Théologie du démon

Ecrit par Jean-François Vincent le 05 janvier 2013. dans Philosophie, La une, Religions

Théologie du démon

A propos du livre d’Ishay Rosen-Zvi, Demonic desires, Yetzer hara and the problem of evil in late antiquity, university of Pennsylvania press, 2011

 

L’existence du mal, à la fois physique et moral, a toujours posé un problème de théodicée : comment ce mal est-il compatible avec la notion d’un Dieu juste (diké = justice) ? Comment même expliquer l’apparition d’un mal dans une Création que Dieu Lui-même qualifie de « bonne » (cf. Gen 1,31 « et voilà, c’était très bon ») ?

La réponse – classique – du Christianisme réside dans la Chute, elle-même causée par le libre choix de l’homme. Certes, mais quid du Serpent, du tentateur, de celui qui dit à Eve au sujet du fruit de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal : « le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux possédant la connaissance de ce qui est bon ou mauvais » (Gen 3,5) ? Le mal est bien là, dès avant la manducation du fruit. Problème, d’où vient-il donc ? La patristique s’est évertuée à sauver les apparences, c’est-à-dire à préserver l’innocence de Dieu. Il a donc fallu concevoir une Chute avant la Chute : la Chute des anges ! Les pères de l’Eglise se rabattirent ainsi sur un passage d’Isaïe concernant la chute du roi de Babylone, comparé à l’étoile du matin, Vénus : « comment es-tu tombé du ciel, Astre brillant – Lucifer (porte lumière) dit la Vulgate, eosphoros (porte aurore) dit la Septante – toi qui disais : je monterai dans les cieux, je hausserai mon trône au-dessus des étoiles de Dieu » (Is 14, 12-13). La lecture « allégorique » de l’Ancien Testament permettant de voir la signification « cachée » des textes (méthode déjà pratiquée par Philon d’Alexandrie) : le roi de Babylone n’est autre que le prince des anges, Lucifer, et la scène représente un drame cosmique, antérieur à la création de l’homme. Rastignac céleste, Lucifer tombe de l’empyrée dont il avait voulu s’emparer. A défaut d’en être le roi, il va s’efforcer de corrompre la Création. Naissance du mal.

Ce genre d’exégèse, très mythologique, met mal à l’aise les théologiens actuels, qui préfèrent, plus modestement, parler de « structures de péchés » préexistantes à la Chute d’Adam et Eve. Reste l’éternelle question : d’où proviennent ces « structures de péché » ? De Dieu ? Alors Celui-ci cesse d’être totalement bon. D’une entité mauvaise coéternelle à Dieu ? Alors on entre dans le dualisme (Gnose ou manichéisme).

C’est là que la théologie rabbinique ouvre des perspectives intéressantes. Le livre d’Ishay Rosen-Zvi, professeur à l’université de Tel Aviv, révolutionne la notion de Yetzer Hara. Bref rappel de cette notion. La littérature rabbinique tardive, le Midrash Rabba, parle de deux yetzsarim – qu’on peut traduire par desseins, intentions, inclinaisons, voire (et c’est la traduction la plus classique) par cœurs – l’un bon, Ha Tob, l’autre mauvais Ha Ra. Certes, c’est bien Dieu qui les a implantés dans l’homme, mais le Yetzer Hara n’est pas intrinsèquement mauvais, ce serait plutôt une instance neutre, maelstrom de pulsions en elles-mêmes utiles, un peu ce que Freud appellera das Es, le ça : (Genèse Rabba 9,7) « Voilà, c’était très bon » (Gen 1, 31) se réfère au bon Yetzer ; « et voilà, c’était très bon » se réfère au mauvais Yetzer. Mais le mauvais Yetzer n’est-il pas bon ? Sans le mauvais Yetzer, un homme ne construirait pas de maison, ne prendrait pas femme, n’engendrerait pas d’enfants. On se retrouve donc ici dans un schéma platonicien : la partie supérieure de l’âme, ce que Platon nomme intellect ou nous, conduit, tel l’aurige d’un char, les parties inférieures, la colère thumos et la concupiscence epithumia, assimilées à des chevaux impétueux qu’il faut constamment tenir en bride.

C’est ce schéma du Phèdre de Platon qui est complétement remis en cause par Rosen-Zvi. Celui-ci étudie la Mishna, des textes remontant au Second Temple, écrits par les Tannaïm, littéralement les « répétiteurs de la Loi ». Pour eux, en particulier pour Rabbi Ishmael, il n’y a pas deux yetzarim, mais un seul ; et il est mauvais. « Le Saint, béni soit-il, dit le rav Ishmael dans Sifre Deut 45, dit à Israël : j’ai créé votre mauvais Yetzer, et il n’y rien de plus mauvais que lui ». Il s’agit de quelque chose d’intérieur à l’homme, mais quelque chose d’autonome, quelque chose qui parle en son nom propre, quelque chose avec qui on dialogue. Bref un démon interne. L’idée en soi n’est pas nouvelle. Dans l’Egypte hellénistique, les papyrus magiques parlent d’un « bon génie », d’un agathos daimon ; la littérature chrétienne, notamment le Pasteur d’Hermas, développera la théologie de l’ange gardien et de son compère infernal, le démon familier. Mais, dans tous ces cas, l’entité démoniaque se tient à l’extérieur. Avec le Yetzer, c’est contre soi-même qu’il faut lutter : le démon, c’est soi ! Et ce démon est malin, dans tous les sens du terme. Ce qu’il propose se conforme à la logique. « C’est pourquoi, dit Rosen-Zvi, il ne sert à rien de discuter avec lui ». Discuter, entrer en conversation avec son Yetzer, c’est déjà avoir perdu la partie, car le Yetzer use de sophismes : ce qu’il dit a l’apparence du vrai et même de la Loi ! Eve, répondant à sa sollicitation, court à la faute. Alors pourquoi ? Pourquoi ce Yetzer qui ressemble à un piège tendu par Dieu Lui-même ? On ne peut que le deviner grâce aux remèdes proposés par Rabbi Ishmael. Le remède, en effet, n’est autre que la « maison de l’étude », là où l’on étudie la Torah. Le Yetzer, de fait, n’induit ni à la colère, ni à la luxure, comme le démon chrétien. Il est plus subtil : il est, comme dit Rosen-Zvi, antinomian, anti-nomique, au sens littéral de « contre la loi ». Esprit de transgression, il cherche simplement à faire désobéir. La Loi, la Torah, dans le Judaïsme, ne résume pas à une série de préceptes moraux, c’est un ordre universel dont s’inspire Dieu Lui-même pour créer. Adam et Eve connaissaient la Loi ; leur Yetzer, en les tentant, teste leur fidélité à la Torah.

Cette démonologie, à n’en pas douter, demeure étrangère à la conscience moderne. Reste l’idée, très moderne, elle, que le démon, le mal, n’est pas quelque chose d’externe, mais réside en nous-même, au point parfois de prendre possession de nous : folie, actes irrationnels, insensés (des évènements récents en ont donné l’illustration). Cette sensation d’être « hors de soi », d’être un autre – le « horla » de Maupassant ! – ne serait-ce pas un avatar du Yetzer ?

 

Jean-François Vincent

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    06 janvier 2013 à 11:29 |
    Passionnant voyage ! vous connaissez, bien sûr, un livre ancien, mais fondateur : " la peur en occident" de J Delumeau, sur le Moyen Age ; on y croise vos démons, et, tout de suite après, la peur de la femme ; clin d’œil bien utile au texte de K Daoud de cette semaine !

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