Une citation, quatre thèses. Les causeries du samedi

Ecrit par Johann Lefebvre le 06 avril 2013. dans Philosophie, La une, Société

Une citation, quatre thèses. Les causeries du samedi

« Dans les mouvements que les machines exigent de ceux qui les font marcher, il y a déjà la brusquerie, l’insistance saccadée et la violence qui caractérisent les brutalités fascistes. S’il y a dépérissement de l’expérience acquise, la faute en revient pour une très large part au fait que les choses étant soumises à des impératifs purement utilitaires, leur forme exclut qu’on en fasse autre chose que de s’en servir ; il n’y est plus toléré le moindre superflu, ni dans la liberté des comportements ni dans l’autonomie des choses, or c’est ce superflu qui peut survivre comme un noyau d’expérience car il ne s’épuise pas dans l’instant de l’action ».

Theodor Adorno, Minima Moralia

 

1. Les fissures grandissantes de la société marchande génèrent de terribles angoisses, à la fois chez ses promoteurs et chez ses victimes. Les premiers y voient l’annonce d’un écroulement, d’une révolution – ils ont raison – et tentent encore de colmater les brèches brûlantes qui s’approfondissent en écrivant de nouvelles réglementations réduisant les libertés individuelles et collectives, et en effaçant celles qu’ils considèrent comme des entraves à la circulation des marchandises et à la diffusion des informations falsifiées. Les secondes craignent pour leurs emplois, entre autres, et découvrent avec effroi que ce monde qui s’écroule n’est que la vitrine d’une survie, le mirage de la vraie vie. Le travail salarié, autrefois une des valeurs fondamentales du capitalisme, est peu à peu abandonné par celui-ci au profit de la valorisation stricte de la valeur de départ, l’argent, mettant en œuvre une production de plus en plus automatisée de biens inutiles ou de services superfétatoires, projetant davantage encore une masse de représentations avec des broutilles technologiques et des loisirs débiles, et de plus en plus souvent au détriment des équilibres écologiques.

 

2. L’ennui généralisé s’épanche par la torpeur assise devant l’écran de télévision, la fréquentation de parcs de loisirs et de stades, le lèche-vitrine au sein de centres commerciaux géants, le bavardage idiot et l’isolement sensoriel sur les réseaux sociaux. L’ennui devrait disparaître quand l’activité laborieuse a cessé, laissant place à la vie, mais l’expropriation du temps accompagne l’expropriation du reste, et ce fumeux temps libre n’est plus que le déchet du temps de travail, déchet recyclé dans l’usine immense du spectacle où l’infantilisation du consommateur est la règle.

 

3. Les thuriféraires de la valeur travail sont ceux-là mêmes qui se débarrassent des unités de production pour augmenter les marges spéculatives. Les peurs et les angoisses que génèrent ces fermetures, ces délocalisations et ces virtualisations financières, à l’endroit de ceux qui disposent encore d’un poste de travail, permettent à l’oppression de maintenir, pour le moment, le peuple dans un présent certes pénible mais dont il faudrait se contenter devant l’avenir noir. L’écroulement qui s’annonce devrait pourtant réveiller les consciences individuelles dans leur pure créativité et les ramener à l’autonomie, à l’indépendance pour les choix de leur vie ; quelques signes nous parlent déjà mais ils sont rares. L’aliénation est si forte qu’on aura vu des ouvrier(e)s et employé(e)s, quand l’entreprise ferme, fondre en larmes ou hurler hystériquement à l’annonce de la perte de ce qui les maintenait dans la servitude, à l’annonce d’une libération qui devrait leur permettre, enfin, d’envisager la réappropriation de leur propre vie, d’inventer leur avenir. Le travail, quand il est perdu, révèle à quel point il était un lien social quasi exclusif, et sa perte donne à voir au nouveau chômeur l’étendue des dégâts de l’aliénation, l’étendue d’un désert qu’il n’avait pas vu croître : la survie généralisée.

 

4. La fusion parfaite de l’Etat et de l’économie a permis de vérifier que le pouvoir politique n’en est plus un, soumis aux injonctions du marché, et que la parole politique officielle n’est plus que l’argumentaire calibré d’un représentant de commerce. L’Etat, prestataire de services, exécute les tâches utiles au déploiement de la force marchande, avec des moyens de plus en plus autoritaires et violents, pour l’accomplissement d’une domination globale. La pensée séparée de la vie circule sans cesse, c’est-à-dire tourne en rond au travers des réseaux médiatiques qui recyclent en permanence le même produit pour le présenter, après chaque lessivage, comme une nouveauté, à l’image de ces chaînes d’information continue qui rappellent le tambour d’une machine à laver.

Le présent est seul présent. L’Histoire a disparu. Le futur n’a pas d’avenir.

A peu près tout le monde crie au désastre devant la montée du chômage, alors qu’il n’est que l’un des effets d’une disparition programmée, celle du salariat, disparition nécessaire à la progression actuelle du capitalisme dont  l’essentiel des profits n’est plus extrait du travail. Le capitalisme est en train de se débarrasser, assez rapidement d’ailleurs, de son principe fondateur, la valorisation de la force de travail. L’Etat, porte-parole de cette mutation, est aussi le gestionnaire obligé de ses effets, réduisant à peu près partout les services et avantages qu’il proposait jusqu’à présent à ses administrés, et augmentant dans le même temps l’efficacité policière du maintien de l’ordre. L’explosion productive récente, en particulier grâce à la micro-électronique, aura permis de radicales mutations concernant le mode de production, de distribution (les transports), de promotion (la communication), expliquant en grande partie la destruction des emplois du secteur primaire, plus modérément du secteur secondaire et l’explosion du secteur tertiaire où d’ailleurs bon nombre d’emplois ne servent à rien. Fut un temps, au début de l’ère industrielle et jusqu’à il y a environ trente ans, le principe était simple : il fallait de la main d’œuvre parce qu’il y avait du travail. Aujourd’hui, c’est aussi simple, mais renversé et illusoire : le discours politique prétend qu’il faut du travail parce qu’il y a de la main d’œuvre, même si celle-ci est devenue superflue par l’efficacité accrue des machines.

A propos de l'auteur

Johann Lefebvre

Johann Lefebvre

Johann Lefebvre est né dans le bocage normand en 1971. Depuis, il va bien. Il écrit depuis qu’il sait écrire, et s’attache aujourd’hui à formuler un style pour la Critique, genre qu’il affectionne, à partir du vécu immédiat sans média, là où la séparation ne fonctionne pas, considérant que c’est dans ces brèches qu’on s’installe le mieux pour la vie palpitante et risquée, là où sourd la littérature, matière première de l’Histoire, quand l’Histoire existait encore.

Commentaires (2)

  • Johann LEFEBVRE

    Johann LEFEBVRE

    07 avril 2013 à 12:23 |
    Je ne pense jamais en terme de "gauche" et de "droite", et que le travail soit encensé à "gauche" est évident, c'est même le fond de commerce des centrales syndicales. Il est ici avant tout question du travail salarié, et non du travail stricto sensu que vous rappelez par l'étymologie (il est d'ailleurs contenu dans mon patronyme...)
    Par ailleurs, je persiste : le "débat" se situe bien entre le capitalisme et autre chose (pas le socialisme, naturellement, qui n'est qu'une version centralisée, étatique, du capitalisme), autre chose qui n'est plus ou qui n'est pas encore.
    Entre Merkel et Obama, il n'y pas un monde, c'est le même. Je ne dis pas que l'Etat ne peut rien faire. Au contraire, il fait, mais toutes les mesures qu'il prend et met en place (même celles dites "sociales") sont la preuve formelle de la fusion économico-étatique, indispensable au déploiement total de l'empire. Opposer économie et Etat n'a pas de sens, il se nourrissent l'un l'autre et ce mouvement circulaire permet le maintien de la domination. La force de cette fusion est telle qu'il est devenu irréaliste de penser en dehors d'elle, c'est-à-dire qu'il est entendu que le capitalisme, et le spectacle qui va avec, n'aurait pas d'autre alternative, ce qui explique votre remarque ("Le débat ne se situe pas entre le capitalisme et quelque chose d’autre (le socialisme par exemple), mais bien à l’intérieur même du capitalisme"). On voit partout la critique des effets et les propositions qui sont faites pour les pondérer, mais la critique de la cause se fera au risque d'être qualifié d'irresponsable, au mieux de doux rêveur. Les "failles grandissantes" sont l'effet même du système et non de sa critique, elles vont s'élargir encore, annonçant une implosion, inévitable. La seule inconnue : quand ?

    Répondre

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    07 avril 2013 à 08:36 |
    J’aime beaucoup vos points 2 et 3. Le « temps libre, déchet recyclé du temps de travail », bien vu. Les « thuriféraires de la valeur travail », bien vu aussi, sauf que, à gauche aussi, on encense le travail : pour Engels, l’homme est d’abord un homo faber, un homme qui « fait ». Les « travailleurs » (les ouvriers) étant une valeur en soi, celle qui a donné naissance aux « labourists » outre-manche, les adhérents du « Labour Party », idée très chrétienne dans son essence : « ora et labora » est la devise des bénédictins…
    Je suis moins d’accord sur les points 1 et 4. Le débat ne situe pas entre le capitalisme et quelque chose d’autre (le socialisme par exemple), mais bien à l’intérieur même du capitalisme entre les tenants d’une économie de l’offre - produire toujours moins cher avec des coûts salariaux toujours plus bas : c’est le dogme, qualifié de « libéral » , Bible des politiques économiques outre-Rhin, tant y est grande la hantise de l’hyperinflation des années 20 - et les tenants de l’économie de la demande (augmenter le pouvoir d’achat pour favoriser la consommation et « réamorcer la pompe » comme disait Roosevelt), le risque étant l’inflation ; d’où la nécessité d’une analyse macroéconomique fine : la conjoncture est-elle inflationniste ou , au contraire, déflationniste ?
    Enfin la dictature – réelle – des marchés retire, c’est vrai, beaucoup de marche de manœuvre aux états ; mais cela ne veut pas dire qu’ils ne peuvent rien faire : entre la politique de Merkel et celle d’Obama, il y a un monde.

    Répondre

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.