Moïse et l’idée de peuple

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 avril 2013. dans Philosophie, La une, Littérature

Bruno Karsenti, Editions du Cerf Collection Passages, octobre 2012, 240 pages, 23 €

Moïse et l’idée de peuple

Le peuple juif, une notion politique ?

Jean-François Vincent

 

Disons-le d’emblée : pour ceux qui ont lu le livre de Freud, Der Mann Moses und die monotheistische Religion, que ce soit dans la magnifique langue du texte original ou dans l’excellente traduction des PUF, le livre de Karsenti ne présente qu’un faible intérêt. Il s’agit, dans l’ensemble, d’un simple résumé. Et comme toujours dans ces cas-là, l’original vaut mieux que la copie… Alors pourquoi une recension ? Parce qu’il y a une idée qui ne figure pas dans l’ouvrage de Freud, et dont la « valeur ajoutée » conceptuelle mérite quand même examen et discussion.

Cette idée est la suivante : la constitution politique des hébreux en un peuple s’est faite par le don de la Loi. En Egypte, les futurs juifs n’étaient qu’une peuplade d’immigrés polythéistes. Ils n’avaient aucunement conscience d’être un peuple. Reprenant les catégories de Rousseau, dans le Contrat Social, Karsenti voit dans Moïse la figure de ce que Rousseau nomme le « grand législateur », c’est-à-dire l’initiateur du corps social, de ce qui va devenir des citoyens s’assemblant pour former une nation. « Le législateur, écrit Karsenti, serait moins le gardien de la loi que le gardien d’un inconscient dont la loi se soutient – de l’inconscient opératoire dans l’idée de loi. Il permet au peuple de n’exprimer ce qu’il est que dans ce qu’il fait ».

Le législateur serait donc celui qui « prépare » psychologiquement les sujets d’un roi ou, en l’occurrence, les esclaves de Pharaon, à l’émancipation « citoyenne » aliénant de leur propre gré leurs droits naturels au profit d’un projet politique.

Transposé dans l’antiquité proche-orientale, le propos aboutit à la conclusion suivante qui s’écarte sensiblement de ce que dit Freud : Moïse, égyptien et non hébreu, aurait « acculturé » chez les hébreux qu’il a « adoptés » non seulement le monothéisme amarnien, mais également une véritable structuration politique. « Quant aux égyptiens, dit Karsenti, leur monothéisme était un reflet de leur impérialisme, une conséquence idéologique de leur œuvre politique (…) une unité impériale accomplie, un équivalent égyptien de la pax augustiana ». Outre que Freud ne donne aucunement une telle connotation politique à l’œuvre de Moïse, une telle spéculation est une contre-vérité historique : sous Akhenaton, le promoteur du monothéisme égyptien, l’état a connu un étiolement sans précédent que ses successeurs, notamment son successeur immédiat Toutankhamon, ont appelé une « maladie du pays ». Le grand égyptologue Jan Assmann évoque cette décrépitude politique de l’Egypte, dans un article (non traduit) de la revue Saeculum, « die Häresie des Echnaton : Aspekte der Amarna Religion » : « tout l’horizon de l’empire des Toutmoside, qui s’étendait de la Nubie à la Syrie, se réduisait désormais à quelques kilomètres carrés de désert ».

Il n’y a rien, dans l’histoire du peuple hébreu, qui s’apparente de près ou de loin aux catégories rousseauistes. Si l’on voit bien dans la notion même d’Alliance un embryon de contractualisme (cf. le célèbre « vous serez mon peuple et je serai votre Dieu » que l’on retrouve à plusieurs endroits dans la Bible (Ex 6,7 - Jer 9,4 - Ez 36,28) : donnant donnant en quelque sorte), ce « contrat » n’induit aucune égalité entre les parties contractantes : il s’agirait plutôt de ce qu’on appelle, en droit, un contrat léonin, l’un des contractants – Dieu en l’occurrence – se taillant la part du lion. Jan Assmann, dans un livre déjà recensé par moi, Monotheismus und die Sprache der Gewalt, compare, en effet, la rigueur des conditions imposées par le Tout Puissant au despotisme des monarchies assyro-babyloniennes, le joug de la Thorah constituant malgré tout un progrès par rapport à la condition servile : « en transférant sur Dieu le despotisme assyrien, la nouvelle forme de soumission exclusive à Dieu fut un acte de libération qui émancipa Israël d’un despote étranger ». Alliance certes, mais inégalité toujours.

En fait, le reproche majeur que l’on pourrait faire tant à Karsenti qu’à Freud lui-même, c’est de considérer le peuple hébreu comme préexistant à l’Alliance. Un peuple est déjà là, et, à un moment donné, Dieu l’élit, ou pour reprendre le livre de Karsenti, Moïse le constitue en « nation ». Vision ethnique du Judaïsme et contre-sens théologique. Dans la Bible, au départ, il n’existe pas de peuple hébreu, il n’existe même aucun hébreu ; Abraham lui-même n’est pas un hébreu avant L’Alliance. C’est l’Alliance qui « fait » de lui le premier juif, duquel naît le « peuple » élu ; non point un peuple naturel, nation parmi les autres nations, mais un peuple surnaturel dont l’existence même dépend d’un pacte avec Ha Shem.

Non seulement Karsenti n’éclaire en rien l’origine de l’idée hébraïque de peuple, mais il l’obscurcit en en faisant un simple « coup » politique monté Moïse, « naturalisant » encore un peu plus ce qui ne relève en rien de la nature.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (4)

  • CRAVAN Arthur

    CRAVAN Arthur

    28 octobre 2014 à 11:51 |
    A aucun moment la Bible ne fait de Moïse un "étranger" - et a fortiori un égyptien -, puisqu'il est au contraire explicitement mentionné que l'enfant trouvé au milieu des roseaux était issu de la tribu de Lévi.
    Ce qui permet de rappeler également en passant qu'on voit mal comment il aurait pu "fonder" le peuple Juif, puisqu'il s'y trouve lui-même inclus au sein de l'enchaînement des générations à une place déterminée - soit après Abraham, Yithzak, Jacob/Israel, son fils Lévi et deux ou trois autres encore. L'affirmation freudienne selon laquelle Moïse aurait été d'origine égyptienne n'a pas pour elle l'ombre d'une justification et c'aurait été sans le prestige associé à cette plume, jamais une idée aussi saugrenue et aussi gratuite n'aurait eu la fortune qu'on lui connait.
    On patauge donc quelque peu dans la semoule par ici.
    Ah oui, et pendant qu'on y est: faire d'Abraham le premier juif est tout de même d'un cocasse assez plaisant: car la postérité de ce dernier se divisant en deux lignées, les ismaélites et les israélites - soit les descendants de son premier fils Ismael d'une part, soit issus du second, Ythzak, puis de son fils Jacob, il faudrait alors expliquer comment qualifier les deux lignées en question - ce qui serait d'autant plus amusant que la première ne qualifiant nul autre peuple que le peuple Arabe (les "ismaélites"), et la seconde, comme son nom l'indique, celui d'Israel (les "israélites"), nous déboucherions sur cette situation pour la moins singulière selon laquelle
    1°) Tous les Arabes seraient en fait des Juifs, ce qui, pour sans doute pour le moins déplaisant que cela puisse paraitre à environ 99% des Juifs du monde, n'en serait peut être pas moins bénéfique pour, sinon régler, du moins éclairer sous un jour nouveau, certains problèmes géopolitiques majeurs du monde moderne
    2°) Nous aurions un groupe humain au statut pour le moins curieux, sous-branche de ce "peuple Juif" titanesque, communément dénommé "Israélites", dont on ne saurait trop que faire, et qui aurait au cours de l'Histoire pour des raisons fort étranges usurpé et accaparé pour son unique profit l'appellation de "Juif", laissant l'autre lignée livrée à elle-même sur un bout de désert... désertique.
    Effectivement, on patauge bel et bien dans la semoule.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      28 octobre 2014 à 19:12 |
      Ce n'est pas parce qu'Abraham a fondé l'Alliance avec Dieu que TOUS ses descendants sont des Juifs : on peut entrer dans l'Alliance (devenir juif) comme en sortir (cesser de l'être). Ce qui fait le Juif, c'est l'Alliance.

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  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    23 avril 2013 à 15:33 |
    L'historien que j'essaye d'être a été fort intéressé par votre recension du livre de Bruno Karsenti, ainsi que par vos rappels (certes connus, mais très utiles) à propos du livre célèbre de Freud : « L'homme Moïse et la religion monothéiste ». En effet, d'un point de vue général, elle permet d'abord de se poser la question de savoir qu'est-ce-qu'un peuple ? Comment et dans quel contexte peut-il prendre naissance ? Et, plus particulièrement ici, comment définir le peuple juif ?
    On aurait pu se limiter à se situer dans la problématique plus que classique, et qui obsède encore beaucoup d'êtres humains sur notre planète, jusqu'à provoquer aujourd'hui encore des retours de plus en plus marqués d'antisémitisme : être juif, est-ce simplement pratiquer une religion (le judaïsme) ? Ou bien s'agit-il d'un peuple ? Voire d'une race (sémitique) ? Et s'arrêter là, sans véritable réponse...
    Or, il se trouve que votre texte, s'appuyant sur les ouvrages cités et sur certains éléments historiques précis, permet d'aller plus loin que d'habitude. En effet, il aborde de front l'interrogation suprême : celle de savoir quand fut vraiment créé le peuple hébreux et qu'est-ce-qui l'a créé ? Premier élément de réponse : bien sûr, Moïse, un étranger (un égyptien), qui devient une sorte de chef d'un nationalisme d'existence - comme disent les historiens (qui opposent cette notion au nationalisme de conquête). Moïse « grand législateur », selon la formule de Rousseau (que vous rappelez), qui n'est pas sans faire penser aux Athéniens Dracon et Solon ; Moïse, chef émancipateur des « Hébreux », par rapport à la domination politique étrangère égyptienne (et ensuite assyrienne et babylonienne), puis en tant que « citoyens ». Second élément de réponse, fondamental, car fondateur (et bien sûr lié au précédent ) : « Dieu » (« Jahvé »), avec la notion de « peuple élu ».
    Un dernier point, plutôt connu lui aussi, est pourtant très intéressant, car il m'a semblé donner la possibilité d'ouvrir une piste interrogative forte : cette image du Dieu « despotique » de l'Ancien Testament . Un « Dieu glaive » (qui punit souvent) et « Seigneur des Armées » (image paternelle mi-autoritaire, mi-protectrice), très différent (comme on le sait) de celui du Nouveau Testament. Ce dernier apparaissant comme étant, peut-être davantage que le précédent, un Dieu avant tout Amour (image presque maternelle et très bienveillante, comme dans les premières religions de l'humanité - avec les « Déesses-mères », notamment). Pourrait-on aller jusqu'à dire - en poussant le trait - que le principe Créateur (d'origine) inconscient des juifs était plutôt masculin et celui des chrétiens plutôt féminin ?

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      23 avril 2013 à 18:43 |
      Oui, notamment dans la sophiologie russe. Le père Serge Boulgakov, l'un des fondateurs de l'institut Saint Serge, à Paris, a développé toute une théologie de la "Sagesse", figure qui apparaît déjà dans l'AT. Il y a, selon lui, une sophie créée et une sophie incréee, véritable quatrième hypostase, éternel féminin qui assiste Dieu dans sa création.

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