Ce qui est Vs ce qui devrait être

Ecrit par Jean-François Vincent le 26 mai 2012. dans Philosophie, La une, Politique

Ce qui est Vs ce qui devrait être

Penser à droite, Emmanuel Terray, Editions Galilée, Paris, 2012

 

Emmanuel Terray, agrégé de philosophie et directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, n’a pas écrit un livre de sociologie politique, mais bien de psychologie politique : il ne s’agit point ici de doctrines mais de mécanismes de pensée ; non pas « dis-moi ce que tu penses et je te dirai qui tu es », mais « dis-moi comment tu penses et je te dirai qui tu es ».

« La pensée de droite » affirme Terray « est d’abord un réalisme ». La droite s’arque-boute sur ce qui existe ici et maintenant, sur la réalité tangible. « Cet existant est identifié au réel (…) Le possible existe en “puissance”, dans le rêve, dans l’espérance, dans l’imaginaire ». La gauche incarne donc le possible, le potentiel ; la droite, elle, le véritable, l’actuel (au sens étymologique d’actus = ce qui existe vraiment). D’où une méfiance à l’égard des essais, des tentatives, de la recherche d’un mieux, dénoncé de prime abord comme utopique. « Keine Experimente ! » s’était déjà écrié le chancelier Adenauer, en bon démocrate-chrétien. « La pensée de droite », conclut Terray, « apparaît bien comme une pensée de l’acquiescement, une résignation mélancolique ».


Du primat de ce qui est par rapport à ce qui pourrait/devrait être découle un certain nombre de conséquences. Ainsi l’importance de l’ordre, garant précisément de la stabilité de ce qui est. Et Terray de citer Rivarol : « en politique, il n’y a de légitime que ce qui est fixe, une loi connue et éprouvée vaut mieux qu’une loi nouvelle qui paraît meilleure ». Se démarquer de l’ordre établi, c’est mettre cette stabilité en danger, c’est remettre en cause le monde dans ses fondements même, « telle est la définition de l’hubris ou de la démesure, dont les Grecs ont fait la mère du chaos » nous dit Terray.

Cet ordre immuable aboutit également à privilégier l’inné sur l’acquis. « Les penseurs de droite n’ont pas de mots assez durs pour stigmatiser l’illusion de la “table rase” ou celle de la “page blanche” ». Inné, synonyme d’hérédité, d’héritage et donc d’inégalités. « L’ordre hiérarchique, c’est l’organisation de l’inégalité. Pour la pensée de droite, l’inégalité des êtres humains est d’abord un fait inscrit dans la nature des choses ». Le progrès devient ainsi un leurre, et ce d’autant plus que l’homme fondamentalement n’est pas bon. Terray cite ici le philosophe allemand Carl Schmitt, proche intellectuellement du nazisme : « toutes les véritables théories politiques postulent un homme corrompu ». Les contre-révolutionnaires du XIXème siècle, de Maistre ou Bonald, ne disent pas autre chose. On voit donc se dessiner une opposition quasi théologique entre une droite augustinienne, fataliste et adepte de la massa perditionis de l’évêque d’Hippone et une gauche iréniste, qui croit, à l’instar du premier évêque de Lyon, que le mal est un accident toujours rattrapable.

La vertu cardinale, socle du réalisme, n’est autre que bon sens. La droite, peu soucieuse d’intellectualisme et de conceptualisation, aime à se référer à l’évidence qui fait consensus. En témoigne Abel Bonnard, essayiste et ministre de Vichy, cité par Terray : « le bon sens est la sagesse de tous parlant par la bouche de quelqu’un ». Car, en définitive, tous ces postulats sont difficiles voire impossibles à démontrer, à la limite, irrationnels. La pensée de droite se contente donc d’une rationalité a minima, d’une simple opinion à qui son caractère consensuel sert d’alibi. Doxa aurait dit Platon.

 

Jean-François Vincent

 

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    26 mai 2012 à 22:36 |
    Cela peut sembler exagérément structuraliste, mais, c'est indéniable : il y a une façon de penser, et d'être «  de droite, ou de gauche », pas dans tout, pas tout le temps, mais qui traîne avec soi les valeurs. Quand j'étais en fac, en sociologie politique, on savait déjà que la droite, c'est l'ordre, et la gauche, le mouvement. Ce qu'on a, et qu'on couve pour ceux là, ce qu'on part explorer, pionniers et aventureux, pour ceux ci ; car il y a dessous, le rapport aux avoirs, et beaucoup aux désirs.
    Mais – en souriant, mais pas tant que ça – je vais vous suggérer un autre axe d'analyse ; ne dit-on pas du chat, conservateur, campant sur sa gamelle, pas mal indifférent aux misères du monde qui l'entoure, qu'il est «  de droite » ? mais alors, que faire de son côté aventureux, téméraire , curieux ? Un rien de «  gauche » ?

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