Je ne sais plus trop où c'est Tlemcen...

Ecrit par Léon-Marc Levy le 24 juillet 2010. dans La une, Voyages

Je ne sais plus trop où c'est Tlemcen...

Après l’avoir écrite je m’aperçois que, pour une fois, ma chronique est une vraie chronique, pas une opinion : elle rapporte un morceau de temps, autrefois, ailleurs.

J’ai reçu ce matin, d’un ami Algérien, une photo. De classe. En noir et blanc. 5ème A, 1958-1959. Cinquante ans ! Un monde est revenu sur moi. Enfoui, pas oublié. « Forclos » aurait dit Jacques Lacan. Une de ces pépites de mémoire auxquelles on ne pense presque jamais mais qui, quand elles surgissent, vous apparaissent comme d’une parfaite familiarité.

Il était une fois dans l’Ouest…De l’Algérie. Je crois du moins… Une ville. Une mosquée. Des murailles. Des platanes. Une église. Un collège. Encore des platanes. Une synagogue.

Et des gamins, des noms, dans une jolie ronde phonétique qui, à elle seule, raconte déjà un long morceau de l’histoire de ce lieu : Dib, Bensaïd, Cottereau, Seladji, Amsellem, Ben Halima, De Cara, Hamedi… La plupart allait, le vendredi, à la Mosquée. D’autres, comme moi, le samedi, à la synagogue. D’autres encore, le dimanche, à l’église. Certains (très peu) nulle part. Tous, dans tous les cas, allaient ensemble à l’école. A l’école Dufaud, rue Augustin Tedeschi. A l’école Jules Ferry. Au collège de Slane. Au grand Lycée, niché au pied de la montagne qui domine la ville. La guerre d’Algérie était là, en basse continue, avec des fracas qui parvenaient de temps en temps jusqu’à nos oreilles. Je veux dire physiquement à nos oreilles : une grenade à quelques mètres, une fusillade Place des Victoires, un plastiquage rue de Bel Abbès.

Mais étrangement, rien de ces drames ne semblait écorner le lien serré et chaleureux de ce petit monde de très jeunes gens. L’événement important pour nous, le lendemain d’un attentat, c’était le choc Stade de Reims/Racing Club de Paris de la veille. Mustapha supportait le Racing Club de Paris et Jean-Jacques Marcel, moi le Stade de Reims et Raymond Kopa !

Dans la cour du lycée les hostilités ouvertes allaient bon train : entre les fans d’Elvis Presley et ceux de Johnny Hallyday. Et on se réconciliait sur le dos de notre prof souffre-douleur, professeur d’histoire-géo, dit « Piko », dont le surnom ornait en grandes lettres plusieurs murs de la ville. La « Métropole », dont il venait, ne lui avait jamais offert une telle notoriété !

Les Juifs étaient très juifs. Les musulmans très musulmans. Les chrétiens très chrétiens.  Mais les amitiés étaient totalement « transversales » : je n’ai jamais perçu mes amitiés par le prisme des origines communautaires ; les trois religions faisaient, au moins dans nos rangs, une « guirlande » bien tressée ! Les élèves de 5ème A ou de 5ème B étaient D’ABORD des élèves de 5ème A, ou B et il s’agissait  surtout de gagner le match de jeudi prochain dans le tournoi du lycée !

Et puis un jour on est parti. Les Juifs, les chrétiens. Pas les musulmans. Les Algériens sont restés chez eux, enfin maîtres de leur Destin. Les Juifs avaient choisi depuis longtemps, ils étaient Français.

On m’a alors appelé « Pied-Noir ». Tout à coup ! Je ne savais pas auparavant que j’étais « Pied-Noir ». Aussi, je me suis renseigné et j’ai vite compris que je n’étais pas vraiment « Pied-Noir », si tant est que le terme désigne les Français arrivés avec la colonisation de 1831. Les massacres de Séville et de Tolède en 1391 avaient sûrement conduit mes ancêtres juifs aux portes de Mansourah. Ils n’aimaient pas les autodafés mes ancêtres. Rabbi Ephraim Aln’Kaoua, chevauchant, dit-on, un lion ayant un serpent pour licol ! Ou bien encore, comme « le peuple Juif n’existe pas » (Crénom ! je croyais pourtant bien !), il se peut que mes ancêtres soient des morceaux de tribus berbères converties au XIIème siècle ou plus loin encore, des Juifs de Palestine au IIIème ou IVème siècle. Avant même les musulmans ! Ca ne rigole pas ! J’ai bien sûr la plus grande tendresse pour tous mes petits amis Pieds-Noirs d’alors, mais j’étais évidemment là-bas bien avant eux. Par ordre d’importance identitaire, j’étais un petit Français et Juif d’Algérie ! Et si je veux respecter l’ordre chronologique, c’est même le contraire : Juif d’Algérie depuis la nuit des temps, devenu Français par le Décret Crémieux de 1870.

Je ne sais pas si j’ai rêvé ce monde. Je n’en suis pas sûr, car je connais des gens qui ont fait le même rêve. Je connais même des gens, des amis très chers et très proches, qui vivent encore aujourd’hui dans une ville qui porte le même nom. Ils m’envoient même des photos de cette ville et de ce temps. Enfin, ils disent que c’est la même ville mais eux aussi savent, au fond de leur mémoire, qu’elle ne porte que le même nom. La ville qu’on a habitée ensemble il y a plus d’un demi siècle est, elle, imaginaire. Elle n’a jamais existé.  Et si elle existe encore, c’est juste dans les souvenirs hésitants de quelques (jeunes !) sexagénaires.

Je ne sais plus trop où c’est Tlemcen !

A propos de l'auteur

Léon-Marc Levy

Léon-Marc Levy

 

Modérateur

Professeur agrégé de Lettres Modernes

Maîtrise de philosophie

Directeur du magazine "La Cause Littéraire"

Rédacteur en Chef du "920-Revue.fr"

Animateur de "Thème et Texte"

 

Commentaires (1)

  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    14 septembre 2010 à 11:33 |
    Salut, petit frère. Tu me suis à 16 ans près et, dans tout ce que tu écris ci-dessus, je te suis pas à pas.
    Oui, c'est vrai, chacun naissait Juif, ou Chrétien ou Arabe -Moslem- et le restait sans se poser de question.
    Quant aux amitiés, elles se liaient au gré du voisinage de rue, de l'établissement -surtout de la classe fréquentée-

    J'apprécie cette confession d'autant qu'elle rejoint mon travail -sur Tlemcen- entrepris en 1991, en relation avec l'INALCO -Langues'O-.
    Les amitiés hétéroclites que tu as vécues et maintenues vivantes à ce jour, je les ai connues et maintenues. De celles que nous avons nouées, jeunes, là-bas, toutes se sont plus ou moins effacées -dispersées serait le terme-, et pas celles tricotées avec des amis arabes ...
    Pourquoi donc ? A cause de la dispersion que nous avons vécue à notre arrivée en France toi en 1962, moi en 1964 ? Ou, tout simplement parce que, quelque part, du tréfonds de nous-mêmes, remonte inexorablement une nostalgie de notre première jeunesse ???
    A toutes ces questions, je n'ai pas de réponse certaine. Pourtant j'ajouterais le fait que, malgré notre différence d'âge ou/et de génération -celle d'avant la guerre 39-45- et celle à laquelle tu appartiens -post 45-, nous voilà, toi et moi, encore en relation avec certains de nos amis d'antan.
    Et, chose remarquable, ils sont arabo-musulmans et ils n'oublient jamais de repasser nous voir pour évoquer ensemble ces périodes de pré ou post-guerre, d'école, de collège, de stade, du grand départ ...
    Je vais utiliser, si tu le permets, ton texte, dans mon Master2, traitant de la période 30-45.

    Nous ne sommes pas frères pour rien.
    Tchaou
    Maurice

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