Voyages

Reflets d'ailleurs : Nettoyage

Ecrit par Alexis Brunet le 14 mai 2016. dans Ecrits, La une, Voyages

Reflets d'ailleurs : Nettoyage

Je ne me sens jamais très bien après avoir écrasé un cafard. D’abord ça n’a généralement pas été facile, ils courent très vite. Ensuite, à Cali en Colombie comme au Mexique, ils sont gros, 4 cm de long au minimum (sans compter les pattes). Surtout, j’ai commis un meurtre, j’ai tué un pauvre innocent qui n’a pas demandé à être un cafard, comme moi je n’ai pas demandé à être un humain bien portant ; j’ai gagné à la loterie des futurs vivants sans aucun mérite, ce qui ne m’a pas empêché de céder à mes pulsions de petit mec craintif et égoïste. Après tout qu’est-ce qu’il m’avait fait ce cafard ? J’aurais très bien pu le laisser dormir chez moi, même si la perspective de passer une nuit avec lui ne m’enchantait pas plus que cela. Non, les cafards se reproduisent très vite et ne sont pas très propres, me suis-je justifié, tuer un cafard de sang-froid a été un meurtre mais le bon Dieu me pardonnera car c’était un mal nécessaire.

J’ai connu quelqu’un en Colombie qui ne tuait aucun être vivant, et qui face à la venue d’un cafard à la maison, l’a fait sortir par la porte. Cela demande de l’habilité et une patience certaine ; je dois manquer de finesse pour cela. Maintenant j’ai changé de maison, et là où j’habite au premier étage, les cafards ne montent pas. Le problème est résolu. Mais il y a les mouches, oui les mouches. Si j’ai oublié de faire la vaisselle et que j’ai laissé la fenêtre ouverte il y en une qui va débarquer, c’est sûr. Problème. Si elles sont moins imposantes, les mouches sont plus difficiles que les cafards à attraper, et elles sont réellement sales. Il n’y a donc qu’une seule solution dans ce cas-là, prévenir, c’est-à-dire nettoyer. Car sinon ce sont les moucherons qui peuvent venir, et là je toucherais le fond, ce serait la preuve que je n’ai pas été à la hauteur en matière de propreté, que ce pauvre cafard n’y était pour rien, car si ça avait vraiment été propre chez moi, il n’y aurait alors jamais mis les pieds.

Nettoyer donc. Dans le Larousse, « nettoyer » signifie « rendre net, propre en débarrassant de ce qui tache, salit, ternit ». Eponger, passer le balai et la serpillère. La serpillère, je la passe maintenant quasiment tous les jours. Ça me rappelle une phrase de Taxi Driver, quand Robert De Niro, alias Travis Bickle, déclare au candidat à l’élection municipale qui monte dans son taxi qu’il faudrait « passer un grand coup de serpillière pour nettoyer la ville de toute cette racaille ». J’ignore si Scorcèse en écrivant le script imaginait que cette phrase serait un jour réalité, j’ose espérer que non, mais en Colombie on pratique le « nettoyage social ». Depuis une trentaine d’années déjà, il y aurait eu près de 5000 personnes assassinées ainsi. Ce n’est pas le seul pays concerné, c’est vrai. Au Brésil avant la coupe du monde de foot, et sous la gauche dite sociale de Dilma Rousseff au pouvoir, on a aussi usé du « nettoyage social » pour éliminer des SDF qui auraient fait tache à la sortie des matchs.

Reflets d'ailleurs : Chontaduro

Ecrit par Alexis Brunet le 07 mai 2016. dans La une, Voyages

Reflets d'ailleurs : Chontaduro

On commence à se sentir « caleño » quand on apprécie manger du chontaduro. A mon arrivée, un collègue venant de Bucaramanga, ville du nord-est de la Colombie, m’avait dit ne toujours pas aimer le chontaduro après deux ans passés ici. Le chontaduro, c’est un petit fruit orangé allant sur le rouge, ça a la taille d’un abricot mais ça n’en est pas un, c’en est même fort différent. Sa peau à lui est luisante, quand il s’y cogne, le soleil s’y reflète. Il semble du reste que le chontaduro en absorbe, tant sa chair jaune-orangé en paraît imprégnée.

Enfant du soleil, le chontaduro est à l’image de Cali, la ville dont il est un fort emblème, et où les températures descendent difficilement en-dessous des vingt-cinq degrés en journée. Pelé lorsqu’on l’achète, souvent à une femme noire, il peut se déguster avec du miel et du sel, parfois accompagné de café. A la première bouchée la bouche se gonfle, la consistance à la fois sèche et pâteuse, presque collante du chontaduro surprend. Etant poli, on dira avec un timide sourire qu’on aime bien, mais on retiendra que c’est un petit fruit sec qui donne soif, et qu’on n’avait rien mangé de comparable avant. Plus tard, on ne sera plus surpris, comme en voie de familiarisation. Et un peu après, on l’appréciera. Après cinq mois à Cali j’en suis là.

Les « Caleños » se sont attribués le chontaduro, c’est un fait, et lui ont même fait un site internet rien que pour lui (elchontaduro.com). Outre être authentiquement caleño, le petit fruit orangé possède de nombreuses vertus. D’abord, il prolonge la vie. Ce n’est plus une légende, ça a maintenant été prouvé au moyen d’éprouvettes pour les plus récalcitrants, le chontaduro est excellent pour le cœur et pour la peau. De plus, il contient entre autres toutes les protéines et huiles essentielles pour la santé. Sans prétendre remplacer à lui seul un repas, il est nutritionnellement très recommandable. Enfin, il serait, comme son cousin le borojo, autre fruit du coin, aphrodisiaque. Si les scientifiques paraissent plus réservés à ce sujet, ça reste une autre bonne raison d’en manger. Et pour que ça marche, il faut commencer par avoir la foi. Happé par les saveurs et vertus du fruit et de la ville où il est choyé, je me promène donc avec insouciance et légèreté. Puis, qu’arrive devant moi sous mes yeux ? Une caleña au derrière bombé, de celles qui font la fierté de la ville où les femmes sont « les plus belles de Colombie », paraît-il. A chacun de ses pas, elle dodeline ses fesses. Celles-ci sont très gracieusement courbées, un jour vous en conviendrez, et vous aussi mesdames. De nombreux derrières sont ainsi à Cali. Me souvenant alors que je suis sous l’effet de l’aphrodisiaque local, je réalise que je suis en train de faire une grave erreur. Pour éviter l’afflux de pensées trop orientées, un coup d’œil vers les montagnes. Vertes et sèches, chatouillant des nuages gris qui présagent une légère averse, elles restent gracieuses jour après jour. D’elles non plus on ne se lasse pas.

Un centre commercial

Ecrit par Alexis Brunet le 16 avril 2016. dans Ecrits, La une, Voyages

Un centre commercial

Un centre-commercial, c’est un doux cocon, une bulle. Aseptisée certes, mais aussi parfumée d’évasion. On aime s’y promener, au centre-commercial. On y va en famille, seul ou même en couple : pour offrir un vêtement à sa petite amie, oui, mais également pour le simple goût de la ballade. On y flirte aussi, au centre-commercial. On s’y embrasse, on s’y prend la main et qui sait, peut-être qu’on y révèle des fois sa flamme.

Temple de la consommation où les délicieux fruits de la modernité s’exhibent ostentatoirement, à la vue mais pas à la portée de tous, le centre-commercial est l’espace public, peut-être par excellence, où s’entremêlent et se croisent toutes les catégories d’une ville sans distinction de classe, d’ethnie ou que sais-je, cette population réunie sous le sceau de la consommation. Héritier de ce qu’on nommait il n’y pas si longtemps les « galeries marchandes » (certaines sont toujours nommées ainsi), ou des « Halles », voire des « bazars » d’Orient, le centre-commercial n’est pas l’apanage des pays développés, loin s’en faut. A Santiago de Cali en Colombie, on en dénombre pas moins d’une quinzaine, dont certains aux noms évocateurs : « Cosmocentro », « El Futuro » ou « Jardin Plaza ».

Ce dernier est sans doute un de ceux aux ambitions les plus élevées, un de ceux qui a coûté le plus d’argent. Délicieusement entretenu, décoré de fontaines d’où jaillissent des flots ou des minces filets d’eau aux trajectoires savamment pensées, on s’y sent comme à l’écart de la ville, de son trafic et de sa pollution. A Jardin Plaza, on est fort bien accueilli par des gardes qui vont jusqu’à vous accompagner au magasin où se trouve la perle rare que vous cherchez. A Jardin Plaza, on se laisse distraire par les lignées d’étals de produits manufacturés, qui ne laissent à vos pupilles que peu de temps pour se reposer. A Jardin Plaza, il y a des zones ombragées et l’air est frais, pas comme dans la rue et ses 35 degrés humidifiant. Vous l’aurez compris, en fait à Jardin Plaza, on se sent plutôt bien.

Contrairement à la rue, on n’y vient ni vous taxer votre salaire, ni vous voler. Marchons tranquillement, braves gens, travailleurs que nous sommes, soyons détendus. Marchons sans vérifier que tout est toujours bien dans notre sac. Marchons en sortant de sa poche son téléphone portable IPhone, sans avoir ni peur ni mauvaise conscience de l’exhiber, au royaume de la consommation le client est roi. Vous n’avez rien à acheter ? Pas grave. Vous pouvez vous engouffrer dans un de ces grands magasins et y profiter de l’air climatisé. Bien sûr, au bout d’un certain temps, si vous n’avez pas d’argent, vous vous sentirez sans doute frustré mais peu importe, vous avez déjà eu là votre échappée. En sortant de Jardin Plaza, très vite la vie normale reprend son cours. Un mendiant à la mine hagarde quémandant à tous ceux qui sortent du temple une pièce de monnaie ; les bus commençant à se bonder ; les bagnoles klaxonnant à tout va ; des stands de jus de fruits par-ci par-là etc. Le Tiers-monde reprend son cours. Au loin, les montagnes de la Cordillère des Andes. Derrière, des parcelles de forêt vierge. Puis la forêt humide du Choco. A mille kilomètres au sud-est, l’Amazonie. Un autre type de jardin, celui-là.

Reflets d'ailleurs : « A Cali on garde le sourire »

Ecrit par Alexis Brunet le 02 avril 2016. dans La une, Voyages

Reflets d'ailleurs : « A Cali on garde le sourire »

A Cali, on garde le sourire. Au café, dans le bus et dans la rue. Salaire minimum indécent, allocations chômage inexistantes, peu importe, on garde le sourire. Salsa ambiante. Capitale mondiale de la Salsa dit-on, excusez du peu. Femmes souriantes aux courbes élancées. Airs de musique rythmée surgissant de chaque coin de rue, dont les Colombiens fredonnent les paroles qu’ils connaissent sur le bout de lèvres. Le goût de la vie est palpable, celui de la danse aussi. C’est culturel, on doit être de bonne humeur, on ne sait ce que la vie nous réserve. On vit. Les touristes eux sont ravis. Pourtant, un mendiant tous les trente mètres. Des vagabonds parfois shootés, qui fouillent les poubelles toute la journée, ou toute la nuit. Des quartiers d’une misère matérielle honteuse, où s’entassent des familles souvent nombreuses. Scandaleux ? Oui mais c’est la seule réalité qu’on connaît. On est né avec, on a grandi avec, on y est habitué. C’est ainsi. C’est naturel.

Football. Colombie 3, Bolivie 2. Courte victoire mais suffisante. Le maillot jaune national arboré par tout un chacun. On trinque, on danse à chaque but. L’effervescence patriotique du ballon rond. Et les immenses inégalités sociales ? Et tous les problèmes ? Ça attendra. Le foot avant tout ; et de toute façon, c’est la semaine sainte. Sainte Marie, Jésus notre sauveur et la famille. Congés nationales ; mais n'allez pas croire qu'elles seraient payées. Ceux qui le peuvent s’échappent un peu de la ville. Parcourir, sillonner ou simplement faire une courte promenade dans ce « pays magnifique », dit-on fièrement. Les autres restent. Ils partiront une prochaine fois. Quand ils pourront. Ainsi ils partagent le temps avec leur famille. La famille c’est sacré. C’est primordial. Et il s’agit de garder le sourire.

Un banc. Deux jeunes amoureux s’embrassent. Ou plutôt amants, qui sait ? Cela ne regarde qu'eux-mêmes. Ils se prennent la main, ils sourient. Derrière eux, un kiosque à journaux. Une première page. L’évolution du processus de paix avec les FARCS. Après 60 ans de guerre civile, enfin la paix ? Peut-être. « Si Dios quiere », dit-on parfois, « si Dios quiere ». Le long d’une avenue bruyante, une fresque colorée en hommage aux milliers de disparus de cette guerre pesante et fratricide. Une autre pour dénoncer les meurtres de femmes. Une lourde empreinte. Puis de nombreux tags, comme dans toutes les villes, mais surtout des slogans : « La santé est un droit, pas un service ». « Un salaire minimum viable ». « L’éducation n’est pas un commerce » etc. Le réveil des consciences, dans un pays où l’éducation supérieure est un privilège, où un pauvre atteint d’un cancer n’a d’autre choix que de disparaître chez lui, souvent dans son taudis, où la presse est muselée par le principal parti. On n’est pas du genre à se plaindre à Cali, on en a vu d’autres, surtout dans les années 90. On encaisse. Mais jusqu’à quel point suffisent les sourires ? Jusqu’à quel point supporte-t-on une société ankylosée ? Certains disent qu’un jour viendra. Mais quand ? En attendant on danse, on profite du plaisir des sens, parfois aguardiente aidant. On contemple le ciel, la Lune et les montagnes sèches. On sort avec son amoureux ou son amant. On drague aussi. Pour autant, on n’est pas fainéant, n’allez pas croire. On travaille, et longuement. On se lève tôt. Et on fait même du sport, malgré la chaleur étouffante. On sait apprécier la vie à sa juste valeur. On n’est pas râleur à Cali. Sans doute pas assez, mais que voulez-vous : à Cali, on garde le sourire.

Vacances en voilier à la découverte des îles grecques

Ecrit par Alexandre Naos le 16 janvier 2016. dans La une, Voyages

Vacances en voilier à la découverte des îles grecques

Les îles.

Leucade, le 05 janvier 2016

 

Je suis né sur une île,

appartenant à un petit pays mais vaste par son rayonnement, ses exploits glorieux, ses mythes, ses personnages illustres.

Une de ses plus grandes richesses demeure ses îles. Je ne songe point simplement à ces quelques six mille îles ou îlots, petits et grands, foulés ou non par les pas de l’homme. Non. En Grèce, chaque village écrasé de lumière est une île. Chaque monastère suspendu dans le vide du temps, chaque berger s’adonnant à la sieste millénaire à l’ombre d’un olivier majestueux, chaque vieillard ployant sous le poids des ans et ridé comme délicate carte de parchemin est une île. Chaque Grec natif ayant émigré aux confins du globe, qui en Amérique, qui en Australie, qui en Suisse, et songeant, la larme à l’œil, à son humble village égaré dans la clarté diluvienne, trop longtemps délaissé… est une île.

Ainsi partis-je également, tels ces pauvres hères par milliers, desservis par le sort, qui s’exilaient, comme toujours ils furent et aujourd’hui encore, en de froides latitudes, vers des mégalopoles crépusculaires, surpeuplées et enfouies dans les épaisseurs indéchiffrables de brumes sédentaires où l’on ne voit guère au-delà d’un jet de pierre.

Et bien des années avaient passé déjà sans que je ne m’extirpe de la pénombre humide et algide du long tunnel auquel s’assimilait notre contrée boréale d’accueil, mon long périple impromptu éclairant sous un jour nouveau le douloureux exil de cet infortuné Ulysse dont ma mère ne se privait point à l’occasion de narrer les palpitantes péripéties.

Où se trouve-t-elle, implorais-je, cette terre maudite mais sacrée à mes yeux où je naquis en un plein midi, berceau anonyme mais merveilleux désigné par un index géant et invisible ? S’est-elle évanouie, cette basse tanière hallucinée dans le maquis embrasé, avec ses gigantesques jarres emplies d’huile translucide, pauvre masure offrant sa nudité aux bouquets de fleurs graciles, aux lentisques, au myrte vert, au thym, aux genêts et aux figuiers odorants ? Evaporée la mer, déesse ubiquiste drapée de sa rayonnante toge émeraude qui veillait sur cet espace brut, solaire, démesuré que jamais je n’aurais dû quitter ?

Le fantôme d’Inès… pôvre !

Ecrit par Martine L. Petauton le 12 septembre 2015. dans La une, Education, Voyages, Histoire

Le fantôme d’Inès… pôvre !

Peut-être êtes-vous quelques-uns à revenir du Portugal. A défaut de l’Afrique du nord, où rampent les attentats, de la Grèce, où votre carte bleue, et ce qu’on peut en faire, vous semblait vacillable – ces gauchistes, tu sais ! Tu vois où ça nous mène… Ou bien alors – j’espère – par choix, pour ce rectangle de merveilles posé au ponant de l’Europe ; pour son art, le Manuélin unique, ses maisons habillées de chauds azulejos,  sa langue, la plus belle à l’oreille ! sa bacalhau-morue aux 360 recettes, et ce vent d’Atlantique qui, définitivement, part avec les caravelles découvrir d’autres mondes...

Si vous venez de ce pays, alors, vous connaissez Inès…

Je l’ai écrit, ici, sans doute ; j’ai « dans une autre vie » enseigné – une bonne dizaine d’années – à de petits Portugais d’origine, posés en Corrèze profonde (Portos, disait le passant de base, nourri au racisme rural, qui vaut bien les autres, hélas), quelques heures par mois, l’Histoire et la géographie du Portugal ; des bribes. Eux, ignoraient tout ou presque – troisième génération d’immigrés – du fastueux passé de chez leurs grands-parents ; moi, j’ignorais la langue et sa prononciation casse-gueule. La mutualisation fut notre façon – fort heureuse – d’être ensemble.

Inès fut un de leurs personnages « historico-légendaire » préférés ; le mien aussi sans doute, passant sans plus d’états d’âme sur le vrai de l’Histoire – qui me faisait, comme à eux, trop d’ombre ! Quand on en venait à cette infante, portugaise de sinistre adoption, le silence accompagnait les bouches bées. C’est que tous les pays n’ont pas un tel ragout d’Histoire ; une série haletante, où pleurs, angoisses et peurs cohabitaient avec une compassion de mémère au mouchoir et pas mal de transferts !

Il était une fois… loin en Castille – plus tôt, mais plus sûrement caniculaire que nos coins actuels – une Infante, au doux nom – pôvre ! – de Constance. Laquelle partit pour le Portugal voisin en vue d’épouser un dauphin qu’elle ne connaissait miette. Dans son carrosse crapahutant sur les « cacos dromos » qu’on connaît tous, une suivante, vaguement noble par la jambe gauche, au doux (pôvre !!!) nom d’Inès. La mi-XIVème siècle sonnait aux clochers des monastères... Une fois les dames en sol portugais, le prince tomba amoureux – fou – non de la Castillane qu’il épousa pourtant – bah ! – mais de sa suivante. Débuts des séquences-mouchoirs. Arrivée en fanfare de la légende. Acte I : Passion façon Iseult et son Tristan, en « doublure » de la vie officielle. Refus tonitruant du Paternel du prince ! Exil de la damoiselle. Foin ! ils s’écrivent. Mort de la reine Constance – pôvre ! Le prétendant à la couronne représente le projet-Inès. Re-refus du vieux monarque. Foin ! Ils vivent ensemble et font quatre petits bâtards – en pleine forme, comme le veut le genre. Acte II - buccins ronflants : le père refuse toujours. Pierre et Inès maintiennent leur point de vue (ah !!!), s’installent à Coimbra, la plus belle ville du Portugal (sinon du monde, ça, je l’ajoute) dans le monastère de Santa Clara, sans se douter… (pôvres !!). Acte III :(les personnes sensibles sont averties que…) un jour de grande froidure, en même temps que de chasse pour le Prince – le piège ! , le vieux roi fit assassiner la douce Inès, en catimini, parce qu’à cette époque, on ne barguignait point (pôvreeeeeeeeee !). Devenu monarque lusitanien – non, mais, enfin ! – le gars Pierre, qui savait cuisiner ce qu’il faut comme vengeance, fit exhumer le cadavre de son aimée, la fit parer d’un manteau pourpre et d’une couronne, assise sur le trône ; chaque Grand du Portugal – qui valaient bien ceux d’Espagne – dut (ah!!!) lui baiser la main. C’est moi qui ajoute : pôvres !!

Tunisie, moi j’y étais et j’ irai

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 12 septembre 2015. dans Monde, La une, Politique, Voyages

Tunisie, moi j’y étais et j’ irai

Aéroport Tunis-Carthage. Silence, organisation, sympathie. On nous accueillit, tous les passagers et moi-même, par de jolis mots « Marhba aslama. Bon séjour ». Ma colère contre mon Algérie commence à pousser, à me consumer de l’intérieur. Direction Tunis. Je me rince les yeux en contemplant les mille et une espèces de fleurs étalées tout au long de l’avenue Bourguiba dont j’entendrai le prénom chaque jour, dans les cafés, les taxis, le train, en guise de respect et d’amour. La liberté s’affichait partout, notamment dans ces belles terrasses de cafés où, contrairement à mon Algérie, les femmes fumaient, buvaient en toute tranquillité sous l’indifférence des piétons. Chez moi, je parcourais des kilomètres pour me procurer une bière, avec le doute d’être lynché ou froissé par les concitoyens qui parlent au nom d’Allah.

Médina de Tunis. Un labyrinthe fascinant où j’avais l’envie de tout acheter. Discussion avec certains artisans qui me parlèrent de la mosquée Zaitouna, de l’art, et du patrimoine tunisien. Je suivais ces ruelles étroites pavées de dalles, où toutes les nationalités laissaient des traces : Chinois, Anglais, Russes, Algériens. Je compris ainsi que certains pays occidentaux étaient jaloux de la Tunisie et de ses charmes, voulant coûte que coûte que ce joli pays sombre dans la misère en appelant leurs ressortissants à quitter le pays sous le prétexte d’insécurité. Dans chaque coin et recoin, les policiers me souhaitaient la bienvenue et me guidaient.

Café de Paris. L’Avenue Bourguiba, pleine de terrasses, de vitrines à l’anglaise et de banques modernisées, est une mosaïque vivante. Un Tunisien, Salah, s’attabla, me parlant de ses voyages, des charmes de la Tunisie, et de l’âge d’or d’Algérie. Je me rappelais chaque jour la phrase que sa grand-mère ou sa tante lui a dite à propos du tabac : « Rass bla kiffe, yastahell essif » (une tête sans tabac mérite l’épée). Elle avait raison.

La cuisine tunisienne me séduisit par ses saveurs : Makloub, couscous au poisson, Bamabalouni, thé à la menthe, salade mechouia. Je rencontrai un Algérien, Halim, docteur de mathématiques en Algérie qui était comme moi ravagé de l’intérieur par le désordre qui règne sur l’Algérie.

Le temps qui passe…

Ecrit par Lilou le 20 juin 2015. dans Ecrits, La une, Voyages

Le temps qui passe…

Depuis quelque temps déjà, j’avais fait de mes souvenirs une résidence secondaire. Mes élèves ne faisaient que chuchoter des leçons n’inspirant que le bachotage, mes enfants ne parlaient plus qu’à leurs moitiés et ma femme ne me parlait plus du tout. C’est donc dans un très grand silence que je repris la direction du grand large en posant mon sac à dos dans le gigantesque hall F de Roissy. Il est vrai que sans cette lettre pleine de mystères et qui en tout point me ramenait à la pièce centrale du vieux puzzle familial, je n’aurais fait que continuer de vieillir chaque jour un peu plus, mais chaque jour un peu plus loin.

C’est un mardi matin que ça a commencé. Mes deux premières copies par heure avalées sous l’air enjoué de Tout va très bien madame la marquise, 3 enveloppes dans la boite aux lettres accueillirent ma mine renfrognée du temps qu’il fait. Une facture, les impôts et une lettre manuscrite ! Belote, rebelote et… dix de der me traversa l’esprit, mais bon, j’avais du courrier écrit, à la plume ou au stylo, peu importe, j’avais une lettre de quelqu’un qui en avait pris la peine et le temps. Et ce n’était pas si fréquent pour ne pas dire presque unique.

Cette lettre écrite à la main vint briser mon rythme de prof errant. Je me mis à hauteur d’homme pour l’évaluer en commençant par m’habiller de fête pour l’ouvrir et en ponctuant cet enthousiasme par me servir du café qui n’attendait que moi, le chat n’en n’ayant jamais voulu. Je pris mon temps en soupesant l’enveloppe et en m’interrogeant sur le timbre qui n’y était plus. Ce nom était bien le mien, et il fallait que j’accepte l’évidence que quelqu’un quelque part s’arrime à ma dérive. Lentement avec un couteau sorti de sa naphtaline et surtout du lave-vaisselle, je pris du plaisir à déchirer le papier contre le métal et en déplia la courte lettre qui m’arracha comme un regret que l’on ne me pense pas davantage dans la longueur. C’est là que tout a recommencé finalement.

Bonjour

Je m’appelle Sutimin et je vis dans les îles de la Sonde, en Indonésie. J’ai réussi avec Internet à vous retrouver. Ce serait trop long de vous dire comment, ni ce que tout ça veut dire. Ma grand-mère vient de mourir. Elle a laissé un paquet rempli de photos et de cahiers en me demandant de vous retrouver et de vous le donner. Elle m’a dit que ces papiers appartenaient à son père. Elle m’a dit aussi que ce Jean Marie avait vécu ici de 1911 à 1916 et que de vous le dire devrait suffire à vous faire venir.

Je vous attends.

Je crois qu’on est cousins avec plein d’océans entre nous.

Sutimin, Kanawa, Indonésie

Sutimin, Kanawa, Indonésie, Jean Marie fantôme ressurgi des ombres familiales. Je mis du temps à récupérer de ces secondes suspendues au cœur qui bat d’ailleurs. Plein d’océans entre nous. Oui et même que des heures et des heures d’avion ça doit en faire des traversées d’océans. Et puis aussi des années et des années de frustrations que d’avoir vécu par procuration les rires et les chagrins qui font de la famille le sillon chaud de la mémoire. Combien ça en fait tout ça des kilogrammes de regrets et de fossés pleins de larmes ? Le soir même je prenais mon billet d’avion sans en savoir plus. Je n’en avais pas besoin. Ce prénom de Jean Marie m’ouvrait toutes les portes, et c’est dans l’immense bouillonnement de tous mes globules que je pris le train pour Roissy sans même me retourner sur les paysages de mon enfance.

Reflets d’ailleurs : Katmandu, ma mémoire

Ecrit par Martine L. Petauton le 08 mai 2015. dans La une, Actualité, Arts graphiques, Voyages

Reflets d’ailleurs : Katmandu, ma mémoire

On frôle les 8000 morts au pays des 8000. Un des pires tremblements de terre depuis…

Les routes de l’Everest, le Teraï des tigres silencieux, la vallée, si verte, des rizières, son chapelet de neiges himalayennes – à les toucher – telles qu’on les voit, subjugués, dès la sortie de l’aéroport. Katmandu, mon amour, si les voyages peuvent être de cet ordre-là –  or, ils le sont – alors, Katmandu, bien sûr ! Combien sont-ils, ces lieux du monde, où nous sommes restés si peu, et, où, depuis, la marque en nous est indélébile ? Si peu, ou tant ? C’est comme les gens – ceux qui sont importants, cela n’a souvent rien à voir avec un comptage mathématique. Aimer, c'est tellement autre chose.

J’aurais pu aborder ce pays par la littérature un peu convenue des « Chemins », ou – si seulement ! – être de ce troupeau de grands jupons à fleurs, dès 68 – le Népal, c’est tellement 68 ! Il m’a fallu attendre des années, et la géographie, un gamin, un compagnon – un collègue, aussi (qu’il doit pleurer, l’ami Serge !) pour, en pleins congés d’été, atterrir dans le petit aéroport, et d’entrée… respirer. On est – enfin ! – en altitude (plus de 1500 mètres en ville) après les touffeurs de Delhi ; une fraîcheur unique se fait sentir : le verre d’eau dans le désert. C’était une fin de matinée ; tout ce vert dès le hublot ! après le sec du Rajasthan (rien n’est vert comme là-bas au pied de l'Himalaya, si ce n’est la Corrèze). Comme tout le monde, on arrivait d’Inde – ses mystères, la boule dans la gorge avec la misère du Nord, la foule immense et l’humidité indescriptible de la Mousson à Bénarès, le cœur de la mort/vie sur terre. Sans doute, n’apprécie-t-on bien le Népal que par la porte d’Inde…

1996 ; voyager était année après année notre luxe, notre culture, de façon d’être, comme notre spiritualité à nous, et ma foi, ce n’est pas ce que nous avons le plus raté dans la montée en graine de notre Cédric, dont le plaisir était, je crois, cet été-là, de communiquer en anglais, sa langue préférée (bonheur absolu quand ça réussissait – l’accent anglo-népalais aidant).

J’ai vu des photos de la ville depuis ; comme elle a changé ! Grandie, comme une adolescente boutonneuse, grincheuse. Constructions, anarchie, motocyclettes crissantes, pollution inimaginable (fermez les yeux, vous y êtes ! reniflez, vous y êtes aussi). J’en garde, pour moi, le souvenir de quartiers calmes – maisons basses de briques rouges, de l’herbe (attention, banale ! ) poussait partout sur les trottoirs. Un dénuement de haut d’échelle – c’est un des pays les plus pauvres du monde, mais – étonnant – qui ne nous saute pas au visage comme la misère de l’Inde desséchée, surpeuplée qu’on venait de quitter. Représentations, impressions… en voyage, les chiffres – les données – de la géographie gardent une distance prudente. Des taxis (j’ai oublié leur couleur ; allure un peu britannique) nous amenaient en trois tours de roues pas vraiment neuves de notre hôtel cosy à la piscine si froide, au centre de Katmandu, le vieux, l’éternel, celui qui maintenant est poussière. Dire ce qu’on ressent, en arrivant, au détour d’une ruelle plutôt noire et enfumée, sur Durbar Square ! Le Népal des Newars. C’est la même chose dans les autres villes de la vallée, Bhaktapur, la somptueuse, Patan, la royale ; tout à moins de 30 km de la capitale ; tout, par terre, maintenant, nous dit-on. Comment en parler : le souffle coupé, genre peut-être Angkor que je ne connais pas ; en plus intime. La plongée directe dans un temps ancien, depuis leur brillant Moyen Age (les bâtis Newars remontent au XIVème ; beaucoup sont du XVIIème siècle) quelquefois restaurés récemment – tant de tremblements de terre – mais qu’importe, l’impression est la même : magique. Plein les yeux, tous les sens jusqu’à l’odeur du bois. L’art Newar est unique, limité, à part, et, figurez-vous, parfait. Art de la brique rouge et surtout du bois sculpté, mais aussi entrelacé (ni clous, ni tenons et autres mortaises). Empli de ces petites sculptures fines et figuratives que le continent indien sait si bien manier. Façades noires et rouges, toits de pagodes superposés, beauté, élégance, proportions. Toutes les mythologies défilent en bandes sculptées, Hindouistes (surtout) mais aussi Bouddhistes. Terre de syncrétisme que le joyeux et tolérant Népal, qui ne cesse de fêter cette religion, puis l’autre ; 1 jour férié sur 3, ne dit-on pas ! La terre reste battue, « médiévale », les gens vaquent à leur quotidien, au milieu de « Versailles » ! le Népalais d’aujourd’hui, est là, dans son environnement, qui compte – aussi – ces merveilles qu’on ne met pas sous cloche. Impression déjà ressentie au Rajasthan voisin dans ces Haveli (riches cités marchandes), où le somptueux du passé cohabite avec la rue, les vaches, la saleté. Donnant un curieux toucher de la réalité même du Passé, du leur, mais aussi du nôtre, où, sorti du château, on tombait dans la fange…

Repartir ; finir de marcher dans ces petits villages « tibétains », où espace-temps éclatent comme dans le meilleur film de science-fiction. Combien de fois l’idée m’est revenue, en croisant des photos, ou, tout bonnement, le souvenir… et puis, on oublie, ou on va ailleurs. Jusqu’à ce jour d’Avril – il doit encore y faire froid – où quelque chose de noir a fondu sur nous : ainsi, c’en est fini de toute la beauté de ce monde, de cette mémoire, de ces vies d’hommes et d’enfants. Bhaktapur et Patan seront un jour reconstruits – à l’identique, et assez vite, sans doute. Quant aux vies qui portent la mémoire…

Lorsque Sète scintille et regarde au Levant

Ecrit par Sabine Aussenac le 08 mai 2015. dans Ecrits, La une, Voyages

Lorsque Sète scintille et regarde au Levant

Lorsque Sète scintille et regarde au Levant,

La mer clame innocence et caresse soleil

De reflets azurés charmant l’astre vermeil,

Quand au loin s’éparpillent mille grands oiseaux blancs.

 

Les pêcheurs se reposent, la criée bat son plein,

Des enfants aux joues pâles font au sable une offrande :

Coquillages et palourdes danseront sarabande,

Et les vagues moutonnent comme un blé en levain.

 

Vers le Môle endormi un fantôme sourit,

C’est le bel Exodus qui découvre Arcadie.

En chemin de Saint-Clair on entend tourterelles.

 

Les genêts et les roses en fauvisme éclatant

Y conduisent nos pas vers un ciel d’hirondelles

Qui survolent d’onyx les tombeaux des plus grands.

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