Stefan Zweig en La Pléiade Gallimard

Ecrit par Léon-Marc Levy le 07 septembre 2013. dans Philosophie, La une, Littérature

Stefan Zweig, Romans, nouvelles et récits. Avril 2013. 2 tomes. Prix de lancement 116 € (130 € après le 31 août 2013)

Stefan Zweig en La Pléiade Gallimard

avec l'autorisation de «  La cause littéraire »

 

 

L’arrivée en La Pléiade d’une œuvre est en soi, toujours, un événement. Pour le lecteur français, francophone, c’est une sorte de consécration éditoriale suprême d’un auteur et de ses œuvres. La publication de Stefan Zweig constitue donc un événement, et à plus d’un titre. Toute l’œuvre est là, bien sûr, mais aussi et surtout, dans son cas, la dernière demeure en fin de compte de celui qui n’en avait plus vraiment depuis l’exil et qui, en choisissant la disparition physique, disait au monde que son œuvre était son dernier refuge. Ecoutons à ce propos Jean-Pierre Lefebvre dans sa superbe préface :

« Il n’avait pas déserté le monde, (…) il avait seulement fait “sécession”, lui aussi. Non pas dans la rumeur dorée d’une architecture nouvelle fortement imprégnée de ses héritages, ni dans un repli religieux, mais dans le jardin d’un monde de demain, pour mettre un terme à la fuite infinie, et se replier avec armes et bagages dans la seule vie de ce qu’il avait écrit ».

Jamais les écrits de Stefan Zweig n’ont été mieux servis que dans cette édition. Les notices et notes qui éclairent chaque nouvelle, chaque roman, chaque récit, se lisent avec passion parce qu’elles nous apportent les éléments qui ouvrent sans cesse ces œuvres à des horizons et des lumières insoupçonnés.

Ainsi la magnifique nouvelle « Confusion des sentiments » se trouve incroyablement portée à une relecture à la lumière des éléments portés sur le rapport de Zweig à la sexualité et à l’homosexualité en particulier – à travers entre autres sa relation amicale, quasi fusionnelle, avec Erich Ebermayer.

Le choix de présentation chronologique fait sous la direction de Jean-Pierre Lefèvre est passionnant. Plutôt que de nous enfermer dans des boîtes « thématiques » bouclées d’avance, ce choix nous permet d’aller dans les chemins de la création Zweigienne au gré de ses inspirations, nous révélant ainsi que Zweig n’avait pas véritablement de périodes thématiques. On passe de la vie viennoise à l’addiction à la collection, à une histoire d’amour … La puissante cohérence de l’univers de Zweig est là pour donner une unité permanente à l’œuvre. Elle vient des situations, toujours inattendues, étranges, décalées (la Nuit fantastique, les deux sœurs, vingt-quatre heures de la vie d’une femme) et de la typologie des personnages centraux.

Tous les textes, romans, nouvelles et histoires présentées dans cette édition sont par ailleurs l’objet d’une nouvelle traduction aux offices d’une équipe de quatorze traducteurs et traductrices. L’éditeur précise que « Ces nouvelles traductions visent à la fois la précision et la grande fluidité stylistiques propres à l’auteur ». Inutile de préciser que c’est pour notre plus grand bonheur que nous retrouvons ce Zweig, intégral, restitué, d’une modernité saisissante encore et toujours.

Les héros et héroïnes de Stefan Zweig sont des êtres fragiles, sentimentalement, psychologiquement. Freud ne s’y est pas trompé qui soulignait la finesse de l’analyse du sentiment amoureux et de la complexité des êtres dans « la confusion des sentiments ». Angst (la peur) est à ce titre particulièrement exemplaire : Au début du siècle, à Vienne. Irène, jeune bourgeoise mariée, aimée de son mari, le trompe néanmoins, par jeu et par envie de se divertir. Jusqu’au jour où une femme la coince à la sortie de chez l’amant, jeune musicien à succès. Dès lors, Irène vit dans la peur de se faire prendre par son mari, de se faire dénoncer par la maîtresse chanteuse. Mais il s’avéra que cette dernière n’était qu’une actrice, payée par le mari d’Irène, dans le but de lui faire avouer et de pouvoir la pardonner.

Avec cette nouvelle, Zweig explore ce qui sera une constante dans ses chemins dans l’âme humaine : ce que Freud appellera la pulsion de mort, la capacité des humains à détruire ce que la vie leur offre de confortable et de sûr pour aller vers les territoires de l’incertitude et de la tension, du danger et de la mort. A s’autodétruire en fin de compte, ce qui dans le cas de Zweig est particulièrement saisissant. Non pas tant le fait du suicide final mais la propension de cet homme timide et discret à hésiter à prendre toute décision, vitale fût-elle, comme celle de quitter l’Autriche alors que le danger nazi est à la porte de la maison Zweig. Situation qui d’ailleurs eut le don d’exaspérer son ami Joseph Roth.

Se replonger dans l’œuvre de Stefan Zweig est une incroyable expérience, celle d’un dépaysement total : géographique (un peu), temporel (beaucoup), psychologique (intensément). L’univers de Zweig est unique, chancelant et fort, joyeux et terrifiant, tendre et brutal. A l’image de son créateur, c’est un univers qui offre les beautés possibles du monde des hommes et son horreur radicale néanmoins.

Merveilleux monument éditorial à la gloire de celui qui est aujourd’hui, avec Freud son ami viennois, l’auteur de langue allemande le plus lu dans le monde.

A propos de l'auteur

Léon-Marc Levy

Léon-Marc Levy

 

Modérateur

Professeur agrégé de Lettres Modernes

Maîtrise de philosophie

Directeur du magazine "La Cause Littéraire"

Rédacteur en Chef du "920-Revue.fr"

Animateur de "Thème et Texte"

 

Commentaires (2)

  • Martine L

    Martine L

    07 septembre 2013 à 23:31 |
    Vous connaissez si bien Zweig, l'œuvre et la langue, sa sensibilité qu'on a dite «  féminine » ( et, ceci, sans mépris), que votre bel article en a été facilité. Mais – peut-être surtout, c'est cette époque d'entre deux mondes, ou d'avant catastrophe ; cet univers qui est tout cet ancien temps de l'Empire austro hongrois, en attendant de basculer vers l'enfer que l'on devine en creux, que résume la Vienne de Zweig, et celle aussi de Freud ; c'est cela que vous aimez et connaissez assez pour nous le transmettre, et, là, ceux qui sont de l'Histoire et de la Littérature, vous rejoignent.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    07 septembre 2013 à 13:38 |
    L’ouvrage de Stefan Zweig qui me semble le plus emblématique de sa personnalité et de son histoire personnelle est “Die Welt von Gestern”, le monde d’hier, écrit peu de temps avant sa mort, et qui brosse une fresque incomparable du monde d’avant 1914, son monde. Un peu comme un Talleyrand qui ne s’est jamais remis de la disparition de la société d’Ancien Régime (cf. sa célèbre phrase : « ceux qui n’ont pas vécu avant 1789 ne connaissent pas la douceur de vivre »), Zweig fut un déraciné dans le XXème, qui, comme chacun sait, ne commence qu’en 1918. L’exil dans l’espace, à partir de 1938, ne fit qu’ajouter à l’exil dans le temps, qu’il vivait déjà avant l’Anschluss. Il devait donc disparaitre d’un monde qu’il ne comprenait pas et qui ne le comprenait pas…

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