de Dieu, la lumière éternelle les illuminait.

Alors, en guise de salut et de bénédiction, je me permets de vous adresser les vœux de paix que le lion, emblème de la ville, offre à son saint patron, et qui s’inscrivent sur le livre que, de sa patte, il tient ouvert : « pax tibi marce, evangelista meus », que la paix soit avec toi, marc, mon évangéliste.

Reflets d'ailleurs : Nettoyage

Ecrit par Alexis Brunet le 14 mai 2016. dans Ecrits, La une, Voyages

Reflets d'ailleurs : Nettoyage

Je ne me sens jamais très bien après avoir écrasé un cafard. D’abord ça n’a généralement pas été facile, ils courent très vite. Ensuite, à Cali en Colombie comme au Mexique, ils sont gros, 4 cm de long au minimum (sans compter les pattes). Surtout, j’ai commis un meurtre, j’ai tué un pauvre innocent qui n’a pas demandé à être un cafard, comme moi je n’ai pas demandé à être un humain bien portant ; j’ai gagné à la loterie des futurs vivants sans aucun mérite, ce qui ne m’a pas empêché de céder à mes pulsions de petit mec craintif et égoïste. Après tout qu’est-ce qu’il m’avait fait ce cafard ? J’aurais très bien pu le laisser dormir chez moi, même si la perspective de passer une nuit avec lui ne m’enchantait pas plus que cela. Non, les cafards se reproduisent très vite et ne sont pas très propres, me suis-je justifié, tuer un cafard de sang-froid a été un meurtre mais le bon Dieu me pardonnera car c’était un mal nécessaire.

J’ai connu quelqu’un en Colombie qui ne tuait aucun être vivant, et qui face à la venue d’un cafard à la maison, l’a fait sortir par la porte. Cela demande de l’habilité et une patience certaine ; je dois manquer de finesse pour cela. Maintenant j’ai changé de maison, et là où j’habite au premier étage, les cafards ne montent pas. Le problème est résolu. Mais il y a les mouches, oui les mouches. Si j’ai oublié de faire la vaisselle et que j’ai laissé la fenêtre ouverte il y en une qui va débarquer, c’est sûr. Problème. Si elles sont moins imposantes, les mouches sont plus difficiles que les cafards à attraper, et elles sont réellement sales. Il n’y a donc qu’une seule solution dans ce cas-là, prévenir, c’est-à-dire nettoyer. Car sinon ce sont les moucherons qui peuvent venir, et là je toucherais le fond, ce serait la preuve que je n’ai pas été à la hauteur en matière de propreté, que ce pauvre cafard n’y était pour rien, car si ça avait vraiment été propre chez moi, il n’y aurait alors jamais mis les pieds.

Nettoyer donc. Dans le Larousse, « nettoyer » signifie « rendre net, propre en débarrassant de ce qui tache, salit, ternit ». Eponger, passer le balai et la serpillère. La serpillère, je la passe maintenant quasiment tous les jours. Ça me rappelle une phrase de Taxi Driver, quand Robert De Niro, alias Travis Bickle, déclare au candidat à l’élection municipale qui monte dans son taxi qu’il faudrait « passer un grand coup de serpillière pour nettoyer la ville de toute cette racaille ». J’ignore si Scorcèse en écrivant le script imaginait que cette phrase serait un jour réalité, j’ose espérer que non, mais en Colombie on pratique le « nettoyage social ». Depuis une trentaine d’années déjà, il y aurait eu près de 5000 personnes assassinées ainsi. Ce n’est pas le seul pays concerné, c’est vrai. Au Brésil avant la coupe du monde de foot, et sous la gauche dite sociale de Dilma Rousseff au pouvoir, on a aussi usé du « nettoyage social » pour éliminer des SDF qui auraient fait tache à la sortie des matchs.

Reflets d'ailleurs : Chontaduro

Ecrit par Alexis Brunet le 07 mai 2016. dans La une, Voyages

Reflets d'ailleurs : Chontaduro

On commence à se sentir « caleño » quand on apprécie manger du chontaduro. A mon arrivée, un collègue venant de Bucaramanga, ville du nord-est de la Colombie, m’avait dit ne toujours pas aimer le chontaduro après deux ans passés ici. Le chontaduro, c’est un petit fruit orangé allant sur le rouge, ça a la taille d’un abricot mais ça n’en est pas un, c’en est même fort différent. Sa peau à lui est luisante, quand il s’y cogne, le soleil s’y reflète. Il semble du reste que le chontaduro en absorbe, tant sa chair jaune-orangé en paraît imprégnée.

Enfant du soleil, le chontaduro est à l’image de Cali, la ville dont il est un fort emblème, et où les températures descendent difficilement en-dessous des vingt-cinq degrés en journée. Pelé lorsqu’on l’achète, souvent à une femme noire, il peut se déguster avec du miel et du sel, parfois accompagné de café. A la première bouchée la bouche se gonfle, la consistance à la fois sèche et pâteuse, presque collante du chontaduro surprend. Etant poli, on dira avec un timide sourire qu’on aime bien, mais on retiendra que c’est un petit fruit sec qui donne soif, et qu’on n’avait rien mangé de comparable avant. Plus tard, on ne sera plus surpris, comme en voie de familiarisation. Et un peu après, on l’appréciera. Après cinq mois à Cali j’en suis là.

Les « Caleños » se sont attribués le chontaduro, c’est un fait, et lui ont même fait un site internet rien que pour lui (elchontaduro.com). Outre être authentiquement caleño, le petit fruit orangé possède de nombreuses vertus. D’abord, il prolonge la vie. Ce n’est plus une légende, ça a maintenant été prouvé au moyen d’éprouvettes pour les plus récalcitrants, le chontaduro est excellent pour le cœur et pour la peau. De plus, il contient entre autres toutes les protéines et huiles essentielles pour la santé. Sans prétendre remplacer à lui seul un repas, il est nutritionnellement très recommandable. Enfin, il serait, comme son cousin le borojo, autre fruit du coin, aphrodisiaque. Si les scientifiques paraissent plus réservés à ce sujet, ça reste une autre bonne raison d’en manger. Et pour que ça marche, il faut commencer par avoir la foi. Happé par les saveurs et vertus du fruit et de la ville où il est choyé, je me promène donc avec insouciance et légèreté. Puis, qu’arrive devant moi sous mes yeux ? Une caleña au derrière bombé, de celles qui font la fierté de la ville où les femmes sont « les plus belles de Colombie », paraît-il. A chacun de ses pas, elle dodeline ses fesses. Celles-ci sont très gracieusement courbées, un jour vous en conviendrez, et vous aussi mesdames. De nombreux derrières sont ainsi à Cali. Me souvenant alors que je suis sous l’effet de l’aphrodisiaque local, je réalise que je suis en train de faire une grave erreur. Pour éviter l’afflux de pensées trop orientées, un coup d’œil vers les montagnes. Vertes et sèches, chatouillant des nuages gris qui présagent une légère averse, elles restent gracieuses jour après jour. D’elles non plus on ne se lasse pas.

Un centre commercial

Ecrit par Alexis Brunet le 16 avril 2016. dans Ecrits, La une, Voyages

Un centre commercial

Un centre-commercial, c’est un doux cocon, une bulle. Aseptisée certes, mais aussi parfumée d’évasion. On aime s’y promener, au centre-commercial. On y va en famille, seul ou même en couple : pour offrir un vêtement à sa petite amie, oui, mais également pour le simple goût de la ballade. On y flirte aussi, au centre-commercial. On s’y embrasse, on s’y prend la main et qui sait, peut-être qu’on y révèle des fois sa flamme.

Temple de la consommation où les délicieux fruits de la modernité s’exhibent ostentatoirement, à la vue mais pas à la portée de tous, le centre-commercial est l’espace public, peut-être par excellence, où s’entremêlent et se croisent toutes les catégories d’une ville sans distinction de classe, d’ethnie ou que sais-je, cette population réunie sous le sceau de la consommation. Héritier de ce qu’on nommait il n’y pas si longtemps les « galeries marchandes » (certaines sont toujours nommées ainsi), ou des « Halles », voire des « bazars » d’Orient, le centre-commercial n’est pas l’apanage des pays développés, loin s’en faut. A Santiago de Cali en Colombie, on en dénombre pas moins d’une quinzaine, dont certains aux noms évocateurs : « Cosmocentro », « El Futuro » ou « Jardin Plaza ».

Ce dernier est sans doute un de ceux aux ambitions les plus élevées, un de ceux qui a coûté le plus d’argent. Délicieusement entretenu, décoré de fontaines d’où jaillissent des flots ou des minces filets d’eau aux trajectoires savamment pensées, on s’y sent comme à l’écart de la ville, de son trafic et de sa pollution. A Jardin Plaza, on est fort bien accueilli par des gardes qui vont jusqu’à vous accompagner au magasin où se trouve la perle rare que vous cherchez. A Jardin Plaza, on se laisse distraire par les lignées d’étals de produits manufacturés, qui ne laissent à vos pupilles que peu de temps pour se reposer. A Jardin Plaza, il y a des zones ombragées et l’air est frais, pas comme dans la rue et ses 35 degrés humidifiant. Vous l’aurez compris, en fait à Jardin Plaza, on se sent plutôt bien.

Contrairement à la rue, on n’y vient ni vous taxer votre salaire, ni vous voler. Marchons tranquillement, braves gens, travailleurs que nous sommes, soyons détendus. Marchons sans vérifier que tout est toujours bien dans notre sac. Marchons en sortant de sa poche son téléphone portable IPhone, sans avoir ni peur ni mauvaise conscience de l’exhiber, au royaume de la consommation le client est roi. Vous n’avez rien à acheter ? Pas grave. Vous pouvez vous engouffrer dans un de ces grands magasins et y profiter de l’air climatisé. Bien sûr, au bout d’un certain temps, si vous n’avez pas d’argent, vous vous sentirez sans doute frustré mais peu importe, vous avez déjà eu là votre échappée. En sortant de Jardin Plaza, très vite la vie normale reprend son cours. Un mendiant à la mine hagarde quémandant à tous ceux qui sortent du temple une pièce de monnaie ; les bus commençant à se bonder ; les bagnoles klaxonnant à tout va ; des stands de jus de fruits par-ci par-là etc. Le Tiers-monde reprend son cours. Au loin, les montagnes de la Cordillère des Andes. Derrière, des parcelles de forêt vierge. Puis la forêt humide du Choco. A mille kilomètres au sud-est, l’Amazonie. Un autre type de jardin, celui-là.

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