Quelle liberté ?

Ecrit par Patrick Chavardès le 09 mars 2013. dans Philosophie, La une, Ecrits

Quelle liberté ?

Tout alla-t-il de soi à une certaine époque ? Du moins nous en avions l’impression… Toujours est-il que nous nous sentions libres. Nous partagions presque tout. Nous ne nous posions pas de questions sur nous-mêmes tellement nous étions tournés vers un ailleurs à conquérir ou à inventer. Notre quête solidaire brillait comme un soleil. C’était clair et chaud, bon et beau. Nous vivions sur des idées, pour des idées, avec des idées qui nous servaient d’armes et de monnaie d’échange. Et cela suffisait à créer un monde parallèle bien vivant où les contradictions ne nous déchiraient pas, où les conflits ne nous tuaient pas. Nous étions en pleine croissance. Or nous menions une expérience dont on revient difficilement : celle de changer la vie.

Avons-nous réellement pu nous connaître et connaître la valeur de nos actions ? Sans doute, est-ce seulement entre nous que nous en avons entrevu la valeur d’usage et quelquefois la valeur d’échange. Nous avons fait l’expérience d’une révolte collective en rejetant les valeurs d’après-guerre, tout un bloc où s’agglutinaient travail, famille, patrie, hiérarchie, obéissance, bref, tout ce qui représentait à nos yeux l’ordre, le profit et leurs violences. Il y eut le mouvement fusionnel de mai, pendant quelques semaines la vie comme une grande fête où nous pûmes jouir sans entraves. Mais l’essence de la révolution c’est le plaisir de la rébellion. Ce n’est pas ce qui vient après. La révolution n’est pas faite pour réussir quoi que ce soit, c’est un mouvement désintéressé par lequel un certain nombre d’individus s’insurgent contre l’autorité en place et par là même se rendent tous libres de paroles et d’actions envers chacun.

Aujourd’hui nous sommes loin de cette souveraine liberté. Qui sait où vont les continents quand ils dérivent ? Que deviennent les vieilles idées quand le vent tourne à nouveau ? Il est à craindre qu’elles ressurgissent comme si elles n’étaient jamais parties et qu’elle n’en épousent que mieux les nouvelles formes de dominance. Les cartes sont vite brouillées, l’origine de ces idées reléguée dans un passé déjà lointain. Ainsi voit-on de moins en moins le but de la machination. Mais force est de constater que, quels que soient les mécanismes, ceux sont toujours les mêmes qui sont trompés, broyés, humiliés au bénéfice d’une minorité dont l’impunité grandit de jour en jour plus vite.

Les pouvoirs modernes auront finalement réussi l’exploit qui consiste à rendre la soumission volontaire et cela dans tous les domaines de la vie. Pour ce faire, il aura fallu qu’un certain nombre d’intellectuels leur prêtent main forte en commençant pas se nier eux-mêmes en tant qu’intellectuels. « On n’entre pas si facilement dans la honte de ne pas vouloir être libres. C’est pourquoi, s’il fallait qu’ils ne le soient plus, mieux valait dire que cette liberté était elle-même un malheur » (M. Surya).

Ici venu, un tel renoncement à la liberté se paye d’une terrible dévalorisation de soi-même eu égard à la lâcheté qu’elle suppose. Sans doute fut-il un temps où nous échangions la liberté contre la liberté. Ce qui revenait à échanger librement des mots, des sentiments, des plaisirs. Voici le temps où certains font usage de leurs libertés contre la liberté des autres en échange de quelque argent ou d’une parcelle de pouvoir. Aujourd’hui ils osent appeler « libertés » des nécessités qui dépendent des lois du marché, trop heureux de trouver sur ce marché la place du bouffon que leur désignent les hommes politiques. Leur rôle est désormais de chanter les mérites et les bienfaits du libéralisme dont la sauvagerie s’accroît dans une proportion égale à leur malhonnêteté intellectuelle. Le boniment est d’ailleurs somme toute assez rudimentaire et tient dans cette maxime : « la raison du plus fort est toujours la meilleure ».

Cette raison, comme chacun sait, écrase l’imagination et interdit toute pensée personnelle. A cet égard, les medias n’accueillent ces intellectuels qu’à la condition expresse qu’ils ne remettent pas en question cette raison politicienne. « On ne sait plus aujourd’hui quelles libertés sont possibles ; on ne sait même pas si aucune l’est vraiment ; en même temps on n’a jamais parlé autant de libertés depuis que ce sont des marchés dont parlent ces intellectuels quand ce sont des libertés que parlent ceux que les marchés laissent parler » (M. Surya).

Quelle liberté réelle y-a-t-il dans un pays où les intellectuels nous disent que les libertés nous viennent du marché ?

Si le plus fort est le meilleur, que le meilleur gagne ? La raison d’être du meilleur est d’être le plus fort, ce qui nuit considérablement à la raison d’être de chacun qui est d’être libre. La liberté n’a pas d’autres fondements qu’elle-même. Aucune opinion individuelle ne peut être libre si elle se trouve prise dans l’étau des rapports de forces économiques et politiques. C’est à une dette infinie que sont voués ces intellectuels qui croient encore que le capital a quelque chose à faire de leur culpabilité, que le pardon viendra pour leurs erreurs passées, et, qui sait, la récompense s’ils font bien leur travail. Sûrement pas, ils sont déjà muselés. Ils seront comme la plupart réduits au silence dans le mouvement général qui tend à faire de chacun un consommateur sans esprit critique. Comme le dit Michel Surya « les premiers se seront domestiqués d’eux-mêmes, les seconds naîtront domestiques ». je crois pouvoir dire que c’est fait.

 

Ces réflexions m’ont été inspirées par la lecture du livre de Michel Surya, intitulé Portrait de l’intellectuel en animal de compagnie (éditions Farrago 2000).

A lire également, dans le même genre : Portrait de l’intermittent en supplétif de la domination (éditions Lignes 2008), et dernièrement, Les singes de leur idéal (éditions Ligne 2012).

 

Patrick Chavardès

A propos de l'auteur

Patrick Chavardès

Patrick Chavardès

Patrick Chavardès est le fils de deux écrivains, une mère romancière et un père historien et essayiste. Lui EST PLUTOT poète et militant de la poésie. Après avoir voyagé à travers l’Europe et l’Asie, il s’est posé en Bourgogne où il anime aussi des ateliers d’écriture pour adultes. IL a également créé sa maison d’édition Le Limon. Il a aussi écrit quelques œuvres (récits, poésies, et textes inclassables)

Commentaires (1)

  • coste

    coste

    10 mars 2013 à 19:26 |
    J'adhère à ce que dit mon ami P. Chavardès. Les temps sont ceux trompeurs d'un individualisme post-moderne trompeur où nous sommes les trompés, en dépit de notre liberté de penser qu'on ne nous volera pas, tant qu'une guerre plus nette n'est pas déclarée. Il faut veiller, garder la lampe allumée, être aux aguets... et se permettre encore de rêver, la conscience en éveil.

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